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PRODUCTION ET IMPORTATION DE LAIT

PRODUCTION ET IMPORTATION DE LAIT

L’Afrique de l’ouest et du centre submergée

 

PAR AMADOU FALL

 

Denrée alimentaire parmi les plus nobles et nutritives, le lait devrait occuper une place de choix dans les politiques et stratégies mises en œuvre pour le développement intensifié de l’agriculture en Afrique de l’Ouest et du Centre.  C’est, en effet, un facteur potentiel de plus grande intégration entre cultures et élevage, dans l’optique de la diversification de la production rurale, de la satisfaction des besoins alimentaires de l’ensemble de la population et de l’amélioration des revenus paysans. Mais faut-il que les conditions requises sont réunies…

 

Les besoins annuels de l’Afrique de l’Ouest et du Centre en produits laitiers sont énormes : quelque 31,5 millions de tonnes pour ses 350 millions d’habitants, à raison de 90 équivalents litres/personne/an, selon la norme fixée par la FAO et l’OMS. Mais sa production en la matière est en deçà de ce seuil de consommation optimale. Les 20 pays qui constituent la région n’ont produit que 1,78 million de tonnes en 2005, dont 1,27 million dans la sous-région occidentale et 510.000 tonnes dans la sous-région centrale. Ces quantités, marginales par rapport à la production mondiale, restent inférieures à la demande des consommateurs locaux. Elles ne représentent que 9,5 kg/personne/an pour l’ensemble de la région, contre 29,8 kg en Afrique de l’Est, 60,3 kg en Afrique du Sud et 125 kg en moyenne mondiale, eu égard à l’importance des disponibilités en Europe, en Amérique, en Océanie principalement.

 

Dans les conditions extensives où elle se pratique en Afrique de l’Ouest et du Centre, principalement sur des terres de parcours sahélo-sahariens au tapis herbacé éphémère et à l’eau rare, l’élevage laitier est très sérieusement handicapé par la faible productivité du cheptel. Une vache locale est 13 fois moins productive qu’une européenne, 16 fois moins qu’une canadienne et 19 fois moins qu’une américaine, fait noter l’ONG belge SOS Faim. Un autre problème est que les circuits de collecte et de transformation sont encore très peu organisés et performants. Le lait du cru naturel, ou transformé selon des méthodes traditionnelle, artisanale ou industrielle ne parvient ainsi pas aux consommateurs en quantité et en qualité suffisantes. Sinon à des prix trop élevés  pour supporter la concurrence du lait reconstitué  à partir de la poudre importée.

 

PRIX DEFIANT TOUTE  CONCURRENCE

 

Et c’est là où le bât a le plus blessé. Depuis les années soixante-dix, et pendant plus de trois décennies, les pays européens et américains, engagés dans une politique de subvention massive à la production et à l’exportation, ont déversé leurs excédents incidents sur le marché mondial à des prix défiant toute  concurrence. Le lait local était, dans ce contexte, moins compétitif que les produits importés concurrents. Les subventions dont ces derniers bénéficient réduisent leur prix à l’exportation d’au moins 30%. Qui plus est, les droits de douane les frappant  n’ont jamais été élevés. Ils ne l’étaient pas quand ces importations étaient taxées sur des bases mercuriales plus faibles que leurs prix CAF. Ils le sont encore moins depuis l’entrée en vigueur des Tarifs extérieurs communs de l’UEMOA et de la CEMAC. Le  lait importé ne paie plus qu’une taxe douanière de 5%  comme intrant pour les industries et de 20% en tant que produit fini destiné à la consommation des ménages.

Dans cette situation de concurrence inégale, les consommateurs comme les industriels ont tout logiquement jeté leur dévolu sur la poudre de lait importée moins chère que le lait local. Elle est disponible en quantité sur le marché et s’est imposée comme la référence par le fait d’un battage publicitaire intempestif. C’est ainsi que, durant l’année charnière 2005, la région a importé 1,88 million de tonnes dont 1,62 million en Afrique de l’Ouest et 260 milles en Afrique centrale,  pour une consommation finale de 3,52 millions de tonnes. En somme, c’est la moitié de la consommation régionale qui provient de l’extérieur pour une sortie de devises de l’ordre 310 milliards de francs CFA (622 millions de dollars US, dont 87,88% pour la sous-région ouest et 12,32% pour la sous-région centre).

      

               DEPENDANCE ALIMENTAIRE RENFORCEE

 

Ces importations ont renforcé la dépendance alimentaire de la région comme ils ont fait obstacle aux investissements qui auraient pu être réalisés pour le développement d’une filière locale de substitution. Mais il y a comme un retournement de situation qui se dessine depuis 2006, marqué par une flambée vertigineuse des prix du lait sur le marché mondial. Pour exemple, la tonne de poudre de lait écrémé européenne, qui se vendait 2615 dollars en juin 2006, était à 4890 un an après, soit une augmentation de plus de 48%. Incidemment, et dans la même période le sac de lait en poudre de 25Kg  qui  coûtait, rendu Dakar, 40.000 FCFA est monté à 80.000 FCFA à la mi-2007. Et les prix restent inscrits sur cette tendance haussière. En juillet dernier la poudre de lait a culminé à 5 000 dollars la tonne sur le marché mondial, près de deux fois plus qu’en 2006.

 

Le fait est que, après avoir fortement et régulièrement augmenté au cours de la décennie précédant le point de rupture de 2006, la production mondiale de lait de lait s’est brutalement tassée empêchant l’offre des principaux producteurs -l’Union européenne, l’Inde et la Chine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil, l’Argentine et les Etats-Unis - de répondre à une demande qui elle est restée croissante.

Selon les causes avancées par les experts dont ceux de la FAO, ces bouleversements relèvent de la conjugaison de plusieurs phénomènes. D’abord, la sécheresse due au réchauffement climatique a négativement impacté la production de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l’Argentine. Elle les a amenés à réduire leurs exportations, à les limiter par des taxes élevées comme en Argentine pour satisfaire prioritairement leur demande intérieure. Dans le même souci, l’Inde a eu à suspendre ses ventes à l’étranger. Ensuite, la production de lait de l’Union européenne stagne et tend à diminuer, découragée par une nouvelle politique qui réduit les soutiens à la production et   subventionne les revenus de manière complètement découplée de la production. Les producteurs européens ont ainsi tendance à privilégier la production de viande ou, le cas échéant, à choisir des céréales moins contraignantes à produire. Leurs homologues américains ne devraient pas tarder à s’inscrire dans cette même ligne de conduite dictée par les accords de l’OMC. Enfin, la transformation d’une partie de la production agricole en biocarburant pousse à la hausse les prix des aliments pour le bétail et par là même ceux des produits laitiers. 

Les cycles de sécheresse, la réduction des subventions, l’explosion de la demande mondiale, sont parties pour être des phénomènes durables. Et les industriels qui savent à quoi s’en tenir, continueront de renforcer leurs stocks. Ils accentueront, par conséquent, les tensions actuelles sur le  marché  mondial dont  les disponibilités se réduiront davantage.

 

SITUATION FAVORABLE A LA PRODUCTION LOCALE

 

Un retournement de situation semble se dessiner depuis avril 2008, avec  l’augmentation de la production mondiale de lait induisant une certaine baisse de ses prix sur le marché international (Cf. précédent article). Toujours est-il que la tendance demeure favorable au développement des filières laitières nationales et régionales, en Afrique de l’Ouest et de Centre, dans l’optique globale de la souveraineté alimentaire. Plutôt que de subventionner la consommation  du lait importé  quand ses prix sont en hausse sur le marché international, où de répercuter leur baisse quand ils chutent à l’extérieur, l’on devrait plutôt s’atteler au développement de la production locale pour réduire durablement la trop forte dépendance envers des importations dont les coûts ne sont plus supportables. Qui plus est, l’Afrique de l’Ouest et du Centre, commercialement trop ouverte, sans les contrôles de qualité idoines, n’est point à l’abri des produits importés de  mauvais aloi. Comme cette poudre de lait chinoise frelatée qui a rendu malades des dizaines de milliers de bébés. Il contient de la mélamine, une résine toxique utilisée pour fabriquer du formica. Des industriels véreux l’ont utilisée pour donner un semblant de consistance protéinique au lait incriminé.

La démarche qui sied est la valorisation du potentiel régional pour permettre aux populations d’avoir un meilleur accès aux produits laitiers, et aux éleveurs des revenus convenables. Cela suppose qu’une politique cohérente et dynamique de soutien à la production et de substitution aux importations soit mise en œuvre, de la collecte du produit jusqu’au consommateur final.

En plus des efforts de recherche-développement à intensifier pour l’amélioration génétique et la nutrition des vaches laitières et la lutte contre les maladies, le perfectionnement des systèmes de collecte est à considérer en priorité. Selon la Banque Mondiale,  des millions de litres de lait local se perdent chaque année car il est impossible de préserver  le produit pendant son transport vers les industries laitières, les minilaiteries ou les consommateurs urbains.

 

La solution pourrait être dans le système LPS approuvé par la Commission du Codex Alimentarius, un organe mixte FAO/OMS qui élabore des normes, des directives et des principes généraux pour préserver la qualité et l'innocuité des approvisionnements alimentaires mondiaux et faciliter le commerce mondial des denrées alimentaires.

 

Le système LPS consiste à ajouter un petit sachet de thiocyanate puis un autre de peroxyde d'hydrogène  à un bidon de lait. Ces deux substances sont présentes à l'état naturel dans le lait mais en quantités qui ne permettent d'enrayer la croissance des bactéries que pendant une à deux heures.  En adoptant le système de LPS, les producteurs laitiers gagneraient cinq bonnes heures pour transporter leur lait jusqu'aux installations de réfrigération. Ce qui n’est pas rien…

 

Il est, dans la même veine, indiqué de susciter et de soutenir l’émergence et le rayonnement de réseaux de petites et moyennes entreprises spécialisées dans la collecte, la transformation et la distribution de produits laitiers paysans. Bien insérés dans le tissu local, ces réseaux   valoriseraient la production en  étant en parfaite adéquation avec la demande locale.

 

  



Article ajouté le 2008-11-14 , consulté 88 fois

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