PIRATERIE -SOMALIE
PIRATERIE AU LARGE DE LA SOMALIE
A qui profitent les rançons et le crime ?
PAR AMADOU FALL
La route maritime au large de la Somalie est la plus dangereuse au monde. Une centaine de bateaux y ont été attaqués et capturés, en 2008. Ils ne sont libérés qu’après paiement de rançons astronomiques, comme les trois millions de dollars versés vendredi à des pirates pour que le « Sirius Star », un supertanker saoudien tombé dans leurs filets deux mois plus tôt, reprenne la mer. Pourquoi ces actes de piratage et à qui profite le crime?
Comme sur la côte atlantique, des milliers de bras valides s’enfuient de la pointe orientale de l’Afrique, au péril de leur vie dans les tumultes de l’Océan indien, à la recherche d’un hypothétique Eldorado. Ceux qui restent sont également de plus en plus nombreux, à écumer les eaux au large de la Somalie, par des actes de piraterie à l’encontre des bateaux qui passent par cette voie de navigation commerciale hautement stratégique pour les Etats-Unis, l'Europe, la Chine, le Japon et l'Inde.
Ces attitudes extrêmes ont pour dénominateurs communs le chaos politique, l’état de guerre, une situation économique désastreuse et la misère qui prévalent dans la Corne de l’Afrique, en Somalie plus particulièrement, depuis une vingtaine d’années. De la chute de l’autocrate Mohamed Syad Bare en 1991 à la récente démission du président Abdullahi Yusuf Ahmed, en passant par le règne des seigneurs de la guerre, l’éphémère régime de l’Union des Tribunaux islamiques et l’invasion éthiopienne sous la férule américaine, la Somalie demeure le théâtre de violences meurtrières, de crises majeures qui paralysent ses institutions et enfoncent sa population dans une situation humanitaire catastrophique.
GUERRES INTESTINES ET
EXACERBATION DE LA PAUVRETE
Pratiquée naguère, à très faible échelle, par quelques pêcheurs, la piraterie a pris de l’ampleur avec l’évanescence de l’Etat de droit, les guerres intestines et l’exacerbation de la pauvreté, en grande partie par la faute des puissances occidentales en rude compétition pour l’accaparement des ressources de cette partie du continent noir. Leurs bateaux de pêches ont quasiment raclé ses eaux naguère abondamment riches en thon, au grand dam des pêcheurs locaux.
Cette concurrence déloyale ne leur suffisant pas, elles ont immergé d’énormes quantités de déchets toxiques le long de ses côtes, comme en atteste un rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, intitulé « Après le tsunami – Une évaluation environnementale préliminaire ». Ce sont en effet les répliques du tsunami qui avait ravagé les côtes asiatiques en décembre 2004 qui mirent à nu cette odieuse et meurtrière pollution naturellement favorisée par l’instabilité du climat politique et la guerre civile permanente en Somalie.
Dans cette ambiance délétère, les rangs des pêcheurs désabusés qui ont lâché leurs filets pour se reconvertir dans la piraterie ont très rapidement été grossis par d’anciens éléments de la marine militaire somalienne, la plupart aux ordres directs de seigneurs de la guerre qui ont élargi à la mer leur terrain de chasse. Armés de missiles anti-char, de mitrailleuses lourdes et de lance-roquettes, ces flibustiers des temps modernes utilisent de petits bateaux très rapides pour arraisonner les navires qu’ils attaquent pour les amener, avec leurs équipages pris en otage, des eaux internationales vers les eaux somaliennes, sous la coordination de navires amiraux de plus grande taille. S’en suit, à chaque fois, une demande de rançon.
Durant l’année écoulée quelque cent bateaux ont été attaqués de la sorte dans le golfe d’Aden, selon le Bureau Maritime International, un organisme en charge de la répression de la piraterie à travers le monde. Cette source signale qu’une quinzaine de navires sont toujours entre les mains des pirates, dont « The Faina », un bateau ukrainien transportant des chars de combat. Le superpétrolier saoudien « Sirius Star », avec ses deux millions de barils de brut, était du lot. Les pirates réclamaient 25 millions de dollars US pour sa libération. Ils l’ont relâché, le 9 janvier, contre trois millions de dollars.
LA PIRATERIE N’EST
JAMAIS UN ACTE ISOLE…
A qui profite le crime et les rançons ? Les pirates somaliens seraient, comme le font croire certains commandements militaires occidentaux, une couverture et une source de financement pour le terrorisme international lié à Al-Qaïda. Cela est dans l’ordre du possible. Mais alors, pourquoi les a-t-on laissé faire, jusque-là en toute impunité ? Il est paradoxal que les pirates aient pu, pendant des mois, voire des années, écumer les mers de la Corne de l’Afrique sans coup férir. Le fait que les navires de guerre des pays développés victimes de leurs exactions ne pouvaient, sans autorisation préalable, les poursuivre dans les eaux territoriales somaliennes dans lesquelles ils se réfugiaient après chaque coup, n’est pas suffisant comme explication. Il est en effet étrange que les Etats-Unis et ses alliés occidentaux, coalisés dans la lutte contre le terrorisme international et dont les navires de guerre quadrillent en permanence cette partie névralgique de la planète, n’aient jamais pu localiser et neutraliser en haute mer les bateaux amiraux des pirates, avec toute la technologie de guerre moderne à leur disposition au plan maritime, aérien et satellitaire.
Il est bien plus plausible que leurs agissements soient « tolérés », en raison des intérêts occidentaux qu’ils peuvent servir. Historiquement, la piraterie n’a jamais été une entreprise criminelle isolée. Le flibustier Francis Drake ne fut-il pas au service de la reine Elisabeth 1er d’Angleterre pour la gloire et la fortune de qui il pillait les navires et les colonies espagnols et portugais ? Ce qui lui valu d’être anobli puis élevé au grade de vice-amiral. Aujourd’hui, il y a de très fortes chances qu’une infime partie des faramineuses rançons versées aux pirates somaliens reste dans le pays et que le gros du magot échoit dans les comptes bancaires de puissants commanditaires qui les arment et informent depuis Londres, New York, Hambourg ou Tokyo.
La piraterie est également et surtout à situer dans le prolongement sur mer du désordre sociopolitique et économique entretenu sur le sol somalien, dans le cadre de la guerre acharnée que s’y mènent les pays industrialisés et aussi émergents, pour l’accaparement d’un pays pauvre mais riche en bauxite, cuivre, gaz naturel, pétrole et uranium. Il est d’autant plus convoité qu’il est à reconstruire et que sa position sur l’une des principales routes du pétrole est on ne peut plus stratégique.
Le problème de la piraterie n’est point insoluble. L’on en viendrait à bout si les Etats-Unis et les autres puissances occidentales admettaient un pouvoir politique souverain en Somalie, un Etat qui serait maître de son intégrité nationale, de ses richesses intérieures et de son espace maritime. Cet Etat de droit ramènerait de l’ordre dans son armée en mettant un terme à la déperdition de ses hommes, rendrait à nouveau lucrative l’exploitation de ses eaux par les pêcheurs, tirerait de la valorisation de ses ressources naturelles le meilleur parti pour sa population. Marins de guerre et pêcheurs retourneraient à leur légitime occupation, cessant d’être les bras armés des forces intérieures et extérieures qui les utilisent. L’on s’en souvient, la dernière tentative visant à former une institution étatique digne de ce nom avait été entreprise, avec succès, par l’Union des Tribunaux Islamiques. Elle a été brisée en 2006 par les USA, par l’entremise de l’armée éthiopienne. Dans la parenthèse UTI, la piraterie avait pratiquement disparu des côtes somaliennes…

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