Esclavage, colonisation et crise économique et sociale
Devoir de réparation ?
PAR AMADOU FALL
Le vent de crise qui souffle sur les Antilles françaises, en réaction violente à la flambée des prix plus intense et pénible à supporter en Outre-mer que dans l’Hexagone, est lourd de risques extrémistes. Les conjonctures difficiles ont la particularité d’exacerber les tensions les plus sourdes, à réveiller les rancoeurs et frustrations d’hier, surtout quand les inégalités économiques et sociales qui en étaient la cause historique sont plus vives que jamais, sous des dehors politiques de liberté, d’égalité et de... fraternité. Un demi-siècle après les indépendances africaines et la départementalisation des territoires d’outre-mer, voilà que des voix françaises très autorisées voient dans les mouvements qui secouent la Guadeloupe et incidemment la Martinique une volonté de « sédition », quand les manifestants rageant de mal-vivre, en se comparant à leurs compatriotes métropolitains, exigent des compensations, voire des « réparations ».
A l’évidence, la révolte actuelle des Antillais, à l’image très édulcorée des « émeutes de la faim » vécues dans certaines grandes villes africaines, au plus dur de la « crise alimentaire » de 2007-2008, a des causes totalement matérielles. Il n’en demeure pas moins que l’histoire, d’un point de vue racial, est fortement convoquée. Cent soixante ans après l’abolition de l’esclavage, c’est encore sa «mémoire» qui sert de ferment idéologique aux revendications économiques et sociales des Guadeloupéens et des Martiniquais. Selon le discours dominant, la crise économique actuelle ne fait qu’exacerber les effets rémanents de l’esclavage et de la colonisation : l’exploitation de la majorité noire ultramarine par la minorité blanche, les Métropolitains d’origine et les Békés descendants des anciens colons qui ont gardé la mainmise sur les rares activités productives, les services et la grande distribution sur les îles.
La direction du mouvement guadeloupéen, le LKP (Liyannaj Kont pwofitasyon – Unis contre les profiteurs) fait souvent référence au souvenir de l’esclavage et de la colonisation dans ses piques contre « les vieilles familles esclavagistes » qui dominent toujours l’économie locale aux côtés des entreprises d’essence métropolitaine. Les revendications qui suintent du discours des insurgés antillais sont, à défaut d’une indépendance illusoire, pour la réparation de ce qu’Aimé Césaire considérait comme à jamais « irréparable ». Financièrement.
La question n’en reste pas moins dans l’air de ces temps de crise, surtout depuis le coup d’éclat d’un Silvio Berlusconi acceptant de payer cinq milliards de dollars à la Libye du colonel Mouammar Kadhafi au titre de la « dette coloniale » italienne, pour trente-deux années d’occupation. Cette repentance financière que d’aucuns jugent sournoise n’en a pas moins réactivé, sur le continent africain, cette demande qui s'élève épisodiquement, de sous les pesanteurs du sous-développement, pour des compensations aux saignées humaines, spoliations, pillages et présures dus aux faits de la traite négrière et de la colonisation et dont les conséquences préjudicielles économiques et sociales sont plus que jamais actuelles. Cette revendication qui ne revêt point une coloration officielle, sur ce continent, est généralement portée par des organisations de la civile. Elles ne peuvent pas comprendre que la France, la Grande-Bretagne ou encore le Portugal, hier au cœur de la traite négrière puis principales puissances coloniales en Afrique veuillent se dérober à leur « devoir de réparations ». Alors que l'Allemagne et le Japon ont eu à payer des sommes considérables aux vainqueurs de la deuxième guerre mondiale pour les ravages humains et matériels mis sur le compte. Et que la France a pris, le 13 juillet 2000, un décret instituant un « droit à la réparation » pour les orphelins dont les parents ont été déportés à partir de la France dans le cadre des persécutions antisémites durant l'Occupation. Cette disposition a eu comme précédent la « class action » des Juifs américains contre des banques suisses entre 1996 et 2000 sur les fonds en déshérence laissés par leurs clients juifs exterminés par les nazis. La procédure soutenue par l’Administration américaine s’est soldée par un accord global prévoyant la restitution d’importants montants aux ayants droits et aussi des réparations pour d’autres victimes juives.
Dans cette même logique, une dette reste nécessairement due à l’Afrique et aux descendants des Africains déportés, une dette bien plus massive que celle qui étrangle encore le continent noir, alors que les nations qui ont prospéré, grandement en se nourrissant de sa sève, restent opulentes, en surfant sur les crises cycliques de l’économie mondiale.
Les chefs d'Etat africains appelaient, il n’y a pas longtemps, les pays développés à reconnaître que « l'Afrique a été blessée, ses ressources humaines et naturelles pillées et que cela explique pour une part sa situation actuelle ». Mais dans une posture nettement décalée de celle des organisations non gouvernementales exigeant des réparations, ils prônent, avec le recul, que les conséquences de l’esclavage et de la colonisation soient traitées plutôt par l’accroissement de l’aide au développement. Soit. Mais ces flux financiers qui ne sont pas de la charité, mais un surcroît de dette dans une très largement si ce sont des subventions qui rapportent bien plus qu’il n’y paraît, sont d’une consistance de plus en plus hypothétique. Et le fossé entre le Nord et le Sud se creuse chaque jour davantage. C’est cela qu’il faut surtout réparer, au nom de la solidarité humaine et de l’éthique économique, s’il en est.

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