Les déchirures du textile
Les déchirures du textile
Par Amadou FALL
Certes, rien ne sert d’ajouter des larmes au lait renversé, sinon à s’écoeurer davantage. Mais force est de déplorer la mise en lambeaux du textile sénégalais, et ouest-africain par extension. Ce sinistre généralisé est d’autant plus irritant qu’il résulte, pour une large part de responsabilité, de choix stratégiques et de pratiques dont nombre d’industriels et de professionnels du secteur n’ont cessé de déplorer l’impertinence économique. En vain.
Si la concurrence asiatique et les importations de seconde main ont poussé dans l’éteignoir l’industrie textile, c’est principalement parce qu’elle a été dépouillée des protections indispensables à sa défense, dans un contexte où les facteurs techniques de production sont demeurés à des coûts trop onéreux pour lui permettre d’être compétitive sur un marché ouvert tous azimuts. Elle aurait pu bénéficier de l’avantage comparatif que constitue la qualité du coton local, l’une des meilleures au monde. Les produits textiles qu’on en tire sont de fibres plus pures et fines et requièrent très peu de traitement chimique avant blanchiment, à la différence de ceux fabriqués à partir des matières récoltées en Chine, au Brésil, en Inde, en Amérique ou en Ouzbékistan. Mais elle en a été sevrée, pratiquement.
L’option prise a plutôt été pour l’exportation brute du coton, comme au temps de la colonisation. Elle peut sans doute se justifier par le souci de renforcer, à moindre frais, les flux financiers extérieurs dans les économies nationales. Mais c’était sans compter avec les subventions américaines à la production et à l’exportation qui ont drastiquement fait chuter les cours mondiaux. En plus de la dépréciation du dollar US. La lueur allumée par la crise alimentaire et des matières premières au tournant de l’an 2006, a fait long feu. Elle a été très rapidement éteinte par la récession incidente à la crise financière mondiale.
L’effondrement quasi continu des prix du coton sur les marchés extérieurs a tout naturellement pour corollaire négatif l’amenuisement de la production locale. Les prix aux producteurs n’étaient guère motivants quand les cours étaient à leur plus haut. Ils le sont encore beaucoup moins, durant de ces années de chute accentuée des prix sur le marché mondial. Les dernières statistiques attestent des contre-performances conséquentes de la production cotonnière. Les récoltes de toute l’Afrique sont tombées de plus de 3 millions de tonnes en 2004-2005 à 1,7 millions de tonnes en 2007-2008, selon le Comité International Consultatif du Coton. Dans le cas spécifiquement sénégalais, la production est passée de 55 000 tonnes en 2007-2008 à 21 000 tonnes en 2008-2009, si l’on en croit les dernières estimations en date.
La crise de l’agriculture cotonnière et de l’industrie textile locale est grave mais pas irréversible. L’on peut toujours continuer à s’égosiller sur tous les toits du monde contre les subventions américaines ; mais demain n’est pas la veille de leur extinction. Ce qui conviendrait mieux, c’est d’en faire de même, de trouver les moyens de soutenir la production agricole locale et de sortir l’industrie textile de l’état d’obsolescence dans lequel elle est recluse, et de la mettre dans les conditions d’optimiser la valorisation du coton de qualité du cru. L’industrie textile a été la base porteuse de l’industrialisation la plus large de pays développés tels l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse, les Etats-Unis, le Japon. La Turquie, l’Inde, la Chine et le Pakistan sont sur leurs traces. L’on ne devrait pas être en reste en Afrique. D’autant que le textile est un secteur dont le développement peut énormément contribuer à la résorption du chômage et du sous-emploi.
Mais faut-il que les mentalités changent, que les produits locaux cessent d’être snobés au profit du « fait ailleurs ». Le talent des stylistes et des modélistes, la qualité des produits issus de l’artisanat et de l’industrie de confection et des prix compétitifs contribueraient à conférer de meilleures parts de marchés au textile local, des débouchés bien au-delà de son aire de production. Les personnes placées au-devant de la scène, comme les artistes, les sportifs ou les politiques, peuvent grandement y aider, avec l’influence considérable qu’ils ont sur le comportement des consommateurs. C’est une question de choix, plus économique que politique, ou de cœur.

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