FINANCEMENT DE L’AGRICULTURE AFRICAINE
FINANCEMENT DE L'AGRICULTURE AFRICAINE
La motivation par le profit et la sécurité des investissements, carte maîtresse
PAR AMADOU FALL, JOURNALISTE
La sécurité alimentaire et l'éradication de la pauvreté et des populations rurales et urbaines africaines requièrent inévitablement le développement d'une agriculture durable, moderne et compétitive. Cette exigence fait l'objet d'un large consensus entre les Etats du continent et leurs partenaires extérieurs au développement. Mais les financements requis tardent. Les Africains qui ne doivent point s'attendre à une pluie d'argent de la part des donateurs traditionnels ont plutôt intérêt à prendre les devants par davantage d'investissements publics dans les infrastructures rurales et la mise en place d'un environnement incitatif pour les exploitations familiales, les grands producteurs privés et les agro-industriels que seules des opportunités de rentabilité et de sécurité peuvent motiver.
Les restrictions financières imposées aux pays africains sous ajustement structurel dans les décennies quatre-vingt et quatre vingt-dix n'expliquent assurément pas, à elles seules, le déclin de leur agriculture. Mais, conjuguées à des impondérables climatiques et à un environnement international des moins favorables, elles ont très fortement contribué à leur fragilisation. Les stratégies néolibérales tendant à faire passer l'Afrique d'une économie dominée par les acteurs publics à une économie régie par le marché, sous la houlette des institutions de Bretton Woods, n'ont pas eu les effets attendus sur la production agricole et le revenu des ruraux. Avec le « moins d'Etat » et l'abandon des paysans à eux-mêmes, elles se sont plutôt traduites par le renchérissement des intrants et leur faible utilisation, une désorganisation des cycles culturaux, la chute des rendements, l'aggravation des difficultés d'écoulement des récoltes et des prix aux producteurs fort peu rémunérateurs, tous phénomènes accentués par un désinvestissement massif du monde rural.
La réduction de l'intervention des Etats a laissé l'agriculture et le développement rural sans soutien au crédit et à la commercialisation, et sans services de fourniture d'intrants efficaces. L'investissement dans les infrastructures a ralenti ou régressé. Les politiques agricoles n'ont pas eu les moyens de leur mise en œuvre.
ABSENCE DES FINANCEMENTS PUBLICS
Comme solutions aux graves déficits budgétaires auxquels ils étaient confrontés, dans le contexte de l'ajustement structurel, ils avaient en effet été enjoints par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international de se désengager quasiment du financement de l'agriculture, par l'abolition systématique des subventions à la production et à la commercialisation, l'abandon de l'encadrement rural et des investissements publics dans les infrastructures et l'outillage agricoles. Ils estimaient, à tort comme cela est depuis lors confirmé, que les mécanismes du marché boosterait la croissance du secteur au bénéfice premier de ses acteurs directs.
L'agriculture subsaharienne souffre depuis trois décennies de l'absence de financements publics. Les investissements étatiques dans le secteur sont, depuis les années quatre-vingt, tombés à moins de 4% des budgets nationaux. Nombre de gouvernements consacrent même moins de 1 % de leur budget à l'agriculture. Ce marasme financier reste d'autant plus aigu que les réformes libérales conduites dans la mouvance des politiques d'ajustement structurel avaient conduit à la liquidation des banques de développement en crise, en particulier celles qui étaient spécialisées dans le financement de l'agriculture. Elles ont ainsi fermé l'accès au crédit bancaire à l'écrasante majorité des paysans. En Afrique, moins de 4 % des exploitants agricoles ont un compte bancaire. Il s'agit, pour la plupart, de grands opérateurs privés évoluant dans les filières agro-industrielles tournées vers l'exportation (café, cacao, coton, hévéa, palme, fruits, légumes, fleurs) ou d'import-substitution (sucre, tomate, huile, etc.).
REGRESSION DE L'AIDE AU DEVELOPPEMENT
L'aide publique au développement qui aurait pu donner le change aux Etats et aux banques, par le maintien et le renforcement de son soutien à l'agriculture en Afrique, a plutôt brillé par sa régression. La part destinée à l'agriculture a fortement diminué dans la période de référence, passant de 4,0 milliards de dollars EU en 1990 à 2,6 milliards de dollars EU en 1999, une chute de 35 %. La part de l'APD effectivement consacrée au secteur agricole africain est passé de 16 % dans les années 1980 à 8% durant la période 1994-2004, et à moins de 3 % en 2006. Selon des statistiques émanant du Secrétariat du NEPAD, les subsides de la Banque mondiale à destination de l'agriculture africaine sont sur cette même tendance : ils sont passés de 39 % de son portefeuille en 1978 à seulement 7 % après 2000.
A l'inverse, les pays développés ont davantage subventionné leur agriculture, tout en interdisant la pratique aux Etats africains, par institutions de Bretton Woods interposées. Selon l'institution du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), l'agriculture des pays de l'OCDE reçoit 361 milliards de dollars américains de subventions, en sus des soutiens à l'exportation, contre à peine 7 millions pour l'agriculture africaine dont dépend pourtant plus de 70 % de la population du continent, en majorité pauvre et sous-alimentée. Quand les pays africains consacrent à l'agriculture un pourcentage infime de leur budget, l'Union européenne dont seule 5% de la population est rurale, confère 50% de son budget à la Politique agricole commune, largement sous formes de subventions. Grave paradoxe.
L'ERREUR DE LA DEPENDANCE ALIMENTAIRE
L'agriculture africaine ne pouvant se développer sans les énormes investissements requis pour sa modernisation et son développement dans l'optique d'en faire le principal vecteur de la souveraineté alimentaire, la majorité des pays du continent sont contraints d'importer une bonne part des denrées nécessaires à l'alimentation de leurs populations, en utilisant à cette fin des devises qu'ils peinent à obtenir. Comme le souligne Lennart Båge, président du Fonds international pour le Développement agricole (FIDA) : « Etant donné les prix très bas sur le marché international à cause du dumping (des excédents alimentaires occidentaux) et des subventions aux exportations, il est plus facile aux pays pauvres d'importer des vivres dont les prix sont artificiellement bas sur le marché international que de développer leurs systèmes nationaux en augmentant la productivité et la production, en les reliant au même moment au marché. Ce qui nécessite l'irrigation, des routes, le stockage, l'agro-transformation, la création de valeur ajoutée, et ainsi de suite.»
La dépendance alimentaire de l'Afrique envers les pays qui pratiquent des prix bas par la force de leurs subventions est une erreur stratégique d'autant plus grave qu'elle ruine la production agricole continentale et expose les consommateurs à des retournements de situation pour le moins imprévisibles. Cela a été le cas avec la flambée en 2008 des cours mondiaux des produits agricoles, sous la conjonction de facteurs multiples, dont la hausse des prix pétroliers, les mauvaises récoltes enregistrées dans certains pays producteurs, le détournement de certains produits agricoles alimentaires vers la production d'hydrocarburants, etc. Cette crise aura été un avertissement, un de plus. Mais la plupart des Etats africains n'ont réagi que pour subventionner les prix à la consommation, dans le souci d'endiguer le mécontentement des populations principalement urbaines qui, dans une trentaine de pays, sont descendues massivement dans la rue pour manifester violemment leur détresse. Les banques commerciales locales, pourtant réputées surliquides, se sont encore plus désintéressées du financement de l'agriculture, secteur qu'elles considèrent comme trop risqué et peu rentable. Elles ne s'intéressent qu'aux grandes exploitations offrant de bonnes garanties et dégageant un revenu conséquent. Par contre, elles continuent d'ignorer les petits agriculteurs, aussi nombreux soient-ils, qui ne répondent pas à ces critères.
INCITATIONS AUX INVESTISSEMENTS PRIVES
Les puissances industrielles, la Banque mondiale, des organismes internationaux et autres bailleurs de fonds ont, fait l'annonce d'importants montants d'aide financière en réaction à la crise alimentaire de 2007-2008. Mais ils tardent à être effectivement débloqués. L'on a plutôt privilégié les secours d'urgence…
Les cours mondiaux des produits alimentaires ont commencé à se replier depuis l'été 2008, consécutivement aux bonnes récoltes enregistrées dans les pays gros producteurs et sur le continent africain et à la récession induite par la crise financière mondiale qui comprime la demande. Cette tendance est, sans doute, en faveur des ménages des pays importateurs et des balances commerciales de ceux-ci. Mais elle ne doit pas exonérer les Etats africains de la relance des investissements pour une économie agricole durable, moderne et performante.
Les moyens requis sont énormes, si l'on en juge par l'évaluation financière, du volet agricole du NEPAD, le Programme Détaillé de Développement de l'Agriculture Africaine (PDDAA) sur la période 2002-2015. Il nécessiterait un investissement d'environ 251 milliards de dollars américains pour 2002-2015. 69 milliards de dollars serviraient à l'accroissement des superficies cultivées de façon durable et desservies par des systèmes fiables de maîtrise de l'eau. 128,8 milliards seraient à dégager pour l'amélioration des infrastructures rurales et des capacités liées au commerce pour l'accès au marché. Et 49,6 milliards pour une augmentation des approvisionnements alimentaires et lutte contre la faim.
L'Afrique compte beaucoup sur ses partenaires extérieurs au développement pour mobiliser des montants dont le volume dépasse ses capacités financières réelles. Toutefois, les dirigeants de ce continent doivent se rendre à l'évidence que la Communauté internationale n'est aucunement dans l'obligation de faire vivre leurs populations en finançant leur agriculture. La tendance la plus nette est qu'elle privilégie les aides et secours d'urgence sur le développement agricole à long terme, comme la récente crise alimentaire mondiale l'a encore montré.
C'est conscients de tout cela que les Etats africains se sont engagés, depuis 2003 au sommet de Maputo, à consacrer 10% de leur budget à l'agriculture. Mais, là également, il reste beaucoup d'efforts à faire. Les investissements publics dans l'agriculture demeurent très faibles par rapport à la place que le secteur est censé occuper dans les économies nationales et régionales. Les gouvernements africains se doivent de consacrer davantage de moyens financiers à ce secteur, dans l'optique d'asseoir les infrastructures idoines, mais également des régimes fonciers moins précaires et un environnement d'exploitation et de commercialisation qui rendraient rentables les investissements privés dans l'agriculture et réduiraient les niveaux de risque. Ne pouvant que très faiblement subventionner leur agriculture, la motivation par le profit et la sécurité des investissements est la carte maîtresse que les Etats africains ont intérêt à jouer pour amener les petits comme les grands exploitants et agro-industriels à prendre résolument en main un domaine largement en friche.

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