Echos des tropiques

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Mythe et réalités autour d’un roi-colon

Mythe et réalités autour d'un roi-colon

 

PAR AMADOU FALL

 

Dans  la presse sénégalaise récemment et également sur divers sites de l'Internet, il est loisible de lire un document dont la paternité est attribuée à Léopold II qui fut roi des Belges vers la fin du 19ème siècle. Il s'agit d'un discours qu'il aurait tenu en janvier 1883 à des missionnaires venus évangéliser le Congo. Par décence, nous ne reprendrons pas, dans ces colonnes, les appréciations et jugements sur le Nègre et la race noire contenus dans cette supposée lettre de mission.

L'on ne relèvera que sa ligne directrice. Dans le texte en question, il est dit aux « Révérends pères » que  le but principal de leur mission au Congo n'est pas de faire découvrir aux populations locales Dieu, « car ils connaissent déjà », mais de « faciliter la tâche aux administrateurs et aux industriels ». Autrement dit, ils devaient interpréter l'évangile pour qu'il servît à la protection des intérêts de la Belgique dans cette partie du monde. A cet effet, les consignes données par le souverain aux hommes d'église étaient de « désintéresser les sauvages des richesses dont regorgent leur sous-sol », de leur « faire aimer la pauvreté »   et « mépriser tout ce qui leur prouve le courage de [nous] affronter » pour qu'ils ne « rêvent un jour de [nous] déloger ».

Léopold II aurait beaucoup insisté pour que les missionnaires contribuassent à tuer tout esprit de révolte chez les jeunes indigènes, en développant en eux, dans les écoles, non pas le raisonnement, mais « la soumission et l'obéissance », « pour qu'ils restent toujours soumis aux colonialistes blancs, qu'ils ne se révoltent jamais contre les contraintes à que ceux-ci leurs feront subir ». Et pour bien enfoncer le clou, Léopold aurait conclu son message en appelant les prêtres catholiques à « enseigner au Nègres d'oublier leurs héros pour qu'ils n'adorent que les [nôtres]. »

L'authenticité du texte dont sont tirés les passages ci-dessus est des plus douteuses. Pas seulement à cause de ses lourdeurs sémantiques et de certaines tournures qui permettent de subodorer une écriture plutôt contemporaine. Il y a surtout que la paternité affichée est tout à fait anachronique.  

L'on doit à la vérité historique de dire que, le 18 janvier 1883, date à laquelle Léopold II est censé avoir prononcé ce discours devant un parterre de missionnaires réunis à Léopoldville, actuelle Kinshasa, cette ville n'était alors qu'un simple poste dans la phase d'exploration – et non de colonisation – qui était en cours. Il ne pouvait, y avoir, à ce stade du processus une légion de missionnaires belges. C'est seulement après le partage du continent noir à la Conférence de Berlin (1884 -1885) et la proclamation officielle de « l'Etat libre du Congo », le 26 février 1885, comme possession personnelle du roi des Belges que des ecclésiastiques allaient y être envoyés. Léopold II tenait effectivement à « ce que le Congo soit évangélisé par des Belges », comme il le rappelait dans sa lettre du 24 août 1886 à un de ses bras doit, le diplomate Auguste Lambermont. Trois années plus tard, le 2 août 1889, il cédait par testament le Congo à la Belgique. L'acte deviendra effectif  plus tard, en 1908.

Mais, entre-temps, le roi des Belges n'avait du tout été tendre avec les Congolais. S'appuyant effectivement sur une armée de mercenaires, de missionnaires catholiques, d'administrateurs et de colons et de banquiers belge il fit, pendant une vingtaine d'années, fonctionner « sa » colonie comme une entreprise privée, faisant travailler de force et par la terreur les indigènes, dans l'optique de pomper au maximum les fabuleuses richesses  du  territoire conquis. En Europe, en Angleterre, aux Etats-Unis et même en Belgique, les atrocités commises dans ce contexte soulevèrent des réactions indignées dont la presse de l'époque se fit largement l'écho. 

Les témoignages de sources dignes de foi, dans les archives et documents historiques occidentaux comme dans le vécu ancien cristallisé dans la mémoire collective des Congolais attestent de toutes les  abominations  dont les indigènes étaient victimes sous le règne du roi-colon (esclavage, spoliation, exactions, mutilations, humiliations). Des millions d´Africains ont été exterminés par l´entreprise coloniale du roi belge au Congo. 

Ces exactions meurtrières ne sont pas le propre du roi-colon et de la Belgique. Tous les pays européens qui avaient des possessions coloniales ont fait pareil dans les territoires sous domination. Le mobile, les mots d'ordre et la conduite étaient partout identiques.

Le recours à du faux fait inutilement tort à des générations d'Africains en donnant raison à Henry Brunschwig* qui nous voyaient inventer des mythes pour réécrire notre histoire parce que nous ne disposerions pas des documents nécessaires. Nul besoin de tordre le cou à la vérité historique pour prouver ce qui n'a plus besoin de l'être : le caractère brutal, odieux et déshumanisant de l'exploitation coloniale sous des dehors de mission évangélisatrice ou civilisatrice. 

L'intérêt de la mise en lumière d'une vérité historique n'est pas de la ressasser pour   culpabiliser l'autre jusqu'à la fin des temps, comme pour justifier une incapacité à tirer, par soi et pour soi, le meilleur parti des incroyables richesses qu'on a sous les pieds, dans le même temps que l'on continue à s'entredéchirer depuis l'Indépendance….tel en R.D. Congo. Elle doit plutôt permettre, par son éclairage, de se mettre en situation de tirer les leçons du passé, dans le dépassement de contradictions rémanentes, pour assumer pleinement ses responsabilités face à un avenir qu'aucun peuple ne saurait construire à la place d'un autre.

Lorsque l'histoire se répète, écrit Karl Marx dans le « 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte », c'est « la première fois comme tragédie, la seconde comme farce ». La colonisation fut une horrible tragédie ; sa persistance sous le pudique sarong des aides au développement conditionnées est une très amère farce. Tout en exigeant de l'Occident qu'il aille au-delà du repentir pour accepter d'en finir avec les injustices dont il continue d'être coupable envers elle, l'Afrique doit se prendre plus résolument en main, pour asseoir souverainement son développement. Il n'y a nulle part ailleurs sur l'échiquier planétaire de pays qui s'est développé dans une dépendance économique quasi unilatérale avec telle ou telle partie du monde.  

 

(*) Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l'impérialisme colonial français, 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1960.

 

 



Article ajouté le 2009-03-30 , consulté 53 fois

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