Pour une Cour pénale internationale plus juste
Pour une Cour pénale internationale plus juste
PAR AMADOU ALL
De quelque bord que l’on puisse être, le mandat d’arrêt prononcé par la Cour pénale internationale à l’encontre d’Omar El-Béchir pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’Humanité » au Darfour doit avant tout être accepté comme une réponse normale à un vaste ressentiment contre l’impunité de tous ceux qui abusent de leur puissance pour écraser les plus faibles, dans l’irrespect de leurs droits humains les plus élémentaires.
Il n’est, à cet égard, aucunement possible d’absoudre a priori le président soudanais du sanglant calvaire vécu au Darfour par les groupes ethniques four, massalit et zaghawa, au vu et au su du monde entier. Le sinistre décompte sur lequel s’appuie la Cour fait immuablement état, depuis 2003, de 300.000 morts et de 2,7 millions de personnes brimées, spoliées et déplacées. Ces meurtres et exactions engageraient la responsabilité absolue d’Omar El-Béchir de par sa qualité de président de la République du Soudan et de commandant en chef de ses forces armées sur lesquelles il exercerait un «contrôle total», tout comme sur sa police et les miliciens janjawid accusés des plus graves atrocités.
Quoi qu’il en soit, devant la justice internationale comme auprès de la juridiction la plus basse, personne ne peut légalement être condamné sans avoir été préalablement jugé et reconnu effectivement coupable des charges qui lui sont opposées. Dans le principe fondamental de ses droits de justiciable, Omar El-Béchir est donc présumé coupable ou innocent. C’est selon. Dès lors, puisqu’il trouve infondées les accusations de la CPI, rien ne l’empêche d’aller devant cette instance internationale pour les démonter, à tout le moins relativiser sa part de responsabilité dans ce que le procureur Luis Moreno Ocampo qualifiait de « génocide », mais sans avoir été suivi par la Cour.
Dans l’état actuel des choses, El-Béchir fuit la CPI et les pays occidentaux comme la peste, préférant plutôt faire la tournée des instances et des Etats africains et arabes dont il a le soutien manifeste. C’est assurément parce qu’il n’a guère confiance en ce tribunal et en ses juges. Il les range, sans ambages, dans la panoplie des instruments de pression du néocolonialisme au service des grands intérêts européens et américains. Qu’elles le pensent bas ou le clament en haute et intelligible voix, nombreuses sont les personnalités du Sud qui, sans minorer le drame au Darfour, lui donnent raison. Ils estiment que les manœuvres judicaires et policières en branle pour qu’El-Béchir aille à Canossa, à La Haye, se justifient essentiellement par le fait qu’on veuille qu’il expie une « faute ». C’est celle d’avoir ôté son territoire très stratégique et ses richesses minières, principalement ses réserves de pétrole, de sous la coupe des puissances occidentales et de s’être souverainement donné comme partenaires militaires et commerciaux privilégiés, la Russie et surtout cette Chine qui s’est réveillée.
De ce point de vue, le glaive qui menace de frapper le chef d’Etat soudanais est aussi affûté pour tomber sur n’importe lequel de ses pairs du Sud qui, dans des conditions similaires, se mettrait en porte-à-faux avec les intérêts stratégiques et économiques des puissances encore dominantes du Nord. Comme ce fut le cas de Saddam Hussein. Sous le fallacieux prétexte qu’il détenait des armes de destruction massive, son pays, l’Irak, a été envahi et mis à feu et à sang par les troupes américaines et alliées soi-disant envoyées pour jeter là-bas les bases fondamentales de la démocratie, mais qui n’y ont semé que mort et désolation.
En six ans, l’intervention américaine en Irak a fait quatre fois plus de victimes que dans la crise du Darfour : plus d’un million de civils, sur une population légèrement supérieure à 26 millions d’habitants. Plus récemment, l’opération « Plomb durci » perpétré contre les Palestiniens de la bande de Gaza par l’armée israélienne, du 27 décembre 2009 au 16 janvier 2009, a exterminé, selon les chiffres d’Amnesty International, 1300 civils dont 300 enfants, soit 0,5% de la population du territoire en à peine quinze jours d’agression, et détruit de très nombreux maisons et édifices publics parmi lesquels des hôpitaux et des écoles.
Tout cela n’est moins que crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les Américains Georges Walker Bush et Donald Rumsfield, le Britannique Anthony Charles Lynton Blair et l’Espagnol José María Alfredo Aznar López pour ce qui est de l’Irak, Ehud Olmert et les hautes autorités politiques israéliennes concernant Gaza, en sont responsables au premier degré. Ils devraient être jugés. C’est ce qu’a d’ailleurs dit Baltasar Garzón, le juge espagnol célèbre pour avoir cherché à poursuivre le dictateur chilien, le général Augusto Pinochet, à propos de l’Irak. Obama lui-même avait durant sa campagne électorale promis de faire ouvrir une enquête criminelle sur la question s’il était élu. Mais il a présentement une toute autre préoccupation : le sauvetage de l’économie américaine. Et comme il y a très peu de chance qu’il ôte à Israël le bouclier protecteur américain, les auteurs des tueries de Gaza peuvent également continuer à dormir sur leurs deux oreilles.
Pour faire bonne mesure, la CPI si prompte à lancer des mandats d’arrêt internationaux contre les dirigeants et les rebelles africains - les treize qu’il a émis depuis sa création en 2002 - devrait bien se saisir de ces deux dossiers. L’on rétorquera que les Etats-Unis et Israël n’ont pas ratifié le traité instituant cette Cour. Mais qu’à cela ne tienne, une résolution onusienne suffirait à son « bonheur ». Le Conseil de sécurité peut en effet saisir la CPI pour enquêter et faire arrêter de présumés coupables de crimes sur des territoires qui ne relèvent pas de sa juridiction. Un pays comme la Belgique, peut également se prévaloir de la compétence juridique universelle pour engager la procédure, comme elle le fait lorsqu’il s’agit d’Africains. Mais une chose est certaine, ni la CPI ni aucun Etat européen n’osera lever le plus petit doigt quand les Etats-Unis ou Israël sont en cause, comme c’est le cas.
Les Africains qui ne défendent point l’indéfendable ne peuvent ne pas s’offusquer du fait qu’il puisse y avoir deux poids deux mesures au prétoire du monde. Leur légitime aspiration est pour une Cour pénale internationale plus juste qui ne ferme pas les yeux sur les crimes des puissants pour ne statuer que sur ceux des pauvres.

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