Echos des tropiques

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CARTE POSTALE DE MINDELO, SAO VICENTE

Dans la chaleur d'une ville qui ne dort jamais la nuit

 

JUILLET 2003

 

22 Juillet, tard le soir. Dakar, vue d'un hublot de ce petit avion qui vient de décoller de Léopold Sédar Senghor, ressemble à s'y méprendre à un immense ciel étoilé, avec des trous noirs ça et là. L'éclairage public de la capitale souffre encore d'insuffisances. Son tableau clair-obscur s'évanouit très rapidement. Cap sur la pittoresque ville de Mindelo, sur l'île de   Sao Vicente, la plus grande de l'archipel volcanique du Cap-Vert. Suivez le guide…

 

PAR AMADOU FALL

 

 

 

Le coucou mettra un peu plus deux heures pour franchir les quelque 4000 kms qui séparent Dakar de Mindelo, deux longues heures à tanguer et à tressauter au gré des trous d'air, comme une libellule perdue au-dessus de l'immensité océane. On se sent revivre les temps héroïques de l'Aéropostal, avec  les Mermoz et Saint-Exupéry. Ce vol de nuit arrivera malgré tout à bon port,  atterrissant  avec fracas sur la piste de l'aéroport Sao Pedro.

La nuit est très avancée. La fatigue se lit sur tous les visages. Les formalités d'arrivée sont vite expédiées dans la salle de débarquement où règne une chaleur d'étuve. Dehors le temps est plus clément. Mindelo est à  une dizaine de kilomètres  de l'aéroport. La route est assez bonne.

Divine surprise à l'arrivée ! Le centre-ville est grouillant de monde, comme  si on était en plein jour. Et pourtant  il va bientôt être trois heures du matin. Le cœur de Mindelo, c'est le square  Praça Nova (Place nouvelle) que surplombe l'hôtel Oasis Porto Grande. Il  bat au rythme du flot incessant de  ces gens qui vont et viennent, se rassemblent au gré des affinités ou du hasard, discutent  ou se content fleurette, dans la tiédeur d'un soir qu'ils semblent ne pas vouloir qu'il se termine. 

La Praça Nova est le lieu de ralliement de toutes les classes d'âge de la ville. Mais apparemment elles se mélangent peu. Les adultes et personnes plus âgées ont leur carré à la terrasse close du « Quiosque ». Dans un temps sans doute lointain on venait là pour savourer la musique que ce kiosque distillait. Aujourd'hui elle ne distille plus que  la cervoise et cette eau de vie  typique des îles. 

Les  jeunots sont normalement exclus de ce temple, comme d'ailleurs de tous les endroits de la ville où l'absinthe coule à flot.  La prescription  les interdisant au moins de 18 ans est partout affichée en très bonne place. Et des policiers, dans un port qui rappelle celui de leurs collègues américains,  sont là qui jouent discrètement aux gardiens de l'ordre établi.

 

Le tourbillon d'un jeu de séduction

chaque soir renouvelé

 

 

Les jeunes gens font inlassablement la « grogue » dans les parages, expression évoquant le boeuf tournant en rond autour du pressoir à canne à sucre. Leur envie d'être dans la cour des grands est contrebalancée par leur rejet  de l'immobilisme caractéristique de l'âge, du temps qui passe dangereusement. Ces adolescents veulent plutôt mordre à pleines dents dans la vie. Les garçons sont  au dernier cri de l'hégémonique mode américaine.  Les filles à la peau clair de lune sont dans des tenues d'été du même genre qui font exploser leurs charmes bourgeonnant ou déjà épanouis. Tous sont pris dans le tourbillon d'un jeu de séduction chaque soir renouvelé sur la Praça Nova, et qui se poursuivra jusqu'au premières heures de l'aube, dans les nombreuses discothèques de la ville.

La plus courue est très certainement le « Syrius disco dance ». La boite se trouve à quelques mètres  de la Praça Nova, en remontant  l'Avenida Amilcar Cabral, du nom du père de l'indépendance capverdienne. Cabral est originaire de l'île Sao Vicente. Tout comme la grande cantatrice Cesaria Evora. La  reine de la Morna est vénérée à Mindelo. Mais, ce soir comme tous les soirs, ce ne sont pas ses thèmes mélancoliques qui font s'entasser les jeunes de la ville au « Syrius ». Sur sa piste  à laquelle on accède comme si on descendait  dans une fosse, il n'y a que  les tubes au tempo métronomique de la World music, qui peuvent les faire craquer, aidés en cela par un jeu de lumières psychédélique.

La  Praça Nova  et le Syrius sont, par la force des choses, les plus grands centres d'intérêt des longues et chaudes nuits de Mindelo. Il y a quelques années, apprend-on,  les fêtes ou rassemblements populaires étaient organisées sur la Praça Estrela (Place de l'Etoile » qui se trouve pas loin de Praia Bote ( la Plage des pirogues), en remontant l'Avenida Marginal qui longe le bord de mer. Cette grande place dotée de deux kiosques et d'une trentaine de petites boutiques-bazars aux façades frappées de fresques sur carreaux, est au cœur d'un quartier vétuste qui n'a guère tiré partie de l'embourgeoisement de la ville. A l'occasion de la Foire au Troc, des représentations de Capoiera ou de Batucada y sont données. En dehors de cela, cette place n'est plus qu'un lieu commercial assez peu fréquenté. Elle est désertée dès la tombée du soir, au bénéfice de l'incontournable Praça Nova  ou de la Rua Lisboa.

La Rua Lisboa, c'est cette grande avenue transversale qui part du majestueux bâtiment abritant le Tribunal du commerce de la province de Sao Vicente, pour  aller couper l'Avenida Marginal  sur le bord de mer. On y trouve le très animé Mercado Municipal ( marché municipal). Bien fournis, ses étalages sont exclusivement tenus par des femmes, et la clientèle elle-même est très féminine, les hommes préférant discuter ou jouer aux cartes dans les bars, sur les côtés. Il y a également le Centre culturel. Ancien bâtiment des douanes construit en 1860, il a été rénové et reconverti depuis en Centre Culturel à disposition de la Mairie, du Centre Culturel Portugais et de l'Alliance française pour accueillir des expositions, des spectacles ou des débats.

La Rua Lisboa est encadrée  d'endroits  où la fête règne constamment, mais à la manière typique du Cap-vert, comme au Café Royal ou au Café de la Musique. En ces lieux classiques la Morna et les autres sonorités locales, afro-cubaines et  brésiliennes sont reines, jusqu'au petit matin.

 

Une cité encore à l'abri

de la grande délinquance

 

 

L'étranger qui se réveille est étonné de constater que la vie à Mindelo, reprend ou continue avec le jour qui se lève. Mais est-ce que sont les mêmes gens que ceux qui étaient dehors à bringuer, toute la nuit d'hier, qui sont encore là à s'activer comme si de rien n'était ? La question  posée avec le plus grand sérieux fait rire alentours. Il ne peut assurément pas s'agir des mêmes personnes. Les fêtards de la nuit doivent être bien sagement au lit, pour reprendre des forces.

Ils reprendront une activité normale à la mi-journée, à l'appel des plages. Elles ont pour nom Baia Das Gatas et son célèbre festival annuel de musique,  Tupim, Lajinha dans Mindelo même, Calhau, Sao Perdro. Et on en oublie certainement. Ce sont longues bandes de sable fin toutes aussi belles et ensoleillées au bord d'immenses piscines naturelles aux  eaux cristallines. Ces plages paradisiaques sont les premiers lieux de rendez-vous des filles et des garçons de Mindelo, auxquels se mêlent des touristes à la traque de plaisirs exotiques sans limites. Et la chair s'offre sans pudeur particulière à la douce morsure du soleil et  à des regards on ne peut plus appuyés.

Fuyant les grosses chaleurs de cette période estivale, les uns et les autres s'y réfugient pour draguer gentiment, bronzer sans en avoir vraiment besoin quand on a la peau clair de lune, faire de longues siestes sur le sable fin, ou du sport. Seule note sombre au tableau :  la présence de jeunes pickpockets aux doigts particulièrement habiles.

La ville est encore à l'abri de la grande délinquance. Les voleurs à la tire posent certes problème. Du côté de la Plage des pirogues, en laissant à votre droite les habitacles où de vieux marins s'abritent pour jouer aux cartes ou pousser le pion,  vous entrez dans une de ces petites ruelles faites de cailloux granitiques où des mines par fraîches, ravinées par le mauvais alcool, vous dévisagent d'un œil étrange. Mais ça s'arrête là. Partout  à Mindelo,  Les gens circulent et à toute heure du jour comme de la nuit, sans que l'on ait à déplorer des agressions comme on en connaît sous d'autres cieux.

Mais tout peut arriver d'un jour à l'autre. Il faut dire que les Mindelois qui ont l'avantage d'avoir un boulot fixe ne font pas légion. Plus de 25% de la population en âge de travailler est au chômage. Les revenus du travail, si on en trouve, sont extrêmement faibles. Le salaire moyen varie, en monnaie locale ente 6.000 et 8.000 escudos (37.500 et 50.000 FCFA). Une pression démographique plus forte,  accroîtrait la demande  non solvable. Et l'intensification des flux touristiques aurait un effet inflationniste sur l'offre. Avec tous les risques de dérapages sociaux que tout cela peut engendrer.

La population est pour l'instant de taille modeste, et risque de le rester longtemps encore, du fait d'une très forte émigration. L'offre est en adéquation avec le niveau de la demande et de son pouvoir d'achat. Les prix  pratiqués dans le commerce sont généralement acceptables, à Mindelo. Chose  qui s'explique également  la modicité des charges qu'incorporent les biens et services. Les taxes et charges locatives ne sont pas très élevées. Les familles sont presque tous propriétaires de leur maison et des boutiques et cafés qu'ils y  exploitent  elles-mêmes ou ont cédé en bail à des tiers.

Gardant intact son cachet d'ancienne cité coloniale portugaise, Mindelo a le charme pittoresque d'une ville comme Saint-Louis, avec ses grandes avenues et ses ruelles étroites surplombées de maisons à balcon. Les demeures sont vieilles mais fort bien entretenues. C'est d'ailleurs toute la ville qui est nickel. Mindelo respire la propreté et le bon goût. Ici, la pollution, on en entend seulement parler…

 

Les émigrés en vacances

font la pluie et le beau temps

 

En plus de l'administration, le commerce et la pêche sont les grandes activités de la ville. L'essentiel des autres ressources de ses habitants provient des transferts d'argents qu'opèrent leurs compatriotes partis  nombreux travailler aux Etats-Unis, aux Caraïbes et en Europe. Cette manne permet à leurs parents restés au pays de vivre convenablement. On le voit d'ailleurs à leur belle mise, et aux voitures rutilantes qui font office de taxi à Mindelo. Une Pajero a même été aperçue avec une enseigne lumineuse de taxi sur son toit. Des esprits mal-pensants subodorent à travers ces taxis de luxe qui envahissent Mindelo, les revenus d'un intense trafic de drogue dans les pays du Nord. Ce qui reste à être prouvé. On peut croire que les personnes à qui ces véhicules sont offerts, ne peuvent se payer le carburant requis pour leur utilisation, qu'en en faisant des taxis.

Ces temps les « migrantes » sont nombreux à être revenus en vacance chez eux à Mindelo. Ils font la pluie et le beau temps sur la ville, avec tout l'argent qu'ils dépensent de façon ostentatoire, et l'étalage de leur signes extérieurs de réussite. Leur comportement nourrit le rêve des nombreux jeunes   qu'ils confortent dans leur conviction que l'Eldorado se trouve bien en Europe et aux States.

 

 



Article ajouté le 2006-07-27 , consulté 160 fois

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