Echos des tropiques

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DES SENEGALAIS EN AFRIQUE DU SUD (1)

Le sauve-qui-peut à Jo'bourg

 

                                                            PAR AMADOU FALL

     

                                 OCTOBRE 1998   

 

JOHANNESBOURG - La ville est belle, immense et tentaculaire. Ce qui saute d'emblée aux yeux, est qu'elle a été construite - à la sueur du nègre- par des colons venus de très loin, mais qui, contrairement à ce qui s'est fait ailleurs sur ce continent meurtri, entendaient,  visiblement, rester l'éternité du temps sur ces riches et accueillantes terres méridionales d'Afrique. 

Ses cités blanches, un peu plus colorées par endroits, depuis la fin de l'apartheid, sont d'un charme pittoresque, avec leurs  coquets cottages avec pelouses et jardins fleuris, pareils à ceux  des banlieues américaines huppées. Mais la comparaison s'arrête là. Ces villas sont rarement ouvertes sur l'extérieur comme à l'américaine. Elles sont  plutôt sous haute protection derrière des murs ou murets surmontés de grilles dont l'esthétisme et l'harmonie cachent souvent mal les installations électriques qui achèvent d'en faire d'imprenables réduits. La phobie et la peur de l'autre, du Noir libéré de ses chaînes, planent en permanence sur ces lieux,  dont la sérénité n'est qu'apparente.

La ville noire a  certes un visage fort avenant dans certains de  ses quartiers. Mais elle demeure dans les  profondeurs de Soweto,  sordide et terrifiante. Elle est cependant   vivante et joyeuse autant  que la misère et une bonne dose d'insouciance frelatée, le permettent.  John McCarthy, un jeune Sud africain blanc à l'humanisme débordant avec qui je discutais un soir, de l'Afrique du Sud et des réalités  socio-ethniques  du continent me demanda de profiter de mes  derniers jours à Jo'bourg  pour aller faire un tour  dans le ghetto : "T'as pas encore été dans le township? Pour rien au monde il ne faut pas  manquer d'y aller. Tu verras, et tu comprendras : c'est inacceptable". Oui en effet. Et une bonne frange de la population  noire des ghettos sud africains  continue de le manifester, de jour comme de nuit, dans la haine et la violence,  en son sein et contre  les  autres : les Blancs mais également certains étrangers.

                         

FREQUENTS

BRAQUAGES                                                                                          

Le centre ville concentre, dans presque toutes les grandes agglomérations du monde, les principales activités administratives,   financières , commerciales et les loisirs.  Il en a été  ainsi  dans l' "in town" de Jo'bourg,  si l'on juge par  sa densité en centres commerciaux,  banques, restaurants et autres lieux de plaisirs. Mais ils ont dû  connaître des jours plus calmes et fastes. Ce qui en reste d'infrastructures ayant vraiment pignon sur rue est tenu par les Indiens, les Pakistanais,  Levantins et autre Asiatiques, pour une bonne part de nationalité sud africaine. Il y a dans le centre villes plein de magasins  et d'offices dont les rideaux de fer et portes sont verrouillés, et dont les devantures ont perdu, depuis belle  lurette, leurs ors.

Janine, une  Française qui  a longtemps séjourné ici au point d'y gagner sa vie comme traductrice de conférence et  guide touristique, jusque dans Soweto, explique:  "La violence est en train de tout foutre en l'air. Les fréquents braquages de banques, de commerces , les agressions armées dans les rues, même en plein jour, font que le centre ville se vide. Les  affaires le quittent pour rejoindre  la clientèle solvable dans  ses zones d'habitation, là où la sécurité est correctement organisée et assurée."  Terreur sur le reste de la ville....

Cheikh Dieng, un  pur produit du Sénégal sait y reconnaître sa voie, dans tout le sens de l'expression. Les vitres  de sa petite auto jaune fermées, nous avons laissé loin derrière l'inextricable Soweto,  passé par les méandres effervescents du centre-ville, pénétré dans des zones résidentielles plus calmes,  avant d'aboutir sur une voie rapide pour une course contre la montre vers l'aéroport international de Johannesbourg.

 

DEMONS

DE LA VIOLENCE

                                                           

Le hall de départ situé au niveau supérieur de l'aérogare est bondé de monde, de  Centre et d'Ouest-africains. Il y a parmi eux, beaucoup  de jeunes Sénégalais, poussant ou assis sur des chariots sur lesquels sont entassés de grosses valises et d'énormes sacs de voyage qu'ils vont chercher à faire accepter comme bagages à main.  Ils font des va-et-vient,  se lancent dans des discussions souvent ponctuées de grands éclats de rires. Mais tous semblent pressés d'entendre l'appel pour "l'embarquement immédiat". La plupart sont arrivés en Afrique du  Sud avec  des  billets d'avion  pour séjour  touristique dont les tickets retour  sont périmés depuis bien longtemps. Et pour cause. Des  gars comme Cheikh et d'autres,  qui  savent utiliser leurs relations dans les compagnies aériennes, les aident à trouver,  à moindre frais, le sésame du retour. Mais tant que l'avion en partance n'a pas décollé avec soi à bord, on est jamais sûr de rien. D'où l'appel que Cheikh a reçu sur son cellulaire avant qu'on n' arrive à l'aéroport, d'un adolescent inquiet  qu'il ne soit toujours pas venu pour "l'embarquer"... deux heures avant son vol.

Mais si ces jeunes Sénégalais  sont inquiets, c'est surtout du risque de retourner sur leurs pas, à Jo'bourg d'où les démons de la violence les chassent par vagues successives, depuis  des mois. Les Sénégalais de Jo'bourg, et d'autres villes sud africaines si l'on en croit les témoignages enregistrés, sont fréquemment victimes de vols avec violence dans la rue comme à demeure, et d'agressions  souvent meurtrières. Et c'est naturellement le sauve-qui-peut. Ceux qui refluent vers Libreville, Abidjan, Dakar  et vers d'autres horizons plus cléments et propices aux affaires, s'en expliquent : "nous étions venus en Afrique du Sud pensant y faire fortune dans la paix retrouvée, mais non  pour nous y faire agresser et tuer  pour des raisons qui nous échappent. Puisque nous ne sommes pas d'ici, il vaut mieux partir  ailleurs, à défaut de rentrer chez nous". Bien évidemment c'est pas tout le monde qui part.

Mais les Sénégalais qui restent savent qu'ils sont, comme les autres Jo'bourgeois de souche ou d'adoption, en permanence exposés à la violence aveugle. Elle n'épargne personne, pas même ces octogénaires et nonentagénaires  esseulées  dont les viols et assassinats remplissent les colonnes des journaux locaux, du "Citizen" , du "Sowetan",  et du "Star" en particulier.  Ces titres font également leurs choux gras des braquages de banques, de commerces et de taxis,  et de crimes perpétrés contre d'innocentes  personnes.

 

POLICE 

ABSENTE

 

 

Le commissariat central  d'Hillbrow, à Jo'bourg, doit être le plus grand au monde.  Il  couvre à lui tout seul plusieurs pâtées de maisons et s'élève en hauteur sur une dizaine d'étages. Et pourtant c'est une gageure que de voir un policier en faction ou faire les cent pas dans une rue de Jo'bourg !  Le vent  de liberté qui a juridiquement balayé l'apartheid a du également emporter avec lui les forces répressives qui en son temps quadrillaient les rues de la capitale économique de l'Afrique du sud,  laissant les habitants de la cité face à eux mêmes. Leur reconversion en forces de sécurité pour tous  et de maintien de l'ordre public républicain aurait été bien plus indiquée.

Des voix, comme celles des  chauffeurs de taxi, fermiers et résidents du nord ouest de la ville de Fochville,  commencent à s'élever pour demander au président Nelson Mandela lui même  de prendre les devants de la lutte  pour l'éradication de cette criminalité qui, dans les villes sud-africaines, fait quotidiennement d'innocentes victimes. Ils ont pacifiquement marché, le 30 septembre dernier, pour le renforcement des sanctions contre les criminels, pour que l'on donne suffisamment de moyens à la police pour qu'elle soit en mesure de combattre le crime, et que les patrouilles policières soient plus régulières.

 Beaucoup de Sud Africains  et d'étrangers vivant dans le pays n'hésitent pas à dire que Madiba est en partie responsable de ce qui se passe chez lui. "C'est pour qu'aucun Sud Africain, surtout de couleur, ne soit plus   atteint dans ses droits et sa dignité,  plus victime de condamnations arbitraires et  iniques,  comme il l'a été lui même avec la sentence qui l'avait envoyé  à Robben Island pour le restant de sa vie, que Mandela  veille à ce que les contrôles policiers se relâchent et qu'il n'y ait plus de condamnation pour délit ou crime sans preuve évidente.  C'est bien tout cela. Mais c'est le revers de la médaille qui est fâcheux. C'est la licence et  la criminalité", m'a dit quelqu'un.

Il n'a peut-être pas tout à fait tort, mais Mandela non plus.  La violence quotidienne à Johannesboug est tout simplement là pour rappeler que le bonheur que confère la liberté recouvrée, se transforme très rapidement en "une force aveugle et sourde" qui frappe sans distinction,  par haine ou pour survivre, si elle tarde à s'accompagner de justice sociale. Comme l'attachement à des privilèges irrémédiablement perdus peut aussi  conduire à de dramatiques dérapages.  Le noeud de ce double problème tranché, Jo'bourg deviendrait, sans doute, une des  villes les plus  chaleureuses et  accueillantes au monde, surtout avec tout le charme qu'elle a. Cela prendra du temps, beaucoup de temps.  En attendant, nos compatriotes qui y vivent ont l'esprit ailleurs.

 

 

 (A suivre)

 

 



Article ajouté le 2006-07-27 , consulté 101 fois

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