UN VOYAGE A TAIWAN (1)

UN VOYAGE A TAIWAN
Dans la fièvre d'une pneumonie si atypique
PAR AMADOU FALL
MARS 2003
La destination sud-est asiatique n'est pas des plus recommandées par les temps qui courent. Les échos qui en parviennent concernant la flambée meurtrière du Syndrome respiratoire aigu sévère (Sras) sont suffisamment alarmants pour faire barrière à tout projet de voyage vers cette zone. Mais si, malgré tout, le Rubicon est franchi, on en revient avec des appréciations un peu plus nuancées, sur l'ampleur du syndrome, lequel est particulièrement virulent en Chine continentale, à Hong Kong, à Singapour et au Vietnam. On le sent beaucoup moins à Taiwan, qui est pourtant à quelques brasses du foyer originel de la pneumonie atypique. Mais la belle île n'en est pas moins dans la fièvre d'une lutte sans répit, pour bouter et contenir ce mal rampant hors de ses frontières.
Aéroport international Chian Kai Chek. La nuit résiste encore au jour. Des voyageurs relativement nombreux débarquent des premiers avions à atterrir, à l'heure du laitier, sur le tarmac de la principale porte d'entrée de Taiwan, cette grande île volcanique à l'autre bout du monde, à la croisée de
La fatigue aiguise les appréhensions du départ. Elle remet en conscience les recommandations des amis quant aux précautions à prendre contre ce mal qui sème la terreur et qui se répand à partir de l'Asie du sud-est. On en connaît à peine la cause virale, mais point l'ampleur réelle ni le remède. On l'appelle Syndrome respiratoire aigu sévère, cette nouvelle peste des temps modernes, pour ne pas le nommer.
Se sont évanouis les sourires indélébiles des charmantes hôtesses d'Eva Airline, l'une des compagnies privées locales qui desservent l'île à partir des plate-formes occidentales. Ils ont cédé la place à des visages masqués, de la zone des luxueuses boutiques hors douane, à celle du contrôle des entrées en terre taiwanaise. Ici c'est véritablement l'alerte rouge. La vigilance est extrême et méticuleuse concernant, non pas la validité des documents de voyage des gens qui arrivent ou le contenu de leurs valises, mais bien plus leur état de santé.
Nul ne peut franchir le cordon sanitaire mis en place dès le déclenchement de l'épidémie, depuis le 1er février dernier très exactement, sans avoir été soumis à examen. Les préposés s'assurent, par un test à l'oreille que votre température ne dépasse la cote d'alerte des 38° C, et de visu que vous n'avez pas les autres symptômes caractéristiques du Sars : toux, souffle court, difficultés respiratoires, etc. Sur une fiche établie à cet effet, il vous est également demandé de faire l'historique de vos déplacements sur les dix précédents jours. C'est pour savoir si vous n'avez pas été en contact avec des personnes affectées par le syndrome ou séjourné dans les pays à hauts risques listés par l'Organisation mondiale de la santé, à savoir
Les voyageurs qui débarquent à Taipei se soumettent généralement de bonne grâce à ces procédures. Mais il s'y rencontre tout de même quelques récalcitrants, comme cet homme d'affaire taiwanais basé en Chine continentale. Il a refusé de se laisser prendre sa température, estimant que le caractère obligatoire de ce test ternit la réputation extérieure de son pays. Il a été condamné à payer une amende de 600.000 NT$ (nouveaux dollars taiwanais), environ 12 millions de francs CFA.
A l'intérieur du pays, les mesures préventives en vigueur sont tout aussi strictes qu'à ses différentes entrées. Accueillant et infiniment courtois, le vice-ministre de
Les lieux publics et privés à forte fréquentation humaine sont régulièrement désinfectés. Et pour amener les populations à collaborer plus étroitement avec les autorités médicales, une récompense de 2.500 NT$ ( 50.000 FCFA) est offerte à toute personne qui signalerait un cas probable de Sars.
A la date du 18 avril dernier, seuls 29 cas probables de Sras ont été enregistrés sur toute l'étendue de l'île de Taiwan qui compte 23 millions d'habitants, environ. Les tests opérés sur 25 de ses malades potentiels ont révélé 9 porteurs effectifs du coronavirus. A ce jour, il n'y a pas encore eu un seul décès dû à la pneumonie atypique.
A Taipei, et dans les autres grandes villes comme Hsinchu, Tainan et Kaohsiung, rares sont les Taiwanais qui arborent le masque. Ceux qui en portent – généralement des motocyclistes - le font plus pour se protéger de la pollution des gaz d'échappement, que du Sras. Dans les rues grouillantes de monde de villes où la vie semble ne jamais s'arrêter tant elle est active, de jour comme de nuit, les gens se soucient plus de leur travail, shopping et loisirs que du syndrome. De fait, ils ont très largement confiance aux dispositions pratiques prises et mises en œuvre, et en leur système de santé qui est l'une des plus outillés et performants au monde, vous le répètent à satiété tous ceux avec qui vous conversez, après le ministre Long-Teng Lee.
Le sujet donne même souvent libre cours à la plaisanterie, comme l'autre soir à l'Island Coffee Shop. C'est un de ces karaokés de Taipei où aiment se retrouver, en bandes d'amis, des noctambules amateurs de musique. Un des habitués de l'endroit lâche un éternuement si sonore qui fait se retourner des regards inquisiteurs sur sa personne. C'est vrai qu'il y a des éternuements tout de même suspects, en ces circonstances. Mais l'assistance a compris que le quidam venant à l'instant du dehors, a les muqueuses irritées par la fine pluie vespérale qui continue de tomber sur la ville, et que l'atmosphère enfumée de la boîte ne pouvait que déclencher pareille réaction. Minnie Lo, la patronne de la boîte, n'en détend pas moins l'atmosphère, en se demandant à la cantonade si le gars n'a pas chopé le Sras. La compagnie s'esclaffe ; et le karaoké reprend de plus belles dans le brouhaha des commentaires et plaisanteries. Une menue mais pulpeuse Taiwanaise massacre langoureusement au micro la syntaxe du « Ne me quittes pas » de Jacques Brel, comme le faisait tout aussi chaudement Nina Simone. Et les abeilles de continuer de bitumer…
Les étrangers dans tout cela ? Bien évidemment, certains portent le masque de rigueur ou plutôt conseillé. Mais Il n'y a rien de plus ridicule, quand vous êtes le seul à le faire, avec des nationaux qui ne s'en embarrassent guère, qui n'hésitent point à vous faire l'accolade, à vous saluer à deux mains comme si vous étiez le phénix de leur île, et à entretenir un long entretien avec vous, nez à nez.
Comme Thomas Hutson, ce businessman américain rencontré au « Robin's grill » un un fameux restaurant du « Grand Formosa Regent » de Taipei, les inquiétudes de nombre d'allogènes se sont fortement estompées devant le faible développement du syndrome dans Taiwan. La plupart des hommes d'affaires présents à Taipei ne cachent pas leur joie de n'avoir pas à faire le saut vers Hong Kong ou
Le département de
L'espoir du département de
Mais en attendant, l'impact du syndrome sur l'économie taiwanaise commence à sérieusement inquiéter. Le tourisme que le gouvernement cherche depuis quelque temps à développer est frappé de plein fouet. Selon les estimations de l'Association des agences de voyage, le nombre de touristes a diminué de moitié dans la première quinzaine d'avril, par rapport à l'année dernière, à la même période. A pareille époque, les touristes proviennent habituellement de Hong Kong. Cette année, il n'y a pratiquement pas un seul, et pour cause. Les grands hôtels, comme « Grand Formosa Regent » de Taipei ou « The Splendor » qui domine la ville méridionale de Kaohsiung de ses 85 étages, affichent des tarifs promotionnels. Mais leur taux de remplissage est au plus bas. On y rencontre certes des Européens, mais la plupart sont là pour les affaires, par obligation professionnelle.
China Airlines, Eva Airways Corp., Mandarin Airlines et TransAsia Airways, les quatre compagnies aériennes du pays ne sont pas non plus logées à meilleure enseigne. Leurs avions partent et reviennent sans grand monde dedans, toujours en raison de l'effet Sars. Elles ont réduit le nombre de leurs vols à destination de Hong Kong, de Macau, de Singapour et du Vietnam de 9,39%, 12,67%, 10,17% et 26,42%, respectivement. China Airlines et Eva Airways Corp. dont une part très importante des revenus résulte de l'exploitation de l'axe Taipei – Hong Kong ont vu le nombre de passagers qu'elles convoient se réduire de 70 à 80%. Pour sauver les transporteurs aériens d'un désastre certain, si le Sras perdurait avec son lot d'impacts négatifs, le gouvernement taiwanais a, à la mi-avril, décidé de leur consentir jusqu'à 50% de réduction sur leurs droits d'atterrissage et locations aéroportuaires, durant toute une année.
Mais la pneumonie atypique fait également peser de sérieuses menaces sur le financement des activités car certains investisseurs ont peur des descentes sur le terrain et des négociations en face-à-face, lesquelles sont indispensables pour conclure une affaire. Entres autres exemples, des banquiers ont conseillé aux patrons de
Les exportations, notamment de produits électroniques, s'en ressentent également. La peur du Sras fait que des sociétés étrangères tendent à diffèrent des commandes ou préfèrent les faire exécuter ailleurs qu'à Taiwan, et plus particulièrement en Chine où de nombreuses entreprises taiwanaises sont délocalisées.
Selon une étude publiée, il y a quelques jours, dans la revue « Far Eastern Economic Review » la pneumonie atypique a déjà coûté à Taiwan un manque à gagner de 820 millions de dollars US (environ 533 milliards de francs CFA). Les choses peuvent empirer. Tout dépendra de la durée et de l'étendue du mal. Mais l'économie taiwanaise repose sur de solides ressorts qui la maintiendront pour longtemps encore au-dessus des tensions.
Balises pour le retour de Taipei au sein de l'Oms
Le syndrome respiratoire aigu sévère pose avec encore plus d'acuité le problème du retour de Taiwan dans la famille des Nations-Unies, et plus particulièrement au sein de l'Organisation mondiale de la santé. Il est en effet paradoxal que Taiwan qui se trouve dans cette région sensible soit tenu à l'écart de la mobilisation qui s'organise contre cette inquiétante flambée épidémique, pour la simple raison que l'île n'est pas membre de l'OMS, du fait que c'est la seule Chine continentale qui bénéficie d'une reconnaissance internationale.
Il est évident que ce fléau rampant, comme d'ailleurs toutes les formes pathologiques qui menacent la santé de la planète, fait fi des frontières et de toutes considérations géopolitiques. Du fait de la mondialisation et de la fulgurance des transports internationaux soutenant une intense circulation de biens, et surtout des personnes, un phénomène dangereux signalé dans n'importe quel coin du globe est une menace potentielle pour tous. L'évidence est qu'une épidémie aussi meurtrière que cette pneumonie atypique convoque l'implication de toutes les capacités du monde, sans exclusive, dans l'optique d'en cerner les causes, d'endiguer sa dispersion et d'en venir scientifiquement et médicalement à bout.
Ainsi, s'il doit exister au moins une organisation internationale libérée des pesanteurs et contingences politiques, cela devrait bien être l'Organisation mondiale de la santé. Comme un médecin qui, au nom du serment d'Hippocrate, porte secours et soigne sans se soucier de l'identité, de la qualité ou de l'appartenance d'un individu, l'OMS se doit d'être un cadre le plus absolument neutre dont l'unique préoccupation est l'amélioration et la sauvegarde de la santé des populations. Telle quelle, elle s'imposerait comme un espace universel ouvert aux techniciens de la santé de tous bords, favorisant entre eux des échanges d'informations, de données scientifiques et d'expériences d'une part, et des interactions fructueuses et déterminantes face à tous les risques pesant sur la santé des hommes et des femmes qui peuplent la planète terre, d'autre part.
Tout dernièrement, c'est le Dr Gro Harlem Brutland qui, en sa qualité de directrice générale de l'OMS, conviait à la collaboration de tous pour dépister les causes de cette virulente pneumonie, soigner ceux qu'elle affecte, et arrêter sa propagation. Dans l'entendement des autorités de Taiwan, la matérialisation de cet appel passe, en toute logique, par l'ouverture rapide d'une campagne, conformément à l'esprit de
Les autorités taiwanaises mènent depuis lors une campagne radicale contre le Sras, pour soigner les personnes affectées, limiter le nombre de ses victimes, assurer une protection adéquate des personnels de santé en première ligne et réduire à néant les risques de transmission internes et externes du mal, dans une effective conjugaison d'efforts entre les autorités compétentes et des populations correctement informées et largement impliquées. La recherche s'y active également pour la mise au point d'un test pour dépister le Sras, et produire éventuellement un vaccin, depuis que les docteurs de l'Hôpital Universitaire Nation de Taiwan ont pu isoler une souche du virus. En outre, selon des informations émanant du Yuan Exécutif, le Conseil National pour
Il est même paradoxal que
C'est fort de tout ce qui précède, et de la légitimité de la souveraineté internationale dont elles continuent de se prévaloir, que les autorités taiwanaises réitèrent leur appel au soutien de la communauté international pour le retour de leur pays au sein de l'OMS. Elles ajoutent à leur plaidoyer que « ce retour permettra à Taiwan, à l'instar des autres pays du monde, de jouir de ses prérogatives de membre à part entière de l'Organisation mondiale de la santé en s'acquittant de ses obligations vis-à-vis de la communauté internationale, dans le domaine de la santé, à l'image des autres pays membres des nations-unies ».
A Taipei, dans les cercles proches de l'administration comme des privés, on se désole du fait qu'en raison des relations difficiles existant entre
Taiwan prend ainsi donc le sérieux prétexte de cette redoutable pneumonie atypique qui a affecté plus de 3000 personnes et a déjà entraîné quelque 200 décès, de par le monde, pour revenir à la charge, et demander à l'OMS d'examiner avec plus de sollicitude, sa demande de réintégration. Cette requête sera, entre autres points, à l'ordre du jour de la réunion de l'Organisation mondiale de santé programmée pour le mois de mai prochain. Elle sera, comme l'année dernière, soutenue par le Sénégal. Permanence d'un choix hautement appréciée à Taipei, ainsi qu'aiment à le souligner de nombreuses personnalités dont Long-Teng Lee vice-ministre de
Le cercle des pays qui soutiennent le retour de Taiwan à l'OMS devrait beaucoup s'élargir, cette année, en raison d'une meilleure prise de conscience des graves et mortels risques que l'exclusion de tel ou tel pays pour des raisons politiques, fait peser sur le monde entier.
Le chaînon manquant
Taiwan a, de manière consistante, participé aux grandes actions de l'OMS, de sa création en 1948 jusqu'à son retrait de l'institution, suite à l'admission de
Taiwan a également été, tout ce temps, frustrée de la possibilité de maintenir des relations opérationnelles avec l'OMC, même dans les cas d'urgence impliquant le contrôle et le traitement des maladies contagieuses, comme c'est présentement le cas avec le Syndrome respiratoire aigu et sévère. Son exclusion de l'OMS l'avait empêchée de participer aux précieux travaux relatifs à l'institution de
Pour faire partie des pays qui participent le plus à l'amélioration de la santé des populations des pays en développement après avoir elle-même bénéficié de l'assistance étrangère durant les années sombres, et pour être l'une des plate-formes les plus importantes des échanges internationaux, une position qui la met en plein dans le réseau planétaire de diffusion des maladies, Taiwan ne saurait, en toute logique continuer à être exclue des acteurs internationaux mobilisables pour l'atteinte de l'objectif de la santé universelle. Mais sans le statut de membre à part entière, ou à tout le moins d'observateur, il y a tout lieu de craindre, qu'elle ne reste le chaînon manquant sans lequel la santé du monde va encore devoir souffrir, du fait des flambées épidémiques qui, comme à l'heure actuelle, secouent périodiquement la planète.
Taiwan a réalisé de visibles progrès dans le domaine de la santé, pour avoir éradiqué la peste, la variole, la rage, la malaria, en bonne partie grâce à l'assistance de l'OMS, de 1948 à 1972. Son fulgurant développement économique l'ayant permis, par la suite, elle est venue totalement à bout de la poliomyélite en 2000, et fait partie des premiers pays à avoir offert à tous ses enfants le vaccin contre l'hépatite B, et à avoir très tôt établi un système national efficace de surveillance et de contrôle du VIH/SIDA.
L'île possède une industrie pharmaceutique très développée et moderne. Ses scientifiques travaillent sur de nouveaux médicaments contre le cancer et le VIH/SIDA, dont certains basés sur une approche scientifique de la pharmacopée traditionnelle si proche de celle africaine. Ils ont bon espoir que certaines découvertes pourront mener à la production massive de nouveaux médicaments, à des coûts abordables, pour les malades des pays en développement surtout.
Plus est, comme le souligne avec une légitime fierté, Hong-Jeng Chang, l'affable Président-directeur général du Bureau national d'Assurance Santé, Taiwan a réalisé en 1995 une véritable révolution, avec l'instauration d'un système d'assurance maladie universelle. C'est le premier en Asie. Il donne à presque tous les Taiwanais (96,5%) un accès équitable aux services de santé. La prise en charge est substantielle et large. Elle inclue la famille propre des nationaux et des immigrés en situation régulière, et même…leurs ascendants leurs beaux-parents qui ne travaillent pas. Que les prestations et médicaments soient fournis par le service public ou privé. Les contributions requises des participants sont modiques, même si leur majoration, pour combler un immanquable déficit, a suscité un lever de boucliers, l'année dernière.
C'est tout cela que les Taiwanais disent vouloir partager avec le reste du monde en redevenant partie intégrante de

Commentaires