La planche à billets tourne à fond
La planche à billets tourne à fond
PAR AMADOU FALL
Six mille milliards de dollars ! C’est le cumul des montants financiers des plans de sauvetage engagés ou annoncés par les pays développés et émergents occidentaux, latino-américains et asiatiques pour, outre la baisse cordonnée des taux d’intérêt de leurs banques centrales, endiguer la crise actuelle, le « choc financier le plus dangereux de l'économie mondiale depuis les années 1930 », selon le Fonds monétaire international. Globalement, leur objectif est d’assainir, de réguler et de requinquer les marchés financiers, de panser les blessures des secteurs bancaires en vue de restaurer et d’augmenter leur force de prêt, d’assurer le financement des entreprises de l’économie réelle largement en très grande difficulté, et de raviver nécessairement une demande qui s’est fortement tassée. Mais, où vont-ils pouvoir trouver les faramineuses sommes requises pour largement compenser tout l’argent « détruit » par la dépression des banques et marchés financiers et par le fait aggravant de la récession économique ?
Surendettés pour la plupart avec des déficits budgétaires accentués, ces Etats ne disposent point des milliers de milliards de dollars à hauteur globale desquels ils se sont engagés. Ils vont tout logiquement, et pour l’essentiel, faire tourner à fond la « planche à billets », créer de la monnaie. Leurs banques centrales et des institutions financières internationales, dont le FMI, sont autorisées par les Etats commanditaires à inscrire à leur compte les sommes annoncées, à générer de la monnaie scripturale, une richesse supplémentaire, sans contrepartie immédiate réelle, sinon la confiance en leur signature et la puissance de leurs économies.
Le paradoxe est que ces Etats empruntent ainsi les mêmes voies qui ont conduit à la crise financière actuelle par le canal des banques et des marchés boursiers. Elle est en effet le fait d’une génération exponentielle de monumentales d’argent, sans la contrepartie d’activités économiques réelles, mais par le simple jeu de la spéculation effrénée sur des valeurs de qualité ou pourries, dans le contexte d’une dérégulation à outrance. Ces sommes folles résultant du seul emballement des systèmes bancaires et financiers dans la recherche sans fin de profits toujours plus énormes hors de l’économie réelle se sont largement évanouies, comme elles ont virtuellement existé, dans les bulles spéculatives qui se sont dégonflées, sauf pour ceux qui ont eu le flair de les traduire à temps et opportunément en capitaux tangibles dans leurs comptes bancaires ou en biens matériels.
De fait, c’est un Etat - les Etats-Unis d’Amérique - qui ouvrit le premier la boîte de Pandore des spéculations monétaires et financières qui ont abouti à l’effondrement de l’économie mondiale dans son ensemble. C’était quand, pour le financement de la guerre du Vietnam, le président Richard Nixon mit une croix sur la parité or-dollar, le 15 août 1971, pour créer autant de billets verts que la toute puissance américaine et ses besoins pouvaient l’y autoriser. Il avait de ce fait ouvert la porte à toutes les formes de dérégulation et de spéculations possibles et imaginables dès l’instant où son acte fit sauter les parités fixes entre les monnaies et l’obligation pour les Banques centrales de posséder l’équivalent en or de leur monnaie en circulation. On connaît la suite…
Aujourd’hui donc, pour répondre aux problèmes d’insolvabilité de la demande, des créanciers, des banques et même des pays, sans en avoir réellement les moyens propres, les Etats les plus en vue sur l’échiquier planétaire, se voient dans l’obligation de créer de la monnaie, beaucoup d’argent. C’est leur droit le plus absolu. C’est en effet l’Etat qui a la prérogative régalienne de «battre monnaie», de faire marcher la «planche à billets», surtout quand ses dépenses supérieures à ses recettes. Dans les systèmes modernes, il confie ce privilège à une banque centrale ou à toute autre structure du genre. Mais à celles-ci l’orthodoxie économique proscrit toutefois la création monétaire pour les besoins publics, ce mécanisme étant supposé conduire à l’hyperinflation, dans le même temps qu’il accentue le surendettement des Etats.
Toujours est-il que l’on ne saurait leur dénier, à eux et à leurs banques centrales, le droit de recréer la monnaie détruite par l’éclatement de la bulle du crédit, pour inverser la chute brutale de la demande et de la production qui s’en est suivie, pour relancer leur économie. D’autant que, forme classique de création monétaire par le crédit à travers la baisse des taux d’intérêt qui sont déjà à leur plus bas, n’a apparemment pas suffi. L’injection de la monnaie créée par les Etats, directement dans l’économie, via la dépense publique, devient dès lors un recours nécessaire, pour solvabiliser et soutenir la demande privée. Si ces masses d’argent arrivent effectivement à destination, dans l’économie réelle, et si le discours politique qui les accompagne contribue à restaurer la confiance dans un système que l’on s’est engagé à réguler, il ne fait pas de doute que la crise ne tardera pas à se résorber au Nord.
Et l’Afrique dans tout cela ? Même si elle n’a pas été directement affectée par la crise financière, elle a également besoin de beaucoup d’argent pour gommer ses dégâts collatéraux sur les entreprises, le commerce, les emplois et les revenus. Selon le Rapport du Comité des Ministres africains pour le récent sommet du G20 à Londres, pour atteindre les taux d’investissement requis par le maintien de la croissance d’avant-crise en Afrique, il faudrait mobiliser des ressources additionnelles de l’ordre de 50 milliards de dollars US en 2009 et de 56 milliards de dollars US en 2010. Et pour accroître l’investissement de façon à le porter au niveau requis pour accélérer la croissance et garantir la réalisation des OMD, il faudrait des ressources additionnelles de l’ordre de 117 milliards de dollars US en 2009 et de 130 milliards de dollars US en 2010.
« La gravité de la crise requiert des réponses rapides, dans un contexte d’urgence, du même type que les plans de renflouement de banques et d’entreprises qui ont été élaborés et mis en œuvre rapidement dans les pays développés », souligne le rapport. Mais avec ses économies faibles et désarticulées, des monnaies qui n’ont de valeur que dans leur étroite zone d’émission, la création monétaire de masse ne peut guère y prospérer. Elle y provoquerait une hyperinflation du genre que le Zimbabwe a vécu et qui n’a commencé à s’atténuer qu’avec la dollarisation de son économie, ces dernier temps. L’Afrique devra donc compter sur les montants que les grands de ce monde ont promis, à Londres, de lui prêter sur les fonds qu’ils créent ex-nihilo. Nos Etats les contenteront, encore une fois, de … promesses de payer.

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