Echos des tropiques

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CRISE DU NUCLEAIRE IRANIEN

La troisième guerre du Golfe aura-t-elle lieu ?

 

PAR AMADOU FALL

 

Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU et l'Allemagne qui attendaient, avant le 29 juin, de l’Iran une réponse à leur proposition de sortie de la « crise du nucléaire » qui, depuis quelque quatre années, oppose l’Iran aux Etats-Unis, devront encore patienter. Mahmoud Ahmadinejad s’est donné un temps de réflexion  jusque  vers la fin août. Et rien ne dit qu’à cette échéance il souscrira à l’offre de ses interlocuteurs. Ces derniers posent un préalable : la suspension des activités d'enrichissement d’uranium auxquelles se livre l'Iran. Une  injonction qu’il n’est pas près d’accepter.  Va-t-on va vers une autre guerre du Golfe ? La solution viendrait-elle des propositions du président Wade ?

 

Pour mémoire, la proposition de reprise des négociations sur le dossier nucléaire a été soumise aux autorités iraniennes le 6 juin dernier, au nom du groupe constitué  par  les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne, la Fédération de Russie,  la République Populaire de Chine et l’Allemagne, par Javier Solana, le Haut représentant pour la politique étrangère européenne. Le document reconnaît à l'Iran le droit de développer l'énergie nucléaire à des fins pacifiques en accord avec le traité de non-prolifération (TNP). Mais il l’enjoigne de suspendre ses activités présentes d’enrichissement de l'uranium, pour ne pouvoir les reprendre que lorsque le système de contrôle international sera  assez efficace pour l’empêcher de détourner le nucléaire à  des fins militaires, et qu’il aura, en conséquence, recouvré la confiance de la communauté internationale, des Etats-Unis principalement.

En contrepartie de son renoncement à ses ambitions nucléaires,  il serait  laissé à l’Iran toute la liberté de se doter de réacteurs à eau légère via des projets internationaux conjoints, de participer à un centre d'enrichissement de l'uranium en Russie. Il pourrait être appuyé dans la modernisation de ses infrastructures de développement, intégrer l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Avec la bénédiction des Etats-Unis qui ne verraient alors pas d’obstacles majeurs à la  levée des restrictions à leurs exportations vers l’Etat islamique, dans certains domaines de pointe.

 

TRES AU SERIEUX

RISQUE D’ESCALADE

Le document des Six ne comporte pas de menaces de représailles militaires à l’encontre de l'Iran au cas où, après avoir suspendu l'enrichissement de l'uranium, il refuserait de s'engager dans la négociation qui lui est proposée. A l’analyse de nombreux observateurs du développement des relations internationales, cela découle essentiellement du fait que la Russie et de la Chine, alliés potentiels de l’Iran, restent opposés à des représailles contre Téhéran.  Mais la déclaration, dont ils sont parties prenantes,  dit clairement que si l'Iran rejetait en bloc les propositions qui lui sont faites,  des mesures seraient prises en son encontre par le Conseil de sécurité des Nations Unies.

Mahmoud Ahmadinejad se donne tout le temps  d’étudier  l’offre des Six, « avec sérieux et précision jusqu'au 22 août »,  à la fin du mois iranien de « Mordad »,  comme l’a  rappelé, tout récemment, le chef de la diplomatie iranienne, Manouchehr Mottaki.

Or, la Maison blanche veut amener l'Iran à réponde au Six  avant le sommet du G8 qui doit avoir lieu du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg, en Russie. En fait, le président George Bush est impatient, pressé de voir l’Iran repousser l'offre des Six et se faire ainsi condamner par le Conseil de sécurité par une résolution qui, pour lui, équivaudrait à un permis d’attaquer la République islamique.

Ce risque de nouvelle escalade est à prendre très au sérieux,  dès lors qu’Ahmadinejad a d’emblée rejeté la suspension de l'enrichissement d'uranium qu’on veut lui imposer comme préalable à toute négociation, ainsi qu’il a  trouvé inacceptable la menace de sanctions politiques et économiques progressives et « d'intensité croissante »,  au cas où il refuserait l'offre qui lui est faite. Toutes ces pressions et menaces d’agression sont, pour le président iranien, comme un déni de ce qu’il considère comme un droit d'accès imprescriptible aux technologies modernes et du futur.

 Depuis 2003, Téhéran n’a de cesse de clamer, à la face de ceux qui l’accusent du contraire, que son programme nucléaire est purement civil et qu’il est, en tant que tel, respectueux des clauses du TNP  qui autorise les activités d’enrichissement de l’uranium à des fins pacifiques. Enrichir de l’uranium à 90% pour un usage militaire, contre 5% pour des fins civils, est impossible à faire en cachette. L’Iran ne pourrait, en aucune manière, fabriquer et assembler des milliers de centrifugeuses, les alimenter avec des dizaines de tonnes d'uranium et les  faire fonctionner durant les nombreux mois qui seront nécessaires, pour produire plusieurs bombes atomiques, sans que personne ne s'en aperçoive. Les moyens d'investigation de l'AIEA et les capacités de renseignement mobilisables par les Etats intéressés, garantissent que le lancement d'un projet de cette envergure serait rapidement détecté, pour permettre à la communauté internationale de réagir à temps.

Mais c’est connu : qui veut noyer son chien peut l’accuser de rage pour arriver à ses fins. Où sont les armes de destruction massive à l’origine de l’invasion américaine de l’Irak et de la très probable condamnation à mort de Saddam Hussein ?  Comme elles, le nucléaire militaire iranien est un fallacieux alibi dont Américains voudraient prétexter pour attaquer l’Iran,  après l’Irak, avec ou sans l’aval de l’Organisation des Nations Unies. Quoique, cette fois-ci, ils sont en train de tout faire pour obtenir son blanc-seing.

L’Afrique est relativement éloignée de cette tension en puissance, mes beaucoup parmi ses responsables politique et sa société civile, comme d’ailleurs dans le reste du Tiers monde, n’en considèrent pas moins la position américaine contradictoire et inquiétante pour l’avenir du monde. Il est en effet inconcevable, selon des observateurs avertis de la scène internationale, que les USA puissent s’en prendre à l’Iran sur la base de simples présomptions, alors qu’elle a autorisé Israël à disposer de l’arme nucléaire et cautionne la menace qu’elle représente pour tous ses voisins arabes et perses. Qui plus est, ils ménagent soigneusement la Corée du Nord qui a  fièrement déclaré posséder des bombes nucléaires. L’ambivalence des résolutions de la Maison Blanche fait prospérer en Iran, comme dans les pays en développement et émergents, que s'armer de la bombe nucléaire est la meilleure parade qui puisse être contre d’éventuelles représailles américaines, et que celles-ci ont un tout autre mobile que la défense de la démocratie et la sauvegarde des grands équilibres internationaux. 

 

LE PETROLE, VERITABLE

ENJEU DE LA  CRISE

Le véritable enjeu n’échappe plus  à personne. Comme pour l’Irak où l’armée US s’enlise chaque jour davantage, c’est encore et toujours le pétrole qui justifierait des attaques américaines contre l’Iran. L’Etat islamique est respectivement deuxième et troisième producteur mondial de gaz et de pétrole ; elle se place au 4e rang des exportateurs de pétrole. Sans oublier que Téhéran peut contrôler le très stratégique détroit d'Ormuz, par lequel transitent tous les jours jusqu'à 16 millions de barils, soit 20% de la production mondiale. En mettant la main sur ce pays et ses richesses énergétiques, Washington contrôlerait militairement la rive Est du Golfe et de la rive Sud de la Caspienne, et économiquement leurs réserves pétrolières et gazières, estimées l’une et l’autre comme les secondes du monde. D’ores et déjà, les États-Unis ont pris le contrôle militaire d’une partie du bassin de la Caspienne et du couloir permettant de relier cette zone à l’Océan indien (Afghanistan, Pakistan). Ils contrôlent également l’essentiel du Golfe (Arabie saoudite, Irak). En réussissant à mettre l’Iran sous sa coupe, Washington deviendrait alors le maître des principales zones d’exploitation actuelles d’hydrocarbures et des principales réserves restant à exploiter.  

Aussi, la bataille pour les ressources en or noir et en gaz  de la région qui se profile derrière la crise nucléaire préoccupe au plus haut degré les autres grandes puissances membres du Conseil de sécurité de l’ONU impliquées dans le dossier iranien et qui n’entendent pas s’en laisser compter, car leurs intérêts économiques sont particulièrement en jeu.

C’est le cas en particulier de la Chine, confrontée à une économie en surchauffe et qui redoute, plus que tout, une envolée de sa facture pétrolière. Pékin a  choisi de faire de Téhéran un allié énergétique majeur. Autre membre du Conseil, la Russie qui a également intérêt à une stabilité à long terme des marchés pétroliers, est le seul grand pays à coopérer ouvertement avec l’Iran dans l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire pour le bien de son développement, comme s’en félicite d’ailleurs le président Vladimir Poutine. Il est sûr qu’avec la Chine, la Russie opposerait son veto au Conseil de sécurité contre une résolution favorable au déclenchement d’une attaque ou de lourdes et pénalisantes sanctions contre l’Iran. Pour la double raison que ce serait contraire à leurs intérêts économiques, et qu’il leur faut stratégiquement contrebalancer l’hégémonisme américain dans cette région vitale pour eux et pour le reste du monde.

 

RAPPEL DES AMIS ET

QUETE DE SOLUTION

Les Européens qui, tous ces temps passés, manoeuvraient pour signer avec l’Iran un accord d’approvisionnement privilégié en pétrole et gaz, pour rompre leur trop grande dépendance envers la Russie et d’autres fournisseurs extérieurs, n’entendent pas non plus souffrir des conséquences d’une guerre contre l’Iran où même d’un blocus économique que les Etats-Unis voudraient utiliser contre ce pays. Cette dernière mesure coercitive qui serait allégrement contournée par l’Iran via son accord privilégié avec la Chine, priverait « l’Occident » d’une partie de son approvisionnement en pétrole, et  provoquerait une hausse projetée à 300 % du cours du baril et une vaste crise économique. Une guerre américaine aurait une conséquence catastrophique pour les Européens, et pire encore pour les pays en développement importateurs nets de pétrole et de gaz.

Tout ce qui précède explique que l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad garde toute sa sérénité face à l’empressement des Américains.  Il n’en bat moins le rappel de ses amis et partenaires. Si le soutien de la Chine et de la Russie lui est acquis, il a quelque problème à rallier à sa cause les Etats du Golfe. Leurs monarques redoutent de subir les effets néfastes d’un accident qui pourrait découler du nucléaire en Iran, de voir ce pays utiliser l’arme nucléaire comme moyen de dissuasion pas seulement envers Israël, mais également contre ses autres voisins ou de diriger sa riposte contre eux, en cas d'attaque américaine. 

L'Iran peut toutefois compter sur le soutien l'Organisation de la conférence islamique, si l’on en juge par la déclaration finale adoptée, le 21 juin dernier,  lors son sommet de Bakou. Elle  y réaffirme  le droit inaliénable de tous ses Etats membres -dont l'Iran- de développer la recherche, la production et l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques. L’OCI, pour qui le seul moyen de régler la question nucléaire iranienne est la reprise des négociations, sans conditions préalables, déplore les pressions exercées sur l'Iran au regard des répercussions qu'elles pourraient avoir sur la paix et la sécurité dans et à l'extérieur de la région.

L’Iran a aussi le soutien de nombreux dirigeants africains, membres ou non de l’OCI, avec à leur tête le président Thabo Mbeki de l’Afrique du Sud. Son pays avait  fabriqué la bombe atomique avec Israël du temps de l’apartheid. Il y a renoncé, après le démantèlement de ce régime.

Me Abdoulaye Wade a également offert sa médiation pour un dénouement acceptable pour tous, lors de sa dernière rencontre, à Téhéran, avec Mahmoud Ahmadinejad. Les propositions formulées par le chef de l’Etat sénégalais ont dû convaincre de leur pertinence le président de la République Islamique. A l’invitation de ses pairs africains, ce dernier a même accepté de prolonger cette quête de solution, à l’occasion du sommet de l’UA  qui s’est tenu à Banjul en Gambie, le week-end dernier.

Mais cette offre de médiation, ainsi que tous les prises de positions, sentiments et signaux forts émis antérieurement contre une troisième guerre du Golfe, empêcheront-ils celle-ci d’avoir lieu ? La réponse est également et surtout du ressort du président Georges Bush.



Article ajouté le 2006-07-28 , consulté 57 fois

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