SUCCESSION DE KOFI ANNAN ET REFORME DE L’ONU
Vers une coalition Nord - Sud plus équilibrée?
Le 31 décembre prochain, dans moins de six mois, Kofi Annan sera au terme de son second et dernier mandat à la tête de l'Organisation des Nations Unies. Les discussions vont bon train sur l'homme -ou la femme- qui sera choisi pour lui succéder, et surtout conduire la mise en route de son projet de réforme en profondeur du système des Nations Unies. Cette double interrogation tient très à cœur les Africains, au regard des grands enjeux qu'elle sous-tend, concernant le repositionnement du continent dans un monde de plus en plus tumultueux.
La tradition onusienne veut que le poste de Secrétaire général soit attribué, par rotation, à des représentants de régions différentes, pour que chaque continent ait son « tour». L'Europe a été à la tête des Nations Unies, dans les années soixante-dix avec l'Autrichien Kurt Waldheim. L'Amérique latine a pris le relais dans les années quatre-vingts avec le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar. L'Afrique a ensuite eu droit à trois mandats, un avec l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali et deux avec le Ghanéen Kofi Annan, au cours de ces quinze dernières années.
Selon cette règle de la rotation géographique, voici donc revenu le tour de l'Asie qui n'a occupé le secrétariat général de l'ONU, qu'une seule fois, dans les années soixante, avec le Birman U Thant. Si l'on en juge par les déclarations de certains diplomates africains, les pouvoirs publics du continent noir sont largement favorables au port à la tête des Nations Unis d'un secrétaire général asiatique.
Le président du Conseil de sécurité pour le mois de mai, dernier le Congolais Basile Ikouébé, parlant récemment des consultations en cours pour le choix du prochain secrétaire général de l'ONU, a réitéré cette position « favorable au principe de la rotation géographique et pour un candidat originaire d'un pays d'Asie » que son pays partage avec le reste de la communauté africaine. Des décideurs économiques, des diplomates, des représentants de partis politiques et de la société civile, qui font principalement l'opinion africaine, sont également pour cette option asiatique.
Les explications avancées sont de plusieurs ordres. D'abord, si l'Asie est économiquement plus avancée que l'Afrique, les deux continents n'en appartiennent pas moins au Sud pauvre et timidement émergent. Ils vivent, à quelques nuances près, de graves déséquilibres et conflits internes qui handicapent leur développement. Ils souffrent grandement de la très faible place qui leur est, jusque-là, concédée dans les relations internationales, et surtout de l'hégémonisme économique, militaire et culturel de certaines puissances occidentales, dont principalement les Etats-Unis.
Vue sous l'angle de ces contradictions et contrainte majeures, l'opinion officielle et publique africaine estime, en toute logique, qu'à défaut d'un continuateur issu du continent, un Asiatique ayant la pleine mesure des problèmes du Sud et de la nécessité impérative d'un nouvel ordre international plus juste et équitable, serait un secrétaire général de choix, en remplacement de Kofi Annan.
Plusieurs personnalités originaires de cette région du monde auraient déjà manifesté leur intérêt pour la fonction. Le Sri Lanka aurait fait entrevoir une candidature, en la personne du diplomate Jayantha Dhanapala. Tout comme
Mais rien n'est joué d'avance. Nombre de problèmes sensibles internes à l'Asie, parmi lesquels la question nord-coréenne, celle du siège permanent que le Japon veut obtenir au Conseil de sécurité réformé, peuvent créer des tensions au point de faire la recherche d'un candidat de consensus dans cette partie monde. Côté africain, on s'en désole d'autant plus, qu'à moins de six moins du départ définitif de Kofi Annan, les Asiatiques abordent très timidement les perspectives de sa succession et leur position de droit. Alors qu'ailleurs prévaut un lobbying d'enfer, mais feutré.
Toutefois, deux de leurs candidats, ceux de
DES CANDIDATS
EN CAMPAGNE FEUTREE
Un diplomate africain, sous le couvert de l'anonymat, croit savoir qu'il y a des candidats autres qu'asiatiques. Parmi les noms avancés figurent ceux de l'ancien chef du gouvernement espagnol, José Maria Aznar, de
Cette grande effervescence du côté européen est, en réalité, une réponse aux thèses du gouvernement américain sur comment devrait désormais s'opérer le choix de tout nouveau secrétaire général des Nations Unis, en réaction au comportement que fut celui de Kofi Annan par rapport à la crise irakienne et plus récemment au problème nucléaire iranien. Dans l'une et l'autre de ces situations, rappelle-t-on, le secrétaire général sortant des Nations Unis a commis, du point de vue américain, un crime de lèse-majesté, en préférant la solution diplomatique à celle guerrière que le président Georges Bush veut, à chaque fois, imposer au monde. Kofi Annan s'était opposé à une intervention militaire en Irak et avait plaidé pour la poursuite des inspections pour s'assurer de la possession effective par Saddam Hussein d'armes de destruction massive. Aujourd'hui, il met encore en garde contre l'usage de la force pour résoudre la crise nucléaire avec l'Iran, et soulignait tout récemment que seul « un dialogue direct permettrait d'avancer sur ce dossier ».
Ce qui n'a guère l'heur de plaire aux autorités américaines. Ils ont subtilement voulu pousser Kofi Annan démissionner, en jouant sur l'implication de son fils dans les malversations relatives à l'affaire « Pétrole contre nourriture », sous Saddam Hussein. Pour ne plus avoir à la tête des Nations Unis quelqu'un qui est contre l'hégémonisme américain, pour une justice pénale internationale sans exclusive, elles cherchent à adouber un secrétaire général autrement plus docile, obéissant et favorable à leur politique étrangère.
UN MODE DE GESTION
DEPASSE ET RECUSE
Le prétexte avancé pour cacher ce mobile, est de dire que « le poste de secrétaire général est trop important pour que celui qui l'occupe soit choisi selon les modalités actuelles, qui sont opaques, mal définies, imprévisibles et peu satisfaisantes ». Et que le monde offrant une diversité suffisante de talents dans les domaines des affaires et des finances, de la politique et du gouvernement, il est important pour l'organisation que toutes les régions du monde puissent avoir la possibilité de fournir un dirigeant élu.
En plus claire, et selon cette approche américaine, le choix du secrétaire général ne doit plus être guidé par l'équité dans la répartition géographique des postes de l'ONU. John Bolton, l'ambassadeur des USA aux Nations-Unis, a tout dernièrement mis les pieds dans le plat en déclarant que la communauté internationale ne devrait pas se cantonner à ce système de rotation. Il faudrait choisir, selon l'ambassadeur américain, « l'homme ou la femme la plus qualifiée ». Un candidat bénéficiant de la caution américaine a ainsi toutes les chances de passer…
Les pronostics sont aujourd'hui en faveur de candidats issus de l'Europe de l'Est, de ce groupe de pays créé à la fin de la guerre froide. Ils n'ont jamais eu de secrétaire général à la tête de l'ONU et sont particulièrement conciliants à l'endroit des Etats Unis.
Mais dans tous les cas de figure le dernier mot reviendra au Conseil de sécurité, que le mode de choix que les Etats-Unis veulent faire adopter passe ou non. Selon la tradition, le secrétaire général élu, sans débat, par l'Assemblée générale est celui qui lui est recommandé par Conseil de sécurité, après un accord de ses 15 membres sur un des noms figurant sur la liste de candidats à propos de laquelle les pays membres de la région concernée se sont préalablement entendus. De fait, le fin mot de l'histoire appartient aux cinq membres permanents du Conseil, armés de leur droit de veto. Cette manière de choisir le diplomate en chef de la communauté internationale n'est absolument pas en phase avec la configuration actuelle du monde marquée par l'émergence de nouveaux pôles développement qui aspirent, souverainement et légitimement à plus de considération, de liberté et d'égalité dans leurs rapports avec le reste du monde.
C'est fondamentalement pour ces raisons que l'Union africaine campe dans ses revendications pour l'élargissement du Conseil de sécurité de 15 à 26 membres, et pour que l'Afrique y ait quatre membres dont deux permanents avec au moins un droit de veto, à l'image de des Etats Unis, de
L'enjeu est transposer au niveau de l'ONU les principes démocratiques qui gouvernent toute collectivité humaine globale organisée, c'est-à-dire ceux de la souveraineté, de séparation des pouvoirs et par conséquent la reconnaissance de l'égalité de suffrage à chaque Etat. Dans cette perspective, la représentativité et la coexistence au sein de l'organisation mondiale ne devraient plus être assujetties aux rapports de force économique, militaire, diplomatique, médiatique qui s'exercent encore au détriment des pays pauvres.
Dans l'optique de ces mutations les Etats membres doivent s'accorder sur les stratégies, les moyens et instruments dont l'ONU a besoin pour devenir une organisation plus forte, plus dynamique et plus transparente, en laissant à son Secrétariat général, l'entière responsabilité de leur mise en œuvre. A ce stade du processus, nombre de diplomates et d'observateurs africains pensent, comme Kofi Annan, qu'il est plus que temps de parvenir à un compromis visant à éviter une crise financière et à ouvrir la voie à de véritables changements dans l'Organisation.
Ils pensent, comme lui, que l'heure est venue de « former une nouvelle coalition, une coalition qui referme le fossé artificiel et néfaste entre le Nord et le Sud et regroupe tous ceux qui veulent collaborer parce qu'ils ont la même ambition pour l'ONU : en faire une organisation qui fonctionne réellement, pour le plus grand bien de tous les peuples du monde ». Ils attendent des réformes que l'ONU renforce et joue sans entrave, avec tous les moyens idoines, ses incontournables et essentielles missions : maintien et consolidation de la paix, promotion des droits de l'homme, appui aux processus démocratiques, secours d'urgence, lutte contre la pauvreté les maladies infectieuses, etc. Dans le respect du principe de l'égalité souveraine de tous ses membres, sans l'influence écrasante de quelques pays riches qui voudraient à confiner l'organisation dans un mode de gestion et d'action dépassé et récusé.

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