Au commencement, la traite...
La première immersion du Sénégal, et de l’Afrique en général, dans l’économie mondiale remonte véritablement au XVIème siècle, aux temps du commerce triangulaire, quand contre des armes à feux, de l’absinthe, des verroteries et autres pacotilles d’origine européenne, du précieux “bois d’ébène” humain était douloureusement arraché au continent, pour servir d’esclaves sur les plantations de coton et de canne à sucre d’Amérique et des Antilles, lesquelles pourvoyaient les manufactures occidentales en matières premières. La traite, sous cette forme odieuse et barbare, dépérit progressivement au siècle précédent, sous la poussée des abolitionnistes dont les victoires marquantes contre l’esclavage sont celles obtenues en Angleterre en 1815, en France en 1848, et aux Etats Unis en 1865 au terme de la guerre de sécession.
De fait, la situation économique moment commandait cette évolution. L’Occident était, à ce tournant de l’histoire, en plein dans l’ère industrielle dont la dynamique requérait -déjà- beaucoup plus de machines que de force humaine. Sur les plantations, surtout américaines, dont les techniques culturales se mécanisaient, il devenait nettement plus rentable de payer des salaires de misères à des ouvriers agricoles, plutôt que de continuer d’entretenir de nombreuses familles d’esclaves qu’il n’était plus légal de maintenir en état de servitude. Aux Etats unis, les anciens esclaves quittaient d’ailleurs massivement les campagnes, principalement du Sud, dans l’espoir, souvent déçu, de refaire une vie plus décente et digne, dans les villes industrielles qui prospéraient dans le Nord-Est, ou dans “L’Eldorado” de l’Ouest lointain.
Eu égard à la disparition irrémédiable de la traite négrière et de l’esclavage, et des données nouvelles qui renchérissaient les matières premières américaines, par ailleurs de plus en plus valorisées sur place en même temps d’autres richesses tels le pétrole et l’acier, l’Europe se résolut à d’autres stratégies, mais toujours d’enrichissement par l’accaparement, face à la montée en puissance du “nouveau continent”. On remarquera que le développement du chemin de fer et la conquête de l’Ouest, aux Etats Unis, avaient comme parallèle l’expansion coloniale européenne sur le continent africain, de la côte Atlantique où furent les premiers comptoirs et cantonnements militaires, vers l’hinterland.
C’est fondamentalement au tournant de l’année 1900, avec la réduction des ultimes résistances guerrières, la mainmise administrative sur les territoires conquis, que les rapports économiques et sociaux caractéristiques de la colonisation contemporaine, prirent corps sur le continent. Dans ce contexte nouveau, la traite qui avait cessé d’être humaine (ou plutôt inhumaine), devint strictement commerciale avec comme élément nouveau, par rapport à la traite antérieure, l’injection de capitaux dans les colonies.
Le grand capital occidental, par ce biais, prolongeait en Afrique, le monopole qu’il avait sur les industries et le commerce métropolitains, en se servant du relais des maisons de commerce françaises (bordelaises et marseillaises), anglaises (de Liverpool et de Manchester) et aussi allemandes (de Brême et de Hambourg), portugaises (de Lisbonne) etc, suivant des limites territoriales bien plus précises après la conférence de Berlin de 1895 et le parachèvement du partage colonial du continent. Les capitaux qui se fixaient ainsi sur l’économie de traite, sur le commerce colonial, et pas du tout - sinon accidentellement - sur l’industrie coloniale, étaient sécurisés et protégés à l’intérieur de territoires devenus des “chasses-gardées” dans lesquelles la “libre concurrence de fait” qui prévalaient dans la deuxième moitié du XIXème siècle céda, par la suite, le pas à des “monopoles de droit” de raison française, britannique, portugaise, allemande, selon l’obédience des colonies ou groupes de colonies.
Les traitants locaux furent les moteurs de l’exploitation économique des colonies. Leurs activités se limitaient à acheter et convoyer de produits de base agricoles et autres des colonies vers la Métropole, et à écouler inversement des produits importés d’outre-Atlantique, de qualité toujours médiocre mais dont la gamme s’élargit sous l’emprise européenne : “armes de traite” dont les importations reculeront bien évidement jusqu’à disparaître ; alcool et tabacs, cotonnades et quincaillerie au détriment des moeurs et des productions artisanales locales ; denrées alimentaires, dont principalement le riz et le sucre, qui déstabiliseront également la production agricole et les habitudes alimentaires locales ; produits manufacturés au goût des Occidentaux et assimilés. Et de fil en aiguille...
Ces marchandises étaient achetées en Europe par les maisons-mères, lesquelles disposaient dans les colonies de comptoirs centraux et de magasins annexes gérés par des associés ou par des membres des familles des “patrons” métropolitains ( Devès et Chaumet, Maurel et Prom, Vézia, Buhan et Teyssère, Delmas et Clastres, Chavanel, Assémat au Sénégal et au Soudan français), et des factories de brousse confiées à des employés subalternes. C’est à partir de ces établissements que des commerçants européens indépendants, des négociants noirs et métis originaires de Saint-Louis, des détaillants indigènes, et les Dioulas s’approvisionnaient en produits d’importations, servant de relais et d’intermédiaires entre le grand commerce colonial et les producteurs agricoles et consommateurs locaux.
Au fil du temps, les Levantins d’origine syrienne ou libanaise qui, en plus de leur sens inné du commerce, avaient une formidable capacité d’adaptation et de survie jusqu’au plus profond de la savane et de la forêt feront progressivement perdre pied, dans le commerce de traite, à la plupart des intermédiaires européens et autochtones. Tout comme les boutiquiers maures déstabiliseront les détaillants indigènes, bien plus tard. Les Dioulas, qui avaient traditionnellement la haute main sur le commerce régional itinérant, et qui en connaissaient et maîtrisaient les risques, résistèrent le mieux aux coups de boutoirs des nouveaux venus. Jusqu’à ce que le chemin de fer et des routes sécurisées ne vinssent contribuer à leur marginalisation.
Centres de collecte des produits du cru et de dispatching des marchandises importées, les factories et leurs relais commerciaux étaient de véritables bazars ou s’amoncelaient, dedans et dans des silos annexes, les produits du cru achetés à l’intérieur des colonies et en instance d’être convoyés vers les comptoirs centraux puis en l’Europe, et la camelote à fourguer aux indigènes. Le commerce de traite ne battait véritablement son plein que durant la période des récoltes. C’étaient le temps pour les paysans-producteurs, après s’être acquittés de l’impôt et avoir payé ce qu’ils devaient aux Sociétés de Prévoyance, de succomber aux charmes de l’Occident, en faisant ses emplettes dans les factories et autres commerces.
Ces établissements les avaient durablement enserrés dans l’engrenage de l’endettement chronique. Ils pouvaient tout y prendre à crédit - mais à des taux usuraires- pendant les périodes de production et de soudure, à la condition d’y revenir solder leurs comptes généralement en nature, au moment de la vente de leurs récoltes. Les surplus monétaires qui pouvaient en résultats ne restaient pas non plus longtemps dans les poches de gens qui au départ ne connaissait pas l’argent, et que l’on voulait qu’ils intégrassent rapidement l’économie de marché, par le fisc et le commerce.
L’approvisionnement des intermédiaires occidentaux et locaux, tout comme les ventes aux consommateurs indigènes se faisant à crédit, les activités de traite nécessitaient des immobilisations prolongées de capitaux et de marchandises. Les maisons de commerce ne pouvaient, dès lors, poursuivre leur expansion coloniale sans s’adosser à des banques. C’est ce qui amena la transformation du capital commercial colonial en capital financier, à la fusion des intérêts entre les grandes maisons de commerce de traite et les banques qui émergèrent. Ne retrouva-t-on, Emile Maurel, grand patron de la maison bordelaise “Maurel et Prom” à la présidence du conseil d’administration de la Banque de l’Afrique Occidentale qui avait pris, en 1901, la succession de la Banque du Sénégal ?
C’est dans cette mouvance, que les grandes maisons de commerce résistèrent, sans dommage, à la crise des années 1900-1901 et à celles qui suivirent, à la différence de nombre d’indépendants européens et intermédiaires autochtones. Au Sénégal et dans le reste de l’Afrique Occidentale Française, une poignée de sociétés monopolistes, dont celles citées plus haut, après avoir pratiquement fait le vide autour d’elles, écartèrent toute possibilité d’intrusion étrangère, de par la solidité de leurs positions commerciales acquises et financièrement renforcées. Les pouvoirs publics de l’époque avaient également joué leur jeu, par diverses mesures anti-libérales (depuis la loi douanière du 11 janvier 1892) qui désavantageaient le commerce britannique largement prépondérant, au départ, sur
C’est sur cette toile de fond faite de monopoles, de protections locales et de franchises à l’exportation des produits de base sur le marché métropolitain, que prospèrent le commerce colonial et l’embryon industriel qui en fut l’excroissance plus par contrainte que par logique économique. Au Sénégal et dans le reste de l’Ouest africain francophone, et même anglophone, elle a survécu aux indépendances et aux crises marquantes de ces deux dernières décennies, mais sur des échiquiers économiques où les intérêts nationaux ne sont plus en marge. Quoi que leur équilibre y soit des plus précaires face au “grand capital métropolitain” dont la présence n’a pas du tout faibli malgré un certain “afro-pessimisme”, et face aux exigences de la mondialisation actuelle : libéralisation, déprotection, ouverture sans retenue des marchés, suppression des préférences tarifaires...

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