Les premières heures de l'enseignement colonial
Les premières heures de l'enseignement colonial
Aujourd'hui que l'école française a atteint les coins les plus reculés du pays, on imagine difficilement que c'est à une époque relativement récente que le premier établissement scolaire du genre, l'Ecole mutuelle de Jean Dard, a été ouvert au Sénégal. L'événement survint en 1817, un siècle et demi après les premières implantations françaises qui ont suivi la fondation de la ville de Saint louis par Thomas Lambert. Jusqu'alors, les familles coloniales, en fait celles les plus nanties de Saint-Louis et de Gorée, confiaient l'instruction de leurs enfants males à des militaires, moyennant rétribution.
C'est donc après le traité de Vienne signé en 1815 avec les Anglais, et la rétrocession des possessions françaises sur lesquelles la "perfide Albion" avait fait main basse, que le gouvernement de la Restauration se décida à envoyer un instituteur au Sénégal, en la personne de Jean Dard, un Dijonnais. Il débarqua à Gorée le 9 octobre 1816. Le Colonel Schmaltz, nommé Commandant et administrateur pour le Roi du Sénégal, l'envoya, un mois plus tard, à Saint Louis, avec le premier détachement militaire et les autres fonctionnaires chargés de se faire remettre les services par les Anglais.
JEAN DARD
ET L'ECOLE MUTUELLE
Jean Dard ouvrit son école le 7 mars 1817 à Saint Louis, dans un local qu'il avait loué. Une autre fut concomitamment ouverte à Gorée. L'enseignement dispensé dans ces deux établissements était, au départ, principalement destiné à une toute petite minorité d'enfants chrétiens. A Saint Louis Jean Dard expérimenta l'enseignement mutuel selon la méthode mise à jour par deux Anglais, Bell et Lancaster. Elle était basée sur un principe assez simple. Les enfants étaient groupés en différentes sections confiées à des moniteurs qui étaient en fait les élèves les plus avancés. Tous les matins, avant que l'école n'ouvrît ses portes, Jean Dard, pendant une heure ou deux, réunissait les moniteurs, complétait leur instruction générale, leur faisait répéter les leçons qu'ils allaient dispenser durant les heures suivantes, à leurs autres camarades.
Jean Dard, avec l'adjoint venu de France qu'on lui affecta en 1818, un certain Dasprès, tenta d'appliquer la méthode de Bell et Lancaster, mais en associant au Français le Wolof, la langue maternelle de la plupart de ses élèves. Selon ce qu'il en dit à l'avant propos de son dictionnaire Français-Wolof ," les progrès des enfants furent rapides: en deux ans, plus de 80 jeunes noirs ou mulâtres profitèrent si bien des leçons qu'ils furent capables d'écrire le Wolof en caractères français... Des échantillons de leurs ouvrages furent adressés à la société établie à Paris pour la préparation de l'instruction primaire. Elle les fit examiner et il fut constaté que les jeunes africains avaient vaincu les difficultés des livres élémentaires, qu'ils écrivaient et calculaient correctement, qu'ils exprimaient leurs idées aussi bien que les enfants européens de Saint-Louis formés aux mêmes leçons"
LES ATTAQUES
DE L'ABBE GUIDICELLI
Dard conquit rapidement la réputation d'un excellent maître et d'un fonctionnaire zélé. Le gouverneur Fleuriau loua, en 1818, l'ardeur avec laquelle, il accomplissait son travail. Il obtint que son traitement "autant à titre de récompense que comme encouragement " fût porté à 2400 francs. Mais les attaques de l'Abbé Guidicelli, alors préfet apostolique du Sénégal, ébranlèrent vigoureusement son piédestal.
Elles commencèrent par cette lettre adressée au Baron Portal, alors ministre de la Marine et des colonies: "l'instruction publique ne pouvait être confiée en de plus indignes mains. Le sieur Dard, en effet, pouvait-il y être préparé quand les crimes énormes dont il était convaincu à la police de Paris l'en devraient humainement exclure? Cet homme dont je n'avais pu connaître ni soupçonner la vie passée, et que j'avais un instant cherché à soutenir pour le bien de la cause publique, non seulement a fini par renoncer à toute pudeur, en vivant avec une femme à laquelle il a eu un enfant, mais encore s'est plus occupé d'augmenter ses moyens de fortune, soit en brocantant, expédiant des gommes en France et vendant du corail, soit en tenant magasin de vestes et de culottes, plutôt que de se livrer uniquement, ainsi que ce devrait être, aux fonctions qui lui avaient été confiées".
Selon l'Abbé, Jean Dard, qui fut pourtant son ami et compagnon, avait d'autant plus failli à sa mission que l'Ecole mutuelle était désertée par les élèves dont les parents ne pouvaient plus supporter les lourdes participations financières qu'il demandait, et qui n'appréciaient pas non plus, qu'au lieu d'enseigner dans la langue française, il ne faisait qu'apprendre aux enfants à parler le wolof "un jargon informe". L'Abbé Guidicelli dixit.
Jean Dard n'était sans doute pas absoudre totalement. Mais derrières les accusations de l'Abbé Guidicelli à son encontre, il fallait surtout percevoir la sourde volonté de l'Eglise de prendre en main l'enseignement dispensé dans la colonie, surtout que le catéchisme était pratiquement absent des programmes de l'Ecole mutuelle. L'opération de dénigrement et de sape de l'abbé n'eut pas d'effet immédiat. C'est d'ailleurs lui qu'on rappela en France.
Mais il ne laissa pas sa hargne contre Jean Dard et la laïcité de l'enseignement, à la colonie. A Paris, il réussit à se faire recevoir en audience par le baron Portal. Lors de l'entrevue, il persista dans ses allégations, vitupérant tout à la fois contre le Gouverneur Schmaltz, l'intérimaire Fleuriau et Dard. Il les accusait, notamment, de couvrir de leur autorité tous les crimes commis dans la colonie, et de permettre, tolérer et encourager la traite des nègres.
PENSER ET
AGIR EN AFRICAIN ?
Schmaltz en congé en France, et son intérimaire Fleuriau furent sommés de répondre séparément à une demande d'explication du ministre de la Marine et des colonies. Ils bâtirent en brèche les accusations de Guidicelli qui, selon eux, ne manoeuvrait que dans le dessein d'amener l'embryon d'école de la colonie sous la houlette de l'Eglise. Le directeur de l'Ecole mutuelle de Saint Louis, appuyé par les gouverneurs Schmaltz et Fleuriau, et grâce à la compréhension du Baron Portal, sortit victorieux de ce bras de fer qui l'avait insidieusement opposé au préfet apostolique du Sénégal. Mais Dard, gagné par le découragement, finit par demander son rapatriement, pour raison de santé.
Avant de partir, il adressa au ministre de
Ce qui les intéressait, c'était plutôt de faire contribuer au maximum les populations de l'intérieur à l'entreprise de colonisation agricole. L'enseignement, dans ce contexte, devait être exclusivement réservé aux blancs, métis et assimilés français des villes qu'il fallait éduquer dans un esprit français et chrétien. Ainsi jusqu'en 1829, le Sénégal ne possédait plus qu'une école publique, celle de Saint Louis.
L'Eglise qui n'avait point baissé les bras, s'engouffra dans ce vide officiel, par l'entremise de la Mère Jahouvey. De passage au Sénégal, pour inspecter et organiser les maisons de son Ordre, entre mars 1822 et mars 1824, la mère supérieure avait reçu du gouverneur Roger l'autorisation d'ouvrir à Saint Louis et à Gorée, deux écoles pour jeunes filles, sous les auspices des soeurs de Saint Joseph de Cluny. Ces deux écoles que leur fondatrice appelait "mes petits séminaires de négresses" ne réunissaient en fait que quelques mulâtresses, une douzaine par établissement, vivant sous le régime de l'internat. Elles avaient pour tache d'assurer avant tout leur éducation religieuse, d'en faire de bonnes ménagères, et de leur inculquer quelques rudiments de lecture d'écriture et d'arithmétique.
BOILAT,
FRIDOIL ET MOUSSA
De retour en France, la mère Jahouvey se pencha sur un projet de création d'un séminaire pour jeunes noirs, selon le même principe et le même esprit que ceux qui avaient présidé à la conception de l'éducation féminine. La religion chrétienne en était la clé de voûte. Pour la mère Jahouvey, "le peuple noir est un peuple fanatique qui ne peut comprendre, mais qui voit. Il faut l'attirer par les cérémonies religieuses, le retenir par le respect. L'oeuvre de fond se fera par la suite et d'autant plus efficacement que les nègres sont religieux et aiment la prière"
Au printemps 1825 dix enfants sénégalais s'embarquèrent à Saint Louis pour la France à destination de Bailleul-sur- Therani, accompagnés par deux soeurs de Saint Joseph de Cluny. On voulait en faire des prêtres et des instituteurs séculiers. Trois d'entre eux terminèrent leurs études : Boilat, Fridoil et Moussa.
Entre-temps, l'enseignement public piétinait. Les hommes qui avaient relayé Jean Dard à l'Ecole mutuelle de Saint louis n'avaient pas réussi à améliorer sa situation. On se résolut à rappeler Jean Dard, douze ans après son départ de la colonie. Il réussit à redonner un regain de vie à l'Ecole mutuelle. Mais il mourut à Saint Louis en 1833, peu de temps après son retour au Sénégal.
Après lui, la cabale s'intensifia contre les instituteurs laïcs, tous taxés d'"incapables et d'incompétents". Comme pour dire que l'école à la colonie, devait être impérativement confiée à l'Eglise. Le 10 novembre 1837, le ministre de la Marine et des colonies demanda au gouverneur Soret de faire le nécessaire pour que l'on pût envoyer quelques frères de Ploërmel s'occuper de l'enseignement dans la colonie. "Car il y a lieu de reconnaître , écrivait-il, que rien de véritablement efficace ne pourra être obtenu qu'avec le concours d'associations religieuses offrant les garanties nécessaires"
En 1841, après quatre années de négociations avec l'Abbé de Lamenais, les frères de Ploërmel s'installèrent à Saint Louis. Ils rouvrirent également l'école de Gorée en 1844. Ils avaient désormais la haute main sur l'enseignement primaire au Sénégal. L'Eglise triomphait ainsi sans ambages dans sa lutte d'influence contre l'enseignement laïc.
Les trois prêtres noirs, Boilat, Fridoil et Moussa, formés en France étaient revenus au pays en 1842, après leur formation au séminaire du Saint Esprit. Le gouverneur Bouet, remplaçant de Soret, leur avait confié des fonctions d'enseignants conformes à leur degré d'instruction. L'Abbé Moussa affecté à Gorée, Boilat et Fridoil occupèrent, tout à tour, la direction du collège secondaire de Saint Louis créée en 1843.
Mais cette institution qui promettait d'ouvrir aux enfants des familles sénégalaises de Saint Louis, des carrières d'officiers, de magistrats et de médecins n'était point vue du bon oeil, ni par la congrégation rivale des frères de Ploërmel, ni par les hautes autorités coloniales, pour qui l'enseignement devait rester religieux et élémentaire. Le ministre des colonies lui même estimait que, "sans méconnaître le bien que l'on peut attendre de la création d'un collège destiné à l'enseignement secondaire, il ne faut pas perdre de vue que, dans une colonie aussi dépourvue que le Sénégal de population européenne, un tel établissement ne doit point recevoir une extension trop grande et que c'est l'enseignement primaire et gratuit qui est surtout dû par le gouvernement à la population du pays"
Les prêtres noirs Boilat et Fridoil, et Moussa à Gorée, étaient sans doute trop en avance sur leur temps, en cherchant à donner aux enfants de leurs congénères une instruction véritable, quoique reproduisant textuellement le modèle français. La préférence officielle fut, à l'époque, pour l'enseignement agricole, artisanal et surtout religieux organisée par les frères de Ploërmel. Ils entretinrent à partir de 1853 un embryon d'enseignement secondaire, une "classe latine", après la suppression de l'Ecole secondaire de Saint Louis, en 1849. L'éducation des filles était restée entre les mains des soeurs de Saint-Joseph de Cluny, à Saint Louis et à Gorée.
L'ECOLE SUR
LES TRACES DES MILITAIRES
Sous Faidherbe nommé gouverneur en remplacement de Protêt, l'école allait suivre les traces des militaires, quittant ses retranchements saint-louisiens et goréens pour atteindre, dans une timide progression, l'intérieur du pays, au fur et à mesure des nouvelles conquêtes. Une école fut ouverte à Dagana en 1858, et une autre à Podor en 1860. Celle de Bakel fut ouverte en 1861. Faidherbe mit les frères de Ploërmel à contribution, dans le souci de rendre complémentaire leur objectif de gagner le maximum d'autochtones à la foi chrétienne, à celui des pouvoirs coloniaux de leur faire accepter plus facilement le fait de l'occupation coloniale par un enseignement visant à former des résignés. Mais ce dessein n'était guère facile à réaliser hors des communes, dans l'intérieur du pays où l'Islam avaient déjà de solides ancrages.
Faidherbe qui ne tarda pas à le comprendre, s'inquiéta de voir l'enseignement monopolisé par les religieux catholiques. Il se résolut à ouvrir en 1857 une école laïque au quartier Nord de Saint-Louis, et une autre dans le quartier Sud, en 1864. Entre-temps, il avait inauguré une école franco-musulmane, toujours à Saint Louis, le 7 avril 1857. Les marabouts étaient invités à y envoyer leurs "talilbés", pour les classes du soir. Les écoles coraniques furent aussi réglementées. Faidherbe se proposait de les transformer progressivement pour en faire des instruments de rapprochement entre le colonisateur et les populations musulmanes.
L'"Ecole des otages" créée en 1855 et régularisé le 5 mars 1861 avait été instituée pour recevoir les fils ou les parents proches des chefs locaux donnés guise de soumission par leurs familles. Des jeunes gens d'autres origines furent également recrutés pour y être formés à l'interprétariat. On les plaça sous la direction des frères.
Après Faidherbe, et ce jusqu'au début de ce siècle, l'enseignement ne progressa pratiquement pas au Sénégal. A l'intérieur du pays, il ne fut plus question d'ouvrir des écoles dans les postes, et celles qui y étaient déjà établies végétaient littéralement du fait de la réticence des populations autochtones musulmanes à envoyer leurs enfants à l'école française. Le phénomène était tout aussi réel dans les quatre communes. A la fin du XIXème siècle, la colonie du Sénégal ne comptait au total que 9 écoles primaires sises pour l'essentiel dans les quatre communes. Après la défaite française devant
L'enseignement colonial s'était engoncé, durant cette période de latence, dans une certaine routine cléricale contre laquelle Paris finira par s'insurger, quand la conquête du pays fut pratiquement terminée, au début de ce siècle. Pour les autorités françaises, dans cette phase de mise en place des structures administratives et d'exploitation du Sénégal et de toute l'Afrique occidentale française, l'enseignement se devait impérieusement d'épouser le fait colonial dans sa totalité, de sortir donc du giron de l'Eglise. Les congrégations furent rendues responsables des maux de l'enseignement dans la colonie.
Dans ce contexte marqué au Palais Bourbon par un rapport de force en faveur du camp anti-clérical, Paris décréta en 1903 la laïcisation de l'enseignement. Elle fut ordonnée à des administrateurs coloniaux, dont beaucoup comme Camille Guy, le lieutenant-gouverneur du Sénégal de l'époque, affirmaient dans leurs rapports des années précédentes que l'enseignement dans la colonie ne pouvait pas se passer du concours des congrégations.
La réorganisation de l'enseignement par l'arrêté du 24 novembre 1903, charte constitutive des écoles de toute l'Afrique occidentale française, fut décidée par le Gouverneur général Ernest Roume. Elle s'inspirait du modèle qu'avait instauré Gallieni à Madagascar. Son optique était une large extension de l'école publique qui devait, aussi bien dans les campagnes que dans les communes, dispenser des programmes où l'enseignement pratique tiendrait plus de place que l'instruction pure.
ASSIMILATIONNISTES
CONTRE UTILITARISTES
La réforme ouvrit de nouvelles pistes à l'enseignement colonial. En 1903, une Ecole normale de formation d'instituteurs indigènes vit le jour à Saint Louis. L'Ecole supérieure professionnelle ou Ecole Pinet Laprade fut ouverte à Gorée. L'Ecole secondaire congrégationaliste de Saint Louis fut laïcisée pour devenir l'Ecole primaire supérieure commerciale Faidherbe. L'Ecole des pupilles mécaniciens de
La réforme du 24 novembre 1903, entraîna, malgré tout, un lever de bouclier général à Gorée, Dakar, Rufisque et Saint Louis. Les notables de ces communes, acquis à la mission assimilationniste de l'école française, se sentaient directement visés par ses mesures qu'ils qualifiaient de "racistes". Le gouverneur Camille Guy essaya tant bien que mal tempérer l'ire des Sénégalais des quatre communes.
En fait, cet épisode n'était que le début d'une longue lutte d'influence entre ceux qui, après le triomphe de la laïcité républicaine, continuèrent jusqu'aux indépendances, en métropole et dans la colonie, à faire valoir leur conception assimilationniste ou utilitaire de l'enseignement à dispenser aux peuples sous domination.

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