Echos des tropiques

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Et vinrent les Levantins

Et vinrent les Levantins...

 

Les fortunes des familles levantines, quand même assez nombreuses, qui ont résisté aux bouleversements politiques et socio-économiques liés aux indépendances, et aux crises qui continuent de ralentir le développement du continent, sont parmi les plus importantes de l'Afrique subsaharienne. Ce serait toutefois faire fausse route que de croire que les opérateurs économiques libanais et syriens qui ont fait souche et réussi dans les affaires sur ce continent, en particulier dans les pays de la Côte Atlantique et du Golf de Guinée, sont tous nés avec une cuillère d'argent dans la bouche. Leur saga dans les  colonies est pleine de sueurs et de larmes.

 

L'on a souvent dit de la propension des Libanais et des Syriens au voyage et au commerce que c'est une vocation héritée des anciens Phéniciens. Mais ils ne commencèrent à prendre le large, à s'expatrier en nombre de leur terre natale, de la Grande Syrie d'alors sous domination ottomane, qu'à la fin du XIXème siècle, sous la pression de l'occupation turque.

L'histoire retient que le premier Levantin à être venu s'implanter en Afrique noire fut un certain  Michel Haddad. C'est dans la dernière décennie du siècle précédent qu'il quitta son  Liban natal, pour le Gabon, quelque part, dans les fins fonds de l'Afrique équatoriale française. Lui  et tous les autres qui essaimèrent par la suite sur l'Afrique noire, un peu comme des mange-mil, fuyaient la spoliation et l'oppression, mais avaient également à coeur de refaire leur vie et fortune sur un continent vierge aux richesses en friche, dans le sillage des colonisateurs occidentaux.

Ils arrivèrent au Sénégal vers 1900. Ils atteignirent 681 en 1913, pour toute l'Afrique Occidentale française ; mais ils étaient, au départ, presque tous installés au Sénégal et en Guinée. Leur afflux  vers l'Afrique ne prit de l'ampleur que pendant et après la première guerre mondiale. Les fractures inhérentes à cette guerre planétaire avaient chamboulé l'économie mondiale, et avait en particulier réduit la Grande Syrie dans une affamante autarcie, en la coupant des grandes routes du commerce mondial et des flux de devises fortes. Elle était d'autant plus dans la tourmente qu'elle avait, malgré elle, choisi le mauvais camp, celui des vaincus : le colonisateur  et son allié l'Allemagne.

Les non candidats à l'émigration - les Chrétiens en particulier-  qui pensaient que la défaite allemande signifierait la libération du joug ottoman, et la sortie du Liban et de la Syrie du Moyen-âge,  furent déçus par le Mandat français. Sortie exsangue de ces premières hostilités planétaires, la France entendait maximiser la participation de ses colonies et même des territoires placés sous son mandat par la Société des Nations, à son redressement. Ainsi  toutes les encaisses en or du Liban furent "réquisitionnées" pour renflouer les réserves de la Métropole. Ceux d'entre les Libanais qui détenaient par dévers eux du métal précieux étaient pourchassés comme trafiquants et mis en prison, s'ils étaient pris. L'agriculture et le commerce  périclitèrent, parce que reposant sur des prix incertains, car le papier-monnaie mis en circulation, sans garantie, n'avait pas remporté la confiance de ses usagers, et se dépréciait dans des proportions catastrophiques.

Cette situation renforça la volonté d'émigration de ceux d'entre les Levantins qui se sentaient étouffer comme dans une prison, à l'intérieur de leur propre pays, au lendemain de la première guerre mondiale. Les dispositions prises alors par la France  favorable à  la sortie de Libanais, chrétiens, de préférable et parlant français, vers les territoires coloniaux d'Afrique, où le commerce colonial avait besoin d'intermédiaires de leur genre, épousa leur dessein. Le nombre de Levantins présents en AOF  montera ainsi rapidement à 4.500 en 1939 pour atteindre 8.500 en 1953.

Mais ils étaient loin d'avoir tous pignon sur rue. Des quelques centaines de Libanais et Syriens qui vivaient à Dakar dans les années trente, mis à part un ou deux  "grands" qui évoluaient dans le commerce textile, la grande masse était, à l'image des maures d'une certaine époque, des détaillants,  vivant de boutiques de famille à une seule porte (benne bount), pompeusement appelés "magasins généraux". A l'exception de rares privilégies qui arrivaient à la colonie avec des références, un capital ou qui, de surcroît, avaient des proches parents sur  place,  tous les nouveaux venus commençaient par la case de départ, par la brousse où tout était différent de ce qu'ils avaient connu jusqu'alors, avant de pouvoir remonter vers les grands centres urbains, comme la plupart des pionniers qui leur avaient ouvert la voie. S'ils n'avaient pas fini par prendre la couleur locale de leur premier lieu d'accueil, préférant s'y établir pour de bon, après être retournés  au plus une ou deux fois au Liban, souvent pour prendre femme.

Les commerçants libanais installés dans les grands centres cherchaient à avoir des relais dans les brousses perdues jusqu'aux fins fonds des territoires coloniaux, des fois plus profondément que les factories dépendant des comptoirs centraux des grandes maisons de commerce d'origine métropolitaine. Manifestation de la solidarité ethnique dont on a souvent fait cas, ils s'attachaient les services de jeunes compatriotes, pour la réalisation et la gestion de ces projets. Ils les approvisionnaient  en marchandises,  leur donnaient (quand le troc n'est pas de mise) les moyens financiers d'acheter les produits agricoles ou de cueillette que les populations locales proposaient sur le marché, et partageaient avec eux les bénéfices réalisés. 

Commencer en brousse n'était évidemment  pas une sinécure. Que ce fut dans les savanes tropicales ou dans les forêts équatoriales, les émigrés libanais et syriens de la première heure se devaient de soutenir l'adversité d'un climat et d'une nature qui leur étaient physiquement hostiles, de composer avec des populations aux moeurs, coutumes et langues différents des leurs,  et de pouvoir supporter la précarité, l'indigence, la maladie et la souffrance. Beaucoup on su surmonter ces épreuves, du fait de cette formidable capacité d'adaptation que confère la rage de réussir, mais également en s'intégrant incroyablement bien dans les sociétés locales, mais sans jamais s'y diluer. Ou alors, très rarement.

On ne fait sans doute pas d'affaires avec les sentiments. Mais les sentiments qui rapprochent peuvent leur être très profitables. Les Libanais de l'époque coloniale avaient, à leur grand bénéfice, bien assimilé cette leçon comportementale dans leurs relations avec les autochtones, ruraux comme en voie d'urbanisation.

Ceux qui débutaient en brousse, dans les colonies, avaient vite fait d'assimiler le dialecte dominant et les pratiques sociales de leur point de chute. Ce qui facilitait grandement leur commerce qu'ils entamaient généralement à l'éventaire - plateau de marchandises porté à l'aide d'une sangle passée derrière le cou -, comme "boutigou mbague" en somme. Le parcours classique se faisait de l'éventaire à l'étal, puis à la boutique et au magasin dans un centre de plus ou moins grande importance. Mais tout dépendait du sens des affaires, de la capacité de gestion, et de la veine des uns et des autres.

Ils échangeaient leur camelote contre de l'argent autant que faire se pouvait. Il acceptaient également de se faire payer en nature, pour, au fil du temps, finir par essentiellement s'occuper d'achat aux indigènes et de revente, aux maisons de commerce métropolitaines, de boules de caoutchouc en Guinée, de mil, d'arachide ou de gomme arabique au Sénégal,  de café ou de cacao en Côte d'Ivoire, de noies de palmier à huile par ci par là, etc.

Les Libanais de brousse achetaient ces produits au jour le jour, aussi petite soit la quantité proposée par un fournisseur. Solidaires, ils centralisaient leurs achats pour en céder la totalité à celles d'entre les maisons de commerce coloniales concurrentes qui offraient les meilleurs prix. Payant au comptant leurs achats auprès des producteurs de base et vivant chichement et sans trop de charge, ils réussiront progressivement à écarter du circuit les factories accrochées au système traditionnel du troc contraire à la liberté d'achat des clients indigènes,  et qui étaient  handicapées par de très lourds frais généraux.

La première réaction des grandes maisons de commerce, avait été de chercher à les éliminer, avec l'appui de l'administration coloniale. Les Libanais et les Syriens résistèrent par tous les moyens à leur portée, jusqu'à ce que les grandes maisons de commerce se rendissent compte qu'elles avaient tout  intérêt à composer avec eux, plutôt que de passer par les indépendants européens beaucoup plus exigeants, ou  de s'attacher à grands frais les services de Métropolitains, de Noirs ou de Métis saint-louisiens comme gérants de factories. Ainsi  les établissements européens de seconde zone perdirent énormément de leurs parts de marché dans la collecte et la vente des produits agricoles et de cueillette, dans la vente de tissus aux indigènes, et dans le commerce de détail en général, au profit des Levantins qui achetaient et payaient rubis sur ongle, concédaient des crédits à la clientèle régulière, et qui étaient humainement mieux acceptés par les autochtones.

Outre l'impôt, ce fut finalement les Levantins qui auront le plus fortement contribué au dépérissement du système de troc et à la monétarisation de l'économie des colonies, de celles de l'Afrique Occidentale Française plus particulièrement. Et en faisant jouer la concurrence entre les négociants exportateurs de matières de base, ils avaient également contribué à l'élévation des prix à des niveaux qui encourageaient les indigènes à s'investir davantage dans leur production et collecte. Les marges qu'ils se taillaient étaient évidemment sans commune mesure avec ce que pouvaient gagner les paysans.



Article ajouté le 2006-07-29 , consulté 65 fois

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