Echos des tropiques

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La monnaie se substitua au troc

La monnaie se substitua au troc

 

Le commerce que les Sénégalais et autres Ouest-africains ont avec les billets de banques, aussi familier soit-il aujourd’hui, ne s’est pas développé du jour au lendemain. La monnaie comme unité de compte, moyen d’échange et  réserve de valeur a mis bien du temps à faire passer les populations locales d’une économie traditionnelle durablement cimentée par la pratique du troc, à une économie coloniale à tendance capitalistique.

 

Le mode dominant des échanges dans l’Afrique pré-coloniale était le troc. Dans le commerce  de proximité  et dans celui d’envergure plus large, à l’échelle transsaharienne notamment, les biens mis sur le marché s’échangeaient alors suivant leur valeur intrinsèque, et des équivalences quantitatives et qualitatives dictées par l’abondance ou la rareté de l’offre, par les préférences de la demande, et surtout par les usages établis.

Des  instruments assimilables à de la monnaie, puisqu’ils étaient tout à la fois “unité de compte, moyen d’échange et  réserve de valeur” étaient toutefois utilisés dans ce contexte de troc. Il s’agissait  de cauris, et de divers autres matériaux choisis pour leur rareté et leur caractère emblématique, mais dont le cours ne dépassait pas les limites de leur zone de confiance. A cette époque l’or était accepté partout du fait de la valeur universelle qui lui est restée attachée; l’argent et le fer l’étaient également, mais dans une moindre mesure. Tous ces moyens d’échanges restaient malgré tout des marchandises,  dans l’acception première du terme, et  étaient, de fait, troqués.

Exclue la période plus lointaine de l’Africa romanum durant laquelle le cester romain avait cours dans cette partie du continent devenue bien plus tard le Maghreb, la monnaie métallique de conception européenne ne fut introduite et utilisée en Afrique qu’à partir de  la deuxième moitié du XIXème siècle. Il en fut ainsi, dans les pays du Sahel oriental et dans le Nord Cameroun, avec le thaler de Marie-Thérèse monnaie en pièces d’or qui, d’Europe, avaient atteint ces régions à partir de Tripoli et du bassin du Nil.

Tant qu’elles n’avaient pas commencé à administrativement asseoir leur domination sur les territoires conquises par les armes, après l’épisode non moins douloureuse de la traite négrière,  les puissances occidentales, acceptaient, bon gré mal gré, que le commerce de traite (produits du cru contre produits métropolitains) restât basé sur le troc, et que des signes monétaires autres que ceux de leurs Etats respectifs y servissent invariablement d’instruments d’échange, à  l’usage des maisons de commerce et des populations locales.

Mais, nonobstant ses différentes valeurs commerciales et financières, la monnaie est, pour un Etat,  d’abord et avant tout un signe de souveraineté et de puissance. Et c’est dans cette logique que les puissances métropolitaines se dépêchèrent, au tournant de la dernière décennie du XIXème siècle,  non seulement de marquer par des frontières physiques les limites des territoires qu’elles s’étaient taillés en Afrique, de les lier à elles par des structures administratives, juridiques et policières particulières à la colonisation, mais encore et surtout de leur imposer leur monnaie qui sera finalement la même dans chaque groupe de colonies. Cela ne se fit pas du jour au lendemain.

Le processus substitution - imposition des monnaies métropolitaines fut entamé dans les premières années du siècle. Dans le Nord Cameroun de guerre lasse l’Allemagne interdit l’usage du thaler et fit retirer de la circulation ce signe monétaire, après avoir sans succès essayé d’inonder le territoire de monnaies de billon. Dans le Sahel oriental, la France eut également toutes les peines du monde à substituer le  franc métropolitain au thaler qui y avait cours. L’échange devait s’y faire à un thaler contre 3 francs français. Rejetant d’emblée cette nouvelle monnaie, les indigènes n’acceptèrent finalement d’échanger le thaler qu’au prix fort, contre 5, 6 voire même 7 francs français. La pénétration de la  monnaie métropolitaine vers les autres territoires intérieurs de l’Afrique occidentale française qui n’avaient jusqu’alors l’expérience d’aucune monnaie étrangère,  fut  encore plus lente.

Le Sénégal, et les autres colonies côtières étaient les têtes de pont de cette colonisation monétaire de l’ensemble français ouest-africain qui épousa progressivement le viatique du commerce de traite. Nous l’avons déjà vu (chronique du mardi 19 octobre 1999) les Levantins qui payaient leurs achats en argent et faisaient crédit à la clientèle indigène et qui lui faisait crédit à honorer en numéraire avaient grandement contribué à la monétarisation de l’économie sénégalaise et du reste de l’Afrique française. La concurrence étant, ils avaient, entre autres facteurs de changement, incité les grandes maisons de commerce et factories à  renoncer progressivement  à leur option première pour les échanges en nature.

Le commerce de traite fondé sur le troc s’étiola ainsi à la faveur de la monétarisation de l’économie coloniale. Fin XIXème siècle, début XXème siècle,  la monnaie alors en cours dans les colonies françaises d’Afrique était  la “gourde”, une pièce d’argent dont la valeur faciale était de cinq francs. Elle était, à cette époque, importée de la Métropole,  mise dans des sacs plombés convoyés dans les fourgons du Chemin de fer, puis portés à dos d’ânes ou de chameaux, pour être remis aux agents des comptoirs et factories, jusque dans les endroits les plus reculés, pour les opérations de traite.

Mais la traite avait un caractère si saisonnier et donc restrictif qu’elle ne pouvait, à elle toute seule, satisfaire aux besoins de la monétarisation de l’économie coloniale. D’autant que l’échange direct, en nature, subsistait malgré tout, et  que l’autoconsommation absorbait toujours une bonne partie des produits du cru, malgré le contrôle et les orientations que les commandants de cercle exerçaient sur un “marché” qui n’était apparemment libre qu’au Sénégal et dans les régions côtières, au début du siècle.

C’est  par le moyen de l’impôt  que la monétarisation de l’économie coloniale allait surtout s’intensifier. Obligés de conserver par dévers eux des espèces pour payer l’impôt et faire face à diverses charges, les paysans se devaient de produire toujours plus, et de  mettre sur le marché toujours plus de biens, les fruits directs de leurs activités agricoles et de cueillette, et si cela ne suffisait pas, des bijoux et autres valeurs. L’institution de l’impôt en numéraire eut ainsi pour effet de doper les importations de monnaie métallique.

Cette expansion monétaire, ajoutée à la transformation concomitante du capital commercial colonial en capital financier pour le besoin des activités des maisons monopolistiques, amena le gouvernement français à accorder, à un établissement privé, en l’occurrence la Banque de l’Afrique Occidentale (BAO), l’autorisation d’émettre de la monnaie sous forme de billets, par  le décret du  29 juin 1901. La Banque du Sénégal dont  la BAO avait pris le relais fut  le premier établissement de l’Afrique française à avoir obtenu le droit d’effectuer “des opérations de banque, de prêt, d’escompte et d’émission”, selon les termes du décret impérial du 1er décembre 1853. Elle avait démarré ses activités en août 1855, avec les fameuses pièces d’argent de cinq francs.

Depuis lors, le rôle des banques durant la  période coloniale, et même bien après, se résumait à des opérations dont l’objet était fondamentalement de faire de la monnaie un substitut au troc, c’est-à-dire de transformer les actifs réels des territoires sous domination (leurs produits de base) en actifs monétaires au bénéfice du négoce et des entreprises d’essence métropolitaine. Elles permettaient également à la Métropole et à sa représentation africaine d’acheter des biens, de vivre et d’investir localement quand cela fut nécessaire, par le moyen de l’impôt sur les populations, lequel lui servit, dans une proportion croissante, à honorer les créances dues aux autres acteurs économiques.

A cet égard, l’Etat français devint plus exigeantes envers les banques d’Outre-mer quand,  sortie très mal en point de la première guerre mondiale,  l’économie métropolitaine avait fortement besoin de s’appuyer sur les colonies pour rebondir. Il lui  était impératif  d’investir davantage dans ces territoires  pour améliorer leur mise en valeur ou exploitation,  et donc accroître leurs dépenses d’équipement et de fonctionnement. Ainsi dans cette optique de soutien au “boom colonial” qui fut effectif dans la période 1925-1929, l’Etat français se résolut à mettre la main sur la BAO qui de société privée devint société d’économie mixte.

C’était pour l’amener à contribuer systématiquement aux dépenses des territoires, faire des avances sans intérêt au budgets locaux (secteur primaire et  santé notamment), à accorder facilités d’escompte aux caisses de crédit agricole, et d’effectuer des transferts sans que les frais générés par ces opérations ne puissent apparaître comme une dépréciation de change. En contrepartie, et pour la bonne réalisation des missions qui lui étaient imparties, les fonds nécessaires libellés en francs métropolitain étaient mis à sa disposition sur un compte courant ouvert auprès du Trésor français, cela avec la création du  franc des Colonies Françaises d’Afrique, le franc CFA, au lendemain de la seconde guerre mondiale.



Article ajouté le 2006-07-29 , consulté 74 fois

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