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Les paradoxes de l’outillage colonial

Les paradoxes de l’outillage colonial

 

Longtemps après les premières tentatives  avortées de colonisation agricole du début du XIXème siècle, c’est seulement au lendemain de la première guerre mondiale, que l’opinion publique métropolitaine française commença à être acquise à la nécessité de la mise en valeur des colonies. L’appui considérable qu’elles avaient apporté à la France durant le conflit,  les  besoins que cette dernière avait d’être soutenue pour sortir son économie des décombres, avaient beaucoup joué dans cette évolution. Beaucoup de plans, mais très peu de réalisation au final, du moins jusqu’après la seconde guerre mondiale.

 

Le dessein de la colonisation économique des territoires africains progressivement mis sous leur coupe, fut dès le départ nourri par les envahisseurs occidentaux, même aux temps fort de la traite négrière, comme en témoignait le plan de colonisation agricole du Sénégal  conçu des juillet 1688, par Chambonneau.  Ce plan resté longtemps sans suite, fut, sous la double contrainte des nécessité économique du moment et du mouvement abolitionniste, repris à partir de 1816 par les gouverneurs coloniaux d’alors proches successeurs qui tous pensaient que la solution de la crise dans laquelle l’abolition de l’esclavage enfonçaient visiblement les comptoirs côtiers, était dans la transformation de leur hinterland  en zones de culture du coton et de l’indigo, d’autant que, pour ces produits la Métropole était tributaire de l’étranger.

Cette première tentative de colonisation agricole qui au Sénégal concernait spécifiquement le Wallo, échoua faute de main d’oeuvre. Nonobstant l’autorité du Brak  avec qui le gouverneur Schmaltz avait signé un accord de pourvoi  de main d’oeuvre, les hommes libres du Wallo  pour qui le travail de la terre pour autrui exprimait un état d’asservissement refusèrent de répondre aux sollicitations. L’administration de Saint-Louis se rabattit sur la main d’oeuvre servile qu’elle rachetait et utilisait comme “engagés à temps”, c’est-à-dire en échange d’un affranchissement  immédiat au terme de la prestation. Mais ce régime hybride, malgré ses dehors humanitaires, ne résista pas non plus à l’ire des abolitionnistes. L’échec final du premier plan de colonisation agricole du Sénégal,  précipitera  l’abandon -officielle- de cette pratique, en 1844.

Tout le temps qui suivit, et jusqu’après la seconde guerre mondiale, les principes classiques de l’économie de traite reprirent pleinement leur droit ; et leurs pratiques (échange en troc ou contre numéraires des denrées des du cru contre des produits européens manufacturés selon la loi des maisons de commerce, et avec l’appui des autorités) s’intensifièrent avec la pacification et l’élargissement de l’assise territoriale de la colonisation. Le besoin sourdait cependant de sortir les colonies de l’emprise parasitaire de la traite, pour  qu’elles génèrent plus de ressources et puissent mieux profiter à la Métropole.

Se plaçant dans la perspective dégagée, dans cette optique, par la Conférence coloniale de 1917, Albert Sarraut, alors ministre des colonies, formula en 1920 le  premiers plans de mise en valeur des colonies digne de cette appellation, pou une exploitation moins anarchique et plus rationnelle des colonies. Dans une interview à la  “Revue  des questions coloniales”, il s'en était expliqué, durant l'été 1920 :"notre faculté de produire se trouve réduite dans des proportions considérables. Pour réduire notre dépendance économique et financière, il est nécessaire que la France épuisée par les achats qu'elle a à faire à l'extérieur tire en fin de son propre sol continental et colonial le maximum de ressources”.

La réalisation du Plan Sarraut fut compromise par la loi des finances du 13 avril 1900. Celle-ci, en son article 33, enlevait aux colonies la possibilité de faire appel à la Métropole pour leur mise en valeur, en instaurant définitivement leur autonomie financière Cette loi faisait  assumer par chaque territoire colonial, les charges de son  équipement, de son exploitation économique, et de son fonctionnement administratif, et les obligeaient, dans le même temps, à contribuer financièrement à la vie de la Métropole.

L'acceptation de la nécessité d'une exploitation plus rationnelle des possessions d'outre-mer par les parlementaires n'était pas accompagnée de celle de son financement par les contribuables métropolitains. Au contraire. Le Plan Sarraut resta ainsi lettre morte.

Un  Plan de perfectionnement de l'outillage colonial fut, bien plus tard, en 1929,  proposé par le gouvernement Tardieu. Il fut même l'objet du Congrès de l'outillage économique colonial de juillet 1931, en même temps que le programme d'outillage colonial dégagé par Maginot qui avait pris la succession d'Albert Sarraut au Ministère des colonies. A cause de la crise, le crédit de 5558 millions de francs qui avait été libéré pour la réalisation du Programme Maginot, qui avait l’avantage d’être plu modeste que le Plan Tardieu, servit partiellement à renflouer, à soutenir des budgets coloniaux dont le déficit était de plus en plus inquiétants dans ce contexte de crise.

 La conférence économique de la France métropolitaine et d'outre-mer de décembre 1934-avril 1935 adopta les vues de l'inspecteur général des finances Edmond Giscard D'Estaing dépêché en mission en Afrique occidentale française et qui, de retour de la Colonie, avançait que " l'outillage à mettre en place devait être concentré dans un petit nombre d'aires géopolitiques minutieusement sélectionnées”. Mais le plan d'outillage adopté par la conférence ne fut pas mis en oeuvre en raison d'appréhension sur son coût et la rémunération des capitaux requis.

 

Le fonds d'équipement préconisé sous le Front populaire lors de la Conférence des gouverneurs généraux des colonies en novembre 1936, n'eut pas plus de chance. Le parlement continuait de refuser de voter les crédits correspondant à  ces programmes, et que les colonies étaient incapables de dégager d'elles mêmes. La mise en place de l'outillage dans  les quatre premières décennies du siècle,  fut, pour l'essentiel, financée par les budgets coloniaux, par les indigènes principalement, puisque le principe était de faire financer l’exploitation des colonies d’abord par leurs habitants eux-mêmes.

L’impôt indigène fut une la composante essentielle des budgets et sources de dépenses coloniaux. Compte tenu du poids cumulé de l'imposition directe indigène (de 25 à 50% du total), des taxes à la consommation induite des redevances douanières (pas loin de 30%) et du reste des contributions indirectes indigènes (permis licences patentes, etc.), l’on était pas loin du fait. Le financement issu des entreprises et individus d'origine métropolitaine représentait fort peu jusqu'aux années 20, et 25% au plus, vers la fin des années quarante. La prise en considération de "l'investissement humain" forcé, en totalité africaine, risquerait de faire pencher la balance, encore plus en faveur de la mise en valeur par les Africains eux mêmes, de leur pays pour le compte du colonisateur.          

Des subventions métropolitaines étaient autorisées par la loi sur l'autonomie financière des colonies du 13 avril 1900. De fait la contribution de mise en route aux recettes de l'ensemble AOF en 1905 (18%) était tout à fait exceptionnelle. Son  pourcentage variait d’ailleurs, par la suite, entre 0 et 1%. La contribution nette annuelle de la Métropole à la Colonie était égale au différentiel entre ses crédits et éventuelles subventions,  et les remboursements de dettes et la contribution que la Fédération avait l’obligation de  verser à la Mère patrie.

L'AOF a surtout été mise à contribution par la Métropole dans les périodes de pointe de l'économie coloniale. Cette  redevance obligatoire représentait 1% du budget de l'AOF entre 1910 et 1918, 3 à 4%  à partir de 1915 et 1 à 2% de 1926 à 1931, et de 1936 à 1939.

Le poids de la dette sur les budgets coloniaux mit incontestablement en marche le processus infernal de l'aide et de l'endettement. En 1936, la dette représentait 40% des dépenses du budget général de l'AOF. La charge a été maximale, au moment les moins propices: période de guerres 1914-1918, 1939-1945, ou de crise 1933-1937. Les échéances, -le service de la dette-  dépassaient 10% le total des dépenses de l'ensemble ouest-africain avant la guerre et jusqu'en 1919, et oscille au de-là entre 5 et 8%.

La moitié de l'aide française a été fournie à l'AOF avant la première guerre mondiale (121 millions de 1905 à 1913) soit, en moyenne 13 millions par an. L’autre moitié pendant la grande dépression de 1931 à 1938 (14 millions par an). Entre-temps c'est au contraire la l'AOF qui subventionne le budget de la Métropole, il est vrai de façon limitée: une moyenne annuelle de 800.000 francs sur 17 ans, de 1914 à 1930.

Entre 1920 et 1929 seuls 5% des dépenses budgétaires de la fédération de l'Afrique occidentale française avait été consacrés à l'équipement, alors qu'une part significative de ses ressources était affectée au fonctionnement des services administratifs. C'est au Sénégal que les infrastructures réalisées avec les deniers publics locaux étaient les plus importantes. La colonie y avait investi 17% de ses ressources entre 1920 et 1929, avec une période dégressive qui se situe entre 1921 et 1925. 

Le coût de l'équipement public intérieur de l'AOF peut-être estimé, de 1905 à 1938, à 1.445 millions de francs. A supposer que la totalité de l'apport métropolitain (220 millions) ait été consacré à l'équipement - ce qui n'est évidemment pas le cas -, la participation de Métropole aurait donc été de 13% au plus, dont l'essentiel fourni avant guerre.

Dépourvus de moyens financiers propres et ne recevant aucune aide véritable de la Métropole, les colonies françaises d’AOF virent leur “progrès économique et social”, si tant est  que l’expression pouvait être de mise,  durablement  freiné. C’est contre cette attitude délibérée de blocage de l’expansion économique des colonies  que, lors de la Conférence économique de la France métropolitaine et d’Outre-mer  que René Lemaignen, alors  délégué de la Société des ¨Ports Africains s’était élevé : “imposer à une colonie le financement total de son outillage, c’est lui faire payer les frais de son premier établissement avec une production qui n’est pas encore organisée ; c’est exiger d’une affaire qui débute  le paiement de son installation au moyens de bénéfices qui n’existent pas encore”. Sa conviction était que “ la métropole doit se comporter envers les colonies comme un bon créancier qui, ayant accordé son concordat, se solidarise avec son débiteur en qui il a confiance”.

Les territoires coloniaux d'Afrique noire ont peu attiré les capitaux privés français, du moins jusqu'à la première guerre mondiale, face aux flux d'investissements dirigés vers les pays semi coloniaux, vers les chemins de fer d'Europe centrale ou de la péninsule ibérique, sans même parler de la Russie et de la Turquie d'avant-guerre.

Les investissements privés réalisés en AOF seraient le fait d'entreprises bien intégrées au marché qui, avant guerre comme bien après, participaient au moins autant que l'Etat français à l'équipement du territoire, et bien plus que lui en  phase de prospérité capitaliste.

Toute l'infrastructure qui avait été mise en place au Sénégal, plus par les finances publiques que privées, avait pour objet essentiel  de servir au drain  vers la Métropole des produits de base de l'ensemble colonial ouest-africain. Les investissements industriels répondaient au besoin de corriger les avatars de l'économie de traite à ses périodes de crise les plus aiguës,  comme on le verra, par la suite et plus en profondeur, avec la mise en place des premières  décortiqueries, huileries, conserveries, etc.



Article ajouté le 2006-07-29 , consulté 64 fois

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