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L’effort de guerre

L'effort de guerre

Catastrophiques pour l'Europe et  en particulier pour la France qu'elles avaient, à chaque fois, laissée exsangue malgré la victoire, la première et la seconde guerres mondiales avaient plus fortement encore exténué et prostré les colonies. Celles d'Afrique occidentale et équatoriale que ces conflits ne concernaient que de très loin, furent malgré tout obligées d' y contribuer humainement et économiquement, en réponse forcé à l'effort de guerre auquel la France métropolitaine les avait, à chaque fois conviées.

 

L'effort de guerre, en 1914-18 comme en 1939-1945, s'était traduit en Afrique française par le renforcement du système du travail forcé, des réquisitions, des prestations et des prélèvements, par l'extension des cultures et contributions obligatoires, et par l'accentuation conséquente de la misère des populations autochtones  pressurées à l'extrême.

Au plan militaire, et pour la première guerre, sur les 700.000 combattants et 240.000 auxiliaires employés dans les usines métropolitaines, fournis par l'empire colonial à la France Albert Sarraut, ministre des colonies à l'heure des bilan, avançait que 193.349 étaient des tirailleurs sénégalais, originaires du Sénégal et des sept autres colonies du groupe de l'A.O.F, et 17.910 de l'AEF, soit au total 211.259 recrues.

Jusqu'en 1914, sur instruction du  gouverneur général William Ponty, le recrutement de soldats noirs en AOF étai limité à un contingent annuel de 10.000 hommes, aussi bien  pour les besoins militaires de la Fédération que pour des missions extérieurs, afin que la pénurie dont on se préoccupait dans les milieux administratifs et économiques ne s'accentuent pas trop au détriment de l'agriculture, du commerce et de l'industrie de la Colonie. Mais avec l'entrée de la France en guerre contre l'Allemagne, ce souci s'évanouit devant les exigences métropolitaines en matière de défense.  Les recrues pour la guerre  passèrent à  29.742 tirailleurs en 1914, à 34.655 en 1915, à 51.913 en 1916 et à 63.208 en 1918 ; ils n'auront chuté qu'en 1917, à 13.831 soldats, mais seulement en raison de  la nécessité qui s'était alors faire sentir de laisser un peu plus de bras à l'AOF pour le renforcement de ses capacités à répondre aux demandes de produits  de la Métropole, lesquelles étaient devenues plus importantes. 

Avec la loi de 1914 portant son nom et qui reconnaissait la pérennité de la citoyenneté française aux ressortissant des quatre communes et à leur descendances, le  député Blaise Diagne,  également nommé "Commissaire de la République" en Afrique Occidentale contribua sans doute à "l'engagement patriotique" des Saint-Lousiens, Goréens, Dakarois et Rufisquois sous les drapeaux. Mais les recrues envoyées à la guerre comme chair à canon étaient plutôt de jeunes indigènes.

Le challenge de Diagne dans son rôle circonstanciel de gouverneur général de l'AOF chargé de diriger la circonscription était de lever 40.000 hommes en 1918. Les plus de 63.000 qu'il avait finalement réussi à faire mobiliser, et l'augmentation des recrues qui était régulière jusqu'en 1917 n'étaient pas dus à un engagement volontaire et intéressé des jeunes indigènes, mais plutôt à la mise en brande d'une machine administrative puissante  répressive.

Le gouverneur général Joost Van Vollehonven confirmait  les excès du recrutement en les dénonçant  en 1917 dans un rapport adressé au ministre des colonies, avant d'aller lui même se faire tuer au front : "nous avons pratiqué, sous le nom de recrutement  de tirailleurs, une chasse à l'homme plus terrible que ne le furent jamais le expéditions des faiseurs d'esclaves, car la nôtre s'est étendue à la fois sur tous les territoires de l'Afrique Occidentale et s'est traduite non seulement par l'arrachement des recrues à leurs familles, mais aussi par leur envoi  au-delà des mers, dans un pays dont on ne revient pas ou dont on revient mutilé" .  Les foyers de résistance ne manquèrent pas qui s'opposèrent, de diverses marnières, à ces exactions.

Sur les 211.259 jeunes gens recrutés en Afrique occidentale et équatoriales française sur la période 1914-1918, 24.762 furent officiellement recensés comme "morts pour la France", donc le dixième des troupes. Avec les innombrables disparus dont le décès n'a pas été enregistré, et ceux qui n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes à leur retour de la guerre, les pertes réelles étaient  beaucoup plus importantes, et devaient avoisiner le cinquième des effectifs.

Ce furent là autant de bras longtemps ou définitivement rendus indisponibles pour la Colonie et qui accentuèrent le manque de main d'oeuvre et, par voie de fait, la pression exercé sur la main d'oeuvre non mobilisables pour la guerre. Et plus les activités agricoles, industrielles et commerciales de la France s'enfonçaient dans la crise du fait des conséquences de la guerre, plus les colonies étaient mises à contribution pour le ravitaillement de ses industries qui tournaient encore, et surtout pour le ravitaillement des armées.

Ainsi, en plus des travailleurs fournis plus de force que de gré,  il leur était exigé dans les mêmes conditions, d'accroître leurs production et exportations de produits de base pour la Métropole, et d'en faire autant concernant les cultures vivrières (riz, mil, fonio, etc) qui, auparavant n'étaient aucunement dans les préoccupations du colonisateur. Pour arriver à leurs fins, les administrations locales allièrent  les cultures obligatoires notamment sur les "champs du commandant" selon les besoins exprimés par la métropole, les achats de produits à des prix imposés, ou "convenus" pour reprendre l'euphémisme d'alors, la réquisition - spoliation qui touchait jusqu'aux réserves vivrières des indigènes, et  le travail forcé pour la récolte ou la cueillette des produits et leur manutention jusqu'à leur embarquement sur les navire en partance pour la France.

L'apport économique de l'AOF se fit presque exclusivement en direction de l'industrie métropolitaine. Les livraisons  étaient constituées à 94% d'oléagineux (dont 3/4 d'arachides sénégalaises) et à 6% de céréales (mil, maïs, riz),  de coton et de ricin, provenant pour l'essentiel du Haut Sénégal - Niger, de la Guinée et du Dahomey. Malgré les difficultés de ravitaillement, la part des arachides sénégalaises dans l'approvisionnement  de l'industrie métropolitaine  des corps gras n'avait cessé de croître durant la première guerre mondiale. Elle vint même à représenter  la moitié de leur approvisionnement en  1918 contre le sixième en 1913, cinq années plus tôt. 

Au total, les colonies avaient été d'un appréciable soutien humain et économique à la Métropole. L'effort de guerre avait révélé leurs potentialités, et fait comprendre qu'avec plus de rationalité et d'investissements conséquents, leur mise en valeur pouvait permettre à la France de se relever des décombres de la guerre et de relancer très rapidement son économie. Nombre de plans furent conçus dans ce sens (cf. chronique du 2 novembre 1999), mais les moyens ne suivirent que parcimonieusement. Toujours est-il que, dans l'entre-deux guerres, l'outillage d'exploitation coloniale se modernisa quelque peu, avec le renforcement du réseau routier et ferroviaire, l'amélioration des infrastructures portuaires, le développement conséquent des chantiers de travaux publics et de bâtiment, un certain frémissement industriel et un réel dynamisme commercial fondé sur l'exportation plus consistante de produits de base et l'importation  non moins importante de produits manufacturés et énergétiques métropolitaines.

La seconde guerre mondiale stoppa net cet élan. Les colonies d'AOF et d'AEF dont l'évolution des activités et du mode de consommation - et la stratégie sous-jacente- avaient élargie la dépendance envers les produits importés de la Métropole, ou par son canal, n'en recevaient pratiquement plus rien. Non seulement elles se trouvèrent  condamnées à vivre sur elles-mêmes, dans la pénurie et les restrictions, mais en  plus elles durent, comme en 1914-1918, se plier à un nouvel effort de guerre ; celui là était encore plus éprouvant car les  populations  mourraient déjà de faim.

Aux paysans on prenait tout ce qui pouvait être stratégiquement utile.  Que ce soit sous le gouverneur général Boisson pour la satisfaction des  exigences de Vichy et des Allemands, ou sous le Comité de la France Libre pour la machine de guerre allié, les méthodes furent les mêmes : spoliation, réquisition, cultures obligatoires, abus des souscriptions volontaires...



Article ajouté le 2006-07-29 , consulté 70 fois

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