1939-1945: cette guerre qui n'était pas nôtre...
1939-1945: cette guerre qui n'était pas nôtre...
Face à l'incapacité de la Société des Nations à freiner les ardeurs expansionnistes de ses membres divisés à l'extrême et déjà en pleine course aux armements, la montée du péril fasciste sur les décombres de la crise économique des années trente, ne pouvait que conduire à un second conflit planétaire. Il éclata en septembre 1939 avec l'invasion de la Pologne par l'Allemagne. Il ne prit fin qu'après les atrocités atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki d'août 1945.
Loin d'être nôtre, cette guerre n'était en fait qu'un règlement de comptes, de plus, entre des nations occidentales que leurs intérêts antagoniques rangeaient dans le camp de l'Axe, ou dans celui des Alliés, l'un et l'autre mus par une farouche ambition de dominer et de régenter le reste du monde. En réalité, c'est le seul fait colonial qui obligea le Sénégal -et le reste de l'AOF- à se placer aux côtés de
Sa position centrale sur la côte Atlantique, entre l'hinterland africain, l'Europe et l'Amérique, plaçait le Sénégal tout naturellement dans le dispositif stratégique de la «mère patrie» et de ses Alliés. Outre sa situation géographique particulière, son port en eau profonde et son aéroport déjà intégré dans le trafic aérien international l'y prédisposaient. Quelque vingt ans après la première guerre mondiale, Dakar s'offrait à nouveau comme point d'appui idéal à d'éventuelles opérations militaires offensives ou défensives. Et comme plate-forme de premier ordre pour le ravitaillement de l'Hexagone en «chair à canon», en vivres et autre ressources naturelles, en contribution forcée à «l'effort de guerre».
Mais c'est dans l'indifférence que le début des hostilités, l'attaque allemande de la Pologne, le 1er septembre 1939, est accueilli dans la colonie. Sauf bien évidemment dans les cercles intellectuels au fait de l'évolution des relations internationales, et chez les anciens de la première guerre mondiale. C'est dans ces milieux, généralement citadins, que l'entrée en guerre de la France contre l'Allemagne, le 3 septembre, fut le plus commentée, non sans inquiétudes, à la lumière des informations venues du lointain front, et relayées par Radio Dakar et le journal «Paris- Dakar».
L'immense majorité de la population sénégalaise, les indigènes des campagnes et des villes, «taillables et corvéables à merci», ne se sentait guère concernée par cette guerre, beaucoup plus préoccupée qu'elle était par les affres quotidiennes du fait colonial. Leur statut de sujets était difficilement compatible à un attachement patriotique à la France.
DANS L'ARMEE,
DE GRE OU DE FORCE
Aussi les autorités coloniales eurent tous les problèmes du monde, à lever des troupes en leur sein. Et malgré les menaces de sanctions et de représailles brandies et très souvent mises à exécution par leurs auxiliaires locaux, la mobilisation indigène n'eut jamais l'ampleur souhaitée. En atteste l'important nombre de «bons absents», de soldats recrutés mais qui ne se présentèrent pas le jour de leur incorporation, recensés dans les rapports de l'époque sur la mobilisation. Même si, par la suite, beaucoup furent repris et enrôlés de force.
De 1939 à 1945 près de 200.000 jeunes ouest-africains avaient ainsi été se battre, plus de force que de gré, pour la France. Le premier contingent sénégalais qui embarque de Dakar pour l'Hexagone, le 6 septembre 1939 était fort de 2000 hommes. Les effectifs des contingents qui suivirent, varièrent annuellement autour de ce chiffre.
En principe il fallait être physiquement apte et avoir environ 20 ans pour être incorporé. Mais la plupart des recrues étaient bien plus jeunes ou beaucoup plus vielles. Certains conscrits étaient «donnés» en lieu et place de
«vrais 20 ans», par tel ou tel chef de village soudoyé par des parents qui, ne voulant pas voir leurs enfants partir se faire tuer pour une cause qui n'était pas, a priori, leur, les dissimulaient dans la brousse lors du passage des agents recruteurs. D'autres avaient triché sur leur âge pour partir à tout prix.
Effectivement des sujets français, dans les cercles du Djollof, du Baol et du Cayor se portèrent volontaires pour être enrôlés. Soient ils étaient poussés en cela par leurs parents répondant favorablement à la requête de chefs de canton et de marabouts très influents. Ou alors ils trouvaient dans leur enrôlement un moyen fort bien commode de cesser d'être des indigènes ordinaires, de relever conséquemment leur standing et niveau de vie, et de découvrir de nouveaux horizons, ceux de Dakar ou de la France véritable.
Mais beaucoup d'autres jeunes Sénégalais, et sans doute le plus grand nombre, au sein de la population flottante de Dakar qui échappait à tout contrôle, et dans les cercles de Linguère, de Podor, d'Oussouye et dans cantons voisines de la Gambie firent bien des difficultés aux sergents recruteurs.
LES CITOYENS FRANCAIS
POUR
La situation était cependant différente avec les citoyens français des quatre communes qui avaient les mêmes droits et obligations -notamment militaires- que les Métropolitains, conformément à la «Loi Blaise Diagne» de 1914. La plupart de ces Sénégalais-là avaient à coeur la défense de la «mère patrie». Ils acceptèrent plus facilement de se mettre sous les drapeaux, quand ils furent appelés à l'accomplissement d'un devoir qu'ils considéraient comme civique. Mais ils ne constituaient point tout le Sénégal, loin s'en faut...
Et pourtant on prêtait à tous les Sénégalais la «volonté unanime» de se sacrifier jusqu'au dernier pour la France, durant les premiers mois de mobilisation pour la guerre. Ainsi le 4 septembre 1939, Parisot gouverneur du Sénégal assurait, par télégramme, le gouverneur général de l'AOF, Léon Cayla, comme quoi les populations sénégalaises répondaient à son appel à la mobilisation générale «dans un véritable enthousiasme patriotique, se déclarant prêtes au sacrifice suprême pour la défense de la mère-patrie». Cayla s'en fit, bien entendu, l'écho dans son rapport aux autorités métropolitaines: «au Sénégal, c'est l'enthousiasme qui prévaut puisque les habitants ont appris les leçons des braves travailleurs. Ils ne connaissaient pas de défaite et savaient seulement l'infliger. Ainsi vont-ils à nouveau manifester un grand loyalisme à la France».
L'HUMILIATION DE
En réalité, ces témoignages reflétaient surtout l'état d'esprit qui prévalait parmi les citoyens français, au moment de la mobilisation. Dans tout le reste du Sénégal, la perception des enjeux de la seconde guerre mondiale, n'évoluera qu'avec la défaite et l'occupation aux deux tiers de
Si les citoyens français des quatre communes étaient abasourdis, consternés et indignés par la défaite de la France et sa honteuse capitulation, les Sénégalais de l'intérieur apprirent, mais sans manifestation particulière, que la France n'était point, telle qu'elle s'était jusque-là présentée être à leurs yeux de colonisés, la Nation la plus puissante du monde. Elle n'était pas invincible.
L'on n'en tira pas pour autant de conclusions hâtives dans le sens de la conquête de l'indépendance. Ce n'était point dans les visées immédiates des leaders d'opinions de l'époque. En effet le flot d'informations qui inondait la colonie et les témoignages des soldats sénégalais démobilisés et rapatriés, sur le barbarisme et le racisme nazi, les poussaient au réalisme, à préférer rester dans le giron d'une France républicaine à libérer impérativement, plutôt que d'accepter le domination allemande.
C'est ainsi qu'il faut comprendre les nombreuses manifestations de soutien et d'attachement à la France, au Sénégal et dans l'ensemble de l'AOF, après la défaite de 1940. Elles furent le fait au Sénégal de l'Association des anciens combattants pour «le triomphe du droit et de justice contre la force brutale », de la Fédération des fonctionnaires indigènes du Sénégal et de la Mauritanie avec «une foi ardente en la juste cause pour laquelle la France se bat», du Conseil colonial qui témoigne de «la volonté bien attestée de toute la population du Sénégal, européenne et indigène, de ne jamais reconnaître la capitulation qu'elle est unanime à repousser».«Le Sénégal, poursuivait Moustapha Malick Gaye le président du Conseil, est et veut rester terre française...Il veut demander à cet effet l'aide matérielle de nos alliés anglais, et leur apporter sa totale collaboration dans la lutte sans merci contre l'ennemi commun".
CRAINTE ET
REJET DU NAZISME
Entre autres professions de foi et prises de position relayées par le journal «Paris-Dakar » celle de l'Amicale des instituteurs du Sénégal refusant «d'envisager un seul instant l'éventualité d'une domination nazi...Pour tout dire
La crainte et le rejet général du Nazisme transpire de ce passage extrait de l'appel du lieutenant Mbakhane Diop Lat Dior, à tous ses compatriotes, publié par le «Paris-Dakar» du 27 juin 1940: «...Si nous Sénégalais tombions sous la domination allemande, sous le joug et la férule de ce peuple sans coeur, nous serions voués à l'esclavage le plus abominable accompagné de ses maux les plus atroces. Pour comble de malheur, notre sainte et chère religion musulmane serait abolie ».
Les manifestions et déclarations de soutien à la France et ses alliés contre le Nazisme débouchèrent au Sénégal comme dans l'Hexagone, à la création d'un mouvement de résistance. Il ne tarda pas, selon le témoignage d'un de ses animateurs, Abdel Kader Diagne «à gagner Dakar, les villes et les villages du Sénégal et de la Mauritanie».
En fait, cette résistance n'eut véritablement de forme et de cohérence qu'après la période de Vichy qui, de 1940 à 1943, sous le gouverneur général Boisson, fut marquée par l'obscurantisme politique, la suppression de toutes les libertés, et surtout d'expression, l'inquisition militaire, le durcissement de l'exploitation économique et humaine de la colonie, et la terreur. Dans ce contexte, beaucoup de Sénégalais des communes, et surtout les Métropolitains et les Levantins de la colonie, étaient largement indifférents aux gesticulations de Gaulle, à son appel du 18 juin 1940. Ils lui furent même franchement hostiles, après son coup manqué du 23 septembre 1940 contre Dakar. Ceux-là pensaient que la sauvegarde de leurs intérêts était plutôt dans le maintien de la colonie, hors de la guerre, sous la houlette du gouvernement de Vichy. Le bombardement de Dakar avait occasionné 2.200.000 de dégâts matériels, fait près de 500 victimes humaines, dont une cinquantaine de morts, à Dakar, Rufisque et Gorée.
Mais avec les critiques amères et acerbes des soldats démobilisés et retournés à la colonie, contre la reddition du maréchal Pétain et la barbarie nazi, la haine envers l'Allemagne hitlérienne qu'elles envenimèrent, et les positions prises par les chefs religieux pour le relèvement de
RESTAURATION DES LIBERTES,
SUREXPLOITATION
Le ralliement à la France libre ne se fit effectivement qu'en 1943, après le départ du gouverneur général Boisson, et son remplacement par Cournarie. Ce dernier ferma la parenthèse de Vichy, en restaurant les libertés politiques d'avant guerre, lesquelles restèrent, jusqu'à la fin du conflit mondial, l'affaire des seuls citoyens français. Tous les autres Sénégalais, du fait de leur statut inique de sujets, n'étaient pas électeurs, mais seulement contribuables et prestataires.
Sous le régime de la France libre, la pression exercée sur ces populations pour les faire participer, au-delà de leurs capacités réelles, à l'effort de guerre, fut tout aussi intense que sous Vichy. Durant tout le déroulement de la guerre les bras valides manquaient terriblement dans la colonie, les conditions climatiques étaient des moins favorables, et l'outillage était des plus rudimentaires et obsolescents.
Malgré tout, l'administration coloniale fixait aux producteurs ruraux des obligations de contribution en nature, sous forme d'arachide et de produits vivriers, qui ne tenaient point compte, ni de leurs capacités, ni de leurs besoins propres. Ils étaient souvent amenés à s'endetter auprès des commerçants levantins pour compléter leur participation à l'effort de guerre. La pression fiscale s'était, en plus, considérablement accrue. Et, à partir de 1943, une contribution exceptionnelle de 10 francs par tête d'habitant fut instaurée. En 1944 le Sénégal contribua pour 3.765.000 à la constitution du «Milliard de la libéralisation».
LE «MAL VIVRE»
DES SENEGALAIS
Le «mal vivre» des Sénégalais avait d'autant plus empiré dans ce contexte de spoliation, de prélèvement abusif, de réquisition, et de pénurie qu'il était beaucoup plus difficile de se nourrir, de se soigner et de s'habiller décemment. La production vivrière locale ne suffisait pas. Le marché local étant parcimonieusement ravitaillé de l'extérieur. Tout était rationné: le riz, la viande, le sucre, le lait, et le pain exclusivement réservé au populations vivant à l'européenne.
Dès 1942, les stocks de tissus furent pratiquement épuisés. En ville, les rebuts vestimentaires militaires furent très prisés. Nombre de citadines abandonnèrent les robes longues pour des shorts, et des corsages couvrant tout juste les poitrines. Le rétrécissement des shorts amena en 1942, le pouvoir colonial à interdire leur port, pour manque de décence. D'aucuns allèrent jusqu'à profaner des sépultures pour récupérer des costumes européens ou de précieuses mètres de percale. Dans les campagnes l'on revit des temps plus anciens, et des habits furent même taillés dans des sacs de jute ou de sisal.
Le marché noir fut partout de mise. Ceux qui avaient assez d'entregents et de connaissances bien placées pour se procurer plusieurs cartes de rationnement en profitaient pour sortir beaucoup de marchandises et les revendre, sous le manteau à de prix astronomiques.
Le bois et les tourteaux d'arachide compostés avaient remplacé le charbon dans la chaudière des usines et ces centrales électriques thermiques, et le gazogène à charbon de bois, l'essence des automobiles. La déforestation fut conséquemment massive.
Les médicaments les plus simples, comme la quinine, manquaient. Alors que la malnutrition, l'insalubrité et les privations de tous ordres avaient accru la vulnérabilité des populations. C'est pourquoi la peste qui a germé sur la cargaison de viande pourrie déchargée sur la baie de Hann, par le «Kipura», un cargo anglais torpillé en juin 1944, se répandit comme une traînée de poudre sur tout Dakar, avec comme premiers véhicules des rats pesteux qui avaient attaqué des matelots. On dénombra un millier de morts du côté des indigènes, et une douzaine seulement chez les Européens.
Au total le colonisé, qu'il fut sénégalais, ou plus largement africain et asiatique, était la plus grande victime de cette guerre qui n'était pas du tout sien. Ce sont ses souffrances morales et physiques, l'exploitation à l'extrême, et sous la contrainte, de toutes ses potentialités naturelles et humaines, qui permirent en grande partie de vaincre le Nazisme et de jeter les bases du renouveau économique et social des pays du Nord.
Le colonisé n'eut pratiquement pas le bénéfice d'aucune ristourne de guerre, malgré toutes les promesses qui lui avaient été faites. La fusillade de Thiaroye du 28 novembre 1944, symbolisait le cynique refus du colonialisme d'évoluer, conformément à ses attentes.

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