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CRISE IVOIRIENNE : Les nuages s'estompent entre Dakar et Abidjan

Les nuages s'estompent entre Dakar et Abidjan

 

PAR AMADOU FALL

La crise qui, depuis septembre 2002, a déchiré la Côte d'Ivoire en deux entités, le Nord entre les mains des Forces nouvelles dissidentes et le Sud resté dans le giron de l'Etat central, n'a pas fait que des ravages internes. Elle a failli déconstruire, de façon irrémédiable, l'entente qui a longtemps prévalu entre la Côte d'Ivoire et le Sénégal, en raison de sérieuses divergences, non pas entre leurs peuples, mais entre leurs chefs d'Etat, les présidents en exercice, Laurent Gbagbo et Abdoulaye Wade. Avec tous les dégâts collatéraux  que la persistance de ce conflit crypto personnel peut avoir sur leurs deux pays et la sous-région.

Pour mémoire, le président Abdoulaye Wade n'avait pas du tout apprécié, en décembre 2002, le fait que le Sénégal  ait été écarté du groupe des six pays ouest–africains (le Togo, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Ghana et la Guinée-Bissau) chargés de la médiation dans la crise ivoirienne au nom de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest), alors qu'il en assumait la présidence. Le ressentiment du président Wade envers ce « crime de lèse majesté » avait alors bien été souligné par son chef de la Diplomatie, Cheikh Tidiane Gadio, dans un entretien au quotidien national sénégalais « Le Soleil »  publié dans une édition spéciale consacré à la Côte d'Ivoire : « On ne peut ne pas associer le président en exercice d'une organisation à une médiation quand un des pays membres est en difficulté, comme c'est le cas pour la Côte d'Ivoire ». Cette colère était d'autant moins feinte, que la démarche du groupe de contact faisait fi des efforts déployés par le Sénégal et qui avaient  été, peu de temps auparavant, sanctionnés par la signature de l'accord de cessez-le-feu intervenu entre les mutins et pouvoir central ivoiriens, le 17 octobre 2002, et par les débuts, certes laborieux, de la constitution d'une force ouest-africaine d'interposition.

 

TENTATIVE D'ISOLEMENT

 DU PRESIDENT WADE

Gadio expliquait alors la demande insistante faite au Sénégal par les rebelles du Nord de rester impliqué dans le dossier ivoirien par le fait que « ils ne comprennent pas que le Sénégal les ait convaincus de signer un accord de cessez-le-feu et d'engager le dialogue politique avec le gouvernement légal et constitutionnel du président ivoirien, Laurent Gbagbo, pour disparaître ensuite ».

La tentative d'isolement du président Wade du traitement de la crise ivoirienne fut, avant tout, la résultante première d'un conflit de leadership entre lui et certains chefs d'Etat de la CEDEAO, dont principalement le Togolais feu Gnassimbé Eyadema et le Nigérian Olesegun Obasanjo. En raison de ces rivalités pour la paternité d'une éventuelle solution à la crise ivoirienne, les difficultés deviendront encore plus sérieuses pour le président sénégalais avec le boycott du sommet de Dakar, le 18 décembre 2002, sur la question ivoirienne, par ses homologues  du Nigeria,  du Togo, mais aussi  du Mali et du Ghana.

Il ne sera pas non plus suivi par Laurent Gbagbo dans son option pour une médiation et une solution exclusivement ouest-africaine de la crise ivoirienne. Gbagbo lui préféra, en effet, une solution  à négocier à Paris et le parapluie militaire renforcé de la France. D'autant que la CEDEAO n'avait pu tenir sa promesse de déployer ses quelque 1.300 soldats, à  la date du 31 décembre 2002, comme annoncé plus tôt au sommet de Dakar.

En fait, ce sont toutes les forces politiques ivoirennes, y compris les mouvements rebelles, qui s'accorderont pour se retrouver finalement à Paris, le 15 janvier 2003 pour les négociations qui ont fait jour aux accords de Linas - Marcoussis. Pour sortir du splendide isolement dans lequel ses prises de positions à contre-courant l'emmuraient, le président Wade qualifiera, entre temps, «d'excellente chose » cette rencontre qu'il avait jugé inutile, deux semaines plus tôt car il estimait que les chefs d'Etat de la CEDEAO «maîtrisaient parfaitement le processus de paix en Côte d'Ivoire». 

Il est aujourd'hui clair, selon nombre d'observateurs de la scène politique ouest-africaine, que Laurent Gbagbo, qui n'a eu de cesse de douter de la neutralité des autorités sénégalaises dans la crise ivoirienne, a été pour beaucoup dans la mise à l'écart du Sénégal du groupe de contact de la CEDEAO et de tout le processus de négociations qui a suivi, à Linas-Marcoussis sous les auspices de la France, et en terre africaine avec la série des rencontres de Lomé au Togo, d'Accra au Ghana, sous l'égide de la CEDEAO et de l'Union Africaine.

Gbagbo a eu à accuser le président Wade, ainsi que son homologue Blaise Compaoré du Burkina Faso, de soutenir la rébellion ivoirienne, d'accorder aide financière et passeports diplomatiques à ses chefs. L'on a même prêté à la partie sénégalaise le désir de tirer tout le profit qui pouvait découler, pour elle, du pourrissement de la situation politique et sociale en Côte d' Ivoire et du délitement de son économie.

 

PAS D'INGERENCE PARTISANE

DANS LA CRISE IVOIRIENNE

Ces accusations sont battues en brèche par les autorités sénégalaises qui plaident non coupables sur toute la ligne. Elles se sont, à plusieurs reprises, défendues d'une quelconque ingérence partisane dans la crise ivoirienne. Elles rappellent, d'abord, que c'est dans le cadre préparatoire des pourparlers de Linas – Marcoussis et pour faciliter aux délégués des Forces nouvelles le déplacement sur Paris, et plus tard vers d'autres lieux de négociations extérieures à la Côte d'Ivoire, que des passeports sénégalais leurs ont été accordés. Cela sur la demande expresse du gouvernement français, à l'origine. L'on souligne au passage que ce type de document de voyage est commun à tous les pays membres de la CEDEAO.

Ensuite, le Sénégal n'a nul intérêt dans la péjoration accentuée de la crise que travers la Côte d'Ivoire, ajoute-t-on, en insistant  sur le fait que leurs peuples sont dans des liens fraternels et de sang qui ont résisté et continueront à résister à bien des épreuves. Comme en atteste le fait que  pas un seul des quelque 300.000 Sénégalais (90.000 officiellement recensés) qui vivent un peu partout en Côte d'Ivoire n'y a jamais été pris à partie, même au plus fort de la tension. L'on avait craint le pire lorsqu'en 2004, le président Wade, dans le franc-parler qu'on lui connaît, avait dit haut et fort, en substance, que « un Burkinabé est mieux traité en France qu'en Côte d'Ivoire, chez ses voisins frères de sang et de couleur ». Cela avait certes offusqué Gbagbo qui avait répliqué que « Wade devrait plutôt balayer devant sa porte en s'occupant du problème de la rébellion en Casamance », mais sans soulever outre mesure l'ire des Ivoiriens. La sortie du président Wade n'a, en effet, suscité aucune réaction anti-sénégalaise de leur part. Il en a été de même quand, au moment où la discussion était ouverte sur la place de Gbagbo sur l'échiquier politique ivoirien, une fois son mandat de président juridiquement arrivé à son terme, le président Wade fit une sortie tout aussi mal appréciée par son homologue, en disant qu'on devrait tout simplement le mettre à l'écart et confier le gouvernement de la Côte d'Ivoire à un groupe de technocrates, durant la phase transitoire menant à de nouvelles élections. 

Quid de l'intérêt économique du Sénégal dans la crise ivoirienne ?  Sans le vouloir, le Sénégal « profite » indirectement de la crise ivoirienne. Pour palier aux insuffisances du port d'Abidjan, les chargeurs maliens ont détourné leurs cargaisons sur le port de Dakar. L'on a également assisté au repli sur Dakar de PME, d'institutions, d'organismes internationaux et d'opérateurs économiques étrangers qui trouvent dans la capitale sénégalaise un lieu idéal pour le redéploiement de leurs activités. Ces transferts d'activités ont également «dopé» le marché de l'immobilier.  Le Sénégal offre, effectivement, aux affaires jusque-là basées en Côte d'Ivoire et qui se redéploient dans son espace un pôle de stabilité politique et une économie en phase de croissance.

Mais les pouvoirs publics et le patronat sénégalais n'en demeurent pas moins convaincus que le Sénégal n'a nul intérêt durable dans le délabrement de la Côte d'Ivoire, car il ne saurait se développer qu'en synergie avec elle, et avec tous les autres pays ouest-africains engagés dans le même processus d'intégration au sein du premier noyau qu'est l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA). Sous ce rapport, l'appauvrissement de l'un d'entre eux  est compris comme un handicap au développement de tous.  Pour avoir jusqu'en 2002 contribué pour 40% à la formation du PIB de l'UEMOA, la Côte d'Ivoire été jusque-là la locomotive du développement sous-régional. Aussi, les effets de la crise qu'elle traverse sur ses voisins sont  très vite apparus comme une préoccupation rendant très urgente la mise en œuvre de solutions de sortie du conflit.

 

L'HEURE EST RESOLUMENT

A LA RECONCILIATION

Après la dernière pique lancée, début février,  par le président Wade  à Laurent Gbagbo qu'il a indirectement accusé d'être la main étrangère qui finance les partis politiques sénégalais qui manipuleraient les étudiants de l'université de Dakar en grève, l'heure semble être à résolument la réconciliation.

Les présidents Gbagbo et Wade sont revenus à de meilleurs sentiments, l'un envers l'autre, comme en témoignent ces propos tenus dernièrement par le chef d'Etat ivoirien sur la Radiotélévision sénégalaise, la RTS, dont le directeur s'est déplacé jusqu'à Abidjan pour l'interviewer : « Il y a eu un moment où j'ai été très fâché avec le président Wade. Lui aussi a été très fâché à un moment donné contre moi. Pour tout vous dire, à cause de positions sur la crise ivoirienne ». Le Président Gbagbo confie que les relations avec son homologue sénégalais se sont considérablement améliorées : «  Il n'y a plus du tout aucun nuage entre le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Le président Wade m'a envoyé deux délégations de haut niveau pour m'inviter à Dakar. Je ferai un pas pour aller au Sénégal. »

En attendant, le ballet diplomatique se poursuit sur l'axe  Dakar - Abidjan, dans le sens de l'effacement total des nuages qui ont assombri leurs rapports, ces dernières années. Le 22 février dernier, Cheikh Tidiane Gadio, le chef de la Diplomatie sénégalaise était à Abidjan, porteur d'un message de Wade à Gbagbo. La teneur de cette missive portait, officiellement, sur la réflexion en cours concernant l'amélioration du fonctionnement des institutions communautaires  afin qu'elles soient  plus propices à l'intégration, voire au développement africain. Mais il a surtout été question, dans les échanges entre Laurent Gbagbo et son hôte, de la volonté d'Abdoulaye Wade de s'impliquer, encore plus que par le passé récent, dans la recherche de la paix  pour la Côte d'Ivoire intégrale. Le message semble être bien passé du côté Gbagbo, comme de celui de Charles Konan Banny, l'ancien Gouverneur de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) nommé Premier ministre de transition depuis le 4 décembre 2005.  Recevant le chef de la Diplomatie Sénégalaise, il a lancé, lui aussi, un appel pour le renforcement de relations construites pendant plus de cent ans et qui font que la Côte d'Ivoire et le Sénégal sont « les deux poumons d'un même corps ». 

Les mêmes sentiments ont été développés par le ministre ivoirien des Affaires étrangères, Youssouf Bakayoko qui, le 14 mars dernier, a été reçu à Dakar, par le chef de l'Etat sénégalais.  Il a, à l'occasion, « salué l'implication de Me Wade dans la recherche de solution à la crise ivoirienne, depuis 2002 ». Toujours pour raffermir les retrouvailles ivoiro-sénégalaises, le Premier ministre Charles Konan Banny  était, le 25 mars dernier, à Dakar où il s'est longuement entretenu avec le président Wade. Il  lui a fait le point de l'évolution  jugée positive de la situation en Côte d'Ivoire et transmis un  message de fraternité de Gbagbo. 

à sa sortie d'audience, Charles Konan Banny a, lui aussi, salué le rôle déjà joué par Abdoulaye Wade dans la recherche de solutions à la crise ivoirienne, en indiquant qu'il est clair que, pour le président Gbagbo, « l'axe Abidjan-Dakar doit redevenir une réalité ». A son départ de Dakar, il a dit repartir très satisfait de la volonté de Wade de s'impliquer encore plus.

Tant mieux, se dit-on dans la capitale sénégalaise, si les retrouvailles entre Wade et Gbago peuvent être profitables à  la décrispation de la situation en Côte d'Ivoire, et pour toute la sous-région ouest-africaine.

  

 

 

 

 

 

 



Article ajouté le 2006-07-30 , consulté 58 fois

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