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Les Ivoiriens et l'héritage d'Houphouët-Boigny

L'Houphouétisme, un héritage empoisonné

 

PAR AMADOU FALL

 

Depuis la disparition de Félix Houphouët Boigny, le 7 décembre 1993, la Côte d'Ivoire n'a jamais plus été en paix avec elle-même. Son héritage n'était autre qu'une bombe à retardement. Entre les mains de ses héritiers rivaux, il a produit un immense chaos économique, politique et social aux incidences extérieures des plus détestables. Les crises à répétition que traverse ce pays et dont  Henri Konan Bédié, Robert Guéï, Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et l'Armée sont les principaux protagonistes, sont révélatrices d'une réelle incapacité interne à faire la part des choses,  à départir la Côte d'Ivoire des avatars du « Houphouétisme ».

 

Avec Félix Houphouët Boigny la Côte d'Ivoire s'extirpa sans heurt de la colonisation française. Mais elle n'en rompit pas pour autant avec l'autoritarisme et le clientélisme qui furent son mode de gestion  du pouvoir et des êtres. Houphouët-Boigny disait, à qui voulait l'entendre, que «la colonisation a porté de vrais bienfaits à l'Afrique. C'est à elle que revient l'existence d'une nation ivoirienne unie au lieu de 60 tribus s'ignorant les unes les autres ». Il en emprunta les méthodes pour préserver cet état de fait.

La Côte d'Ivoire est un pays où se côtoient  une soixantaine de groupes ethniques parlant 60 dialectes différents. Elle compte 60% de musulmans, 20 % de chrétiens et 20% d'animistes. C'est une société complexe, avec des différences tranchées qui, depuis l'indépendance, pouvaient à tout moment dégénérer et se traduire par des tensions extrêmes.

Houphouët Boigny était obsédé  par la construction et la préservation d'une unité nationale dans un pays à la configuration socio-ethnique on ne peut plus hétérogène. Il a, quelque trente années durant, réussi à  maintenir cette société dans une certaine cohésion, sans qu'elle ne s'effrite et dérape entre l'ethnocentrisme, la religion et le régionalisme. Il a, dans le même temps,  amené cette même population à coexister de façon tout aussi relativement harmonieuse avec les millions de personnes venues des pays ouest-africains voisins, attirés par le boom économique ivoirien, mais également parce que la Côte d'Ivoire avait alors un réel besoin de bras et de cadres extérieurs.

 

AUTORITARISME, 

CHARISME  ET PROSPERITE

Houphouët a assouvi son dessein, en s'appuyant sur un pouvoir présidentiel fort, soutenu par le puissant et tentaculaire parti unique que fut le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire – Rassemblement Démocratique Africain (PDCI – RDA),  et en se servant de son charisme personnel, sur la toile de fond d'une prospérité économique qualifiée de miraculeuse et qui autorisait dépenses de prestiges et largesses  corruptrices d'oppositions. 

 La puissance de son magister et la large assise du parti unique auquel tous les Ivoiriens devaient se référer  lui  permirent de réduire les risques de crise de l'intégrité nationale, en recourant à une répartition relativement équitable des postes politiques entre les différentes tribus et provinces et en neutralisant  l'armée.  Servi par son charisme personnel, il consolida son pouvoir dans tous les coins de la Côte d'Ivoire, sans que n'apparaissent des concurrents représentant d'autres forces politiques.

Tout cela a sans été rendu possible, longtemps sans à coup, parce que sous Houphouët, l'économie ivoirienne inscrite dans la voie du libéralisme a connu un développement économique des plus spectaculaires. La Côte d'Ivoire se distinguait en Afrique de l'Ouest comme le pays modèle.  Sous Houphouët-Boigny, l'économie ivoirienne, premier producteur de cacao mondial, était l'une des plus puissantes d'Afrique. Elle attirait ainsi des immigrés de toute la sous-région.

Sous l'égide du parti unique, et en tirant parti de la prospérité économique, Houphouët-Boigny avait donc bâti un régime autoritaire qui semblait assurer un équilibre pérenne entre les composantes ethniques et religieuses et régionales à la Côte d'Ivoire. Il a ainsi fait de ce pays un modèle de stabilité dans une sous-région frappée par les guerres, de 1960 et jusqu'à  sa mort, le 7 décembre 1993. 

 

UN MODELE

NON VIABLE

Mais ce modèle, essentiellement fondé sur l'autocratisme, le clientélisme et le refus de toute opposition intérieure n'était assurément pas viable.  Il a d'ailleurs commencé à se lézarder sous Houphouët même, à l'épreuve de la récession économique qui  s'abattit sur la Côte d'Ivoire au cours des années 80.

 Avec la crise qui a subitement transformé le miracle économique ivoirien en mirage, la présence massive dans le pays des ressortissants sous-régionaux devint un réel facteur de difficultés, les richesses à partager s'étant résorbées de façon drastique. Pour les mêmes causes, l'équilibre social entretenu à force de prébendes à grande échelle, s'effrita à la mesure de l'incapacité grandissante du régime à distribuer ressources et pouvoirs. Le PDCI commença alors à connaître des divergences profondes annonciatrices d'une fin de règne difficile et de farouches guerres de succession.

Déjà, Houphouët qui pendant trois décennies s'était opposé à l'application de l'article 7 de la constitution qui prévoyait, depuis 1960, le multipartisme dans ses dispositions, fut contraint de le faire le 30 avril 1990, sous la pression de la rue et du vent des nouvelles démocraties qui soufflait  plus intensément sur la planète après le bris du mur de Berlin.  Les partis d'opposition devenus légaux, les forces de sécurité ont été de souvent utilisées contre les adversaires du gouvernement PDCI En mars 1993, Houphouët-Boigny dut affronter une mutinerie de sa garde présidentielle. 

La démocratisation forcée amena bien des rancœurs à trouver un exutoire sur le terrain politique.  Ainsi la naissance en 1990 du Front populaire ivoirien (FPI), dirigé par M. Laurent Gbagbo, d'origine Bété, fut d'emblée comprise comme l'expression politique des frustrations de l'ethnie Bété, longtemps victime d'un pouvoir dominé par l'ethnie Akan, à laquelle appartient le président Houphouët Boigny. Le régime ne manqua pas de traiter aussitôt le FPI de «parti Bété » et de «violent », accusant sporadiquement ses cadres de subversion et de complot.

La frustration des Nordistes est un autre legs empoisonné d'Houphouët-Boigny. Elle résulte de son traitement discriminatoire des religions. Ainsi, les musulmans, majoritaires dans le pays, se sont sentis, déjà sous Houphouët, frustrés du traitement préférentiel qu'il accordait à la religion chrétienne. 

Si Houphouët-Boigny a pendant longtemps dirigé la Côte-d'Ivoire sur la base d'une alliance entre Akan et Nordistes principalement, ces derniers commencèrent à exprimer, au début des années quatre-vingt dix, leurs frustrations de plus en plus mal contenues. Ils ne se sentaient pas récompensés à leur juste valeur de leur soutien politique, dénonçant le traitement injuste réservé à leur région dans le développement économique, la répartition des postes politiques, les tracasseries subies pour obtenir des cartes d'identité nationales parce qu'on les assimilait trop rapidement, sur la base de préjugés tenaces, à des étrangers maliens ou burkinabé.

En septembre 1994, quelques mois seulement après la mort d'Houphouët-Boigny, naîtra officiellement le Rassemblement des Républicains (RDR), parti implanté essentiellement dans le Nord, d'une scission au sein du   PDCI, parti majoritaire, qui se retrouvera de facto replié sur sa base Akan en mettant fin à la vieille alliance entre Houphouët-Boigny et les Nordistes.

 

LA BATAILLE DES HERITIERS

Le Houphouétisme qui avait atteint ses limites se décomposait ainsi, bien avant la disparition de son père fondateur. Son rappel à Dieu ouvrit une période de fortes turbulences, avec comme premier moment une sourde bataille entre  les héritiers présomptifs de celui qui a toujours refusé de se désigner un successeur. « Chez nous en pays Akan, le chef ne désigne pas de son vivant son successeur », se plaisait-il à répondre à qui l'interrogeait sur la question.

Ils étaient quatre à se battre déjà au chevet du «vieux »  moribond à Yamoussoukro son village natal,  à la fin de l'année 1993. Il s'agissait  du chef d'état major des forces armées, le  général Robert Gueï,  du commandant la gendarmerie nationale, le général Tanny Ehuéni, d'Henri Konan Bédié président de l'Assemblée nationale, et d'Alassane Dramane Ouattara,  Premier ministre.

Bédié s'appuyait sur l'article 11 de la constitution ivoirienne  pour revendiquer l'intérim du président défunt ; tandis que Ouattara  invoquait l'article 19 qui autorisait le Premier ministre à expédier les affaires courantes en cas de vacance du pouvoir pour une durée de 45 jours.

C'est finalement Henri Konan Bédié, un catholique issu de la même ethnie Akan qu'Houphouët, qui fut propulsé à la tête de l'Etat ivoirien pour achever le mandat du défunt  président.  Impopulaire et manquant d'envergure, Henri Konan Bédié souffla sur les bas instincts de la population pour attiser la méfiance religieuse et ethnique à travers sa propre forme de nationalisme, qu'on appela « Ivoirité ».  Il l'avait introduit en 1994 dans la Constitution. Elle indiquait que tout candidat à la présidence en 1995 devait «être ivoirien de naissance et de père et de mère eux-mêmes ivoiriens de naissance ». ".  Bédié décrétait ainsi qu'Alassane Ouattara, son adversaire n'était pas un vrai Ivoirien, mais un Burkinabé et devait en conséquence être écarté de la course à la magistrature suprême.

Konan Bédié fut élu président de la République en novembre 1995, à l'issue d'élections dites multipartites, mais en réalité boycottées par l'ensemble de l'opposition incarnée par la coalition FPI-RDR qui contestait le rejet de la candidature de M. Ouattara.

Durant les six années que Bédié est resté au pouvoir, et jusqu'à ce jour,    l'«Ivoirité »,  favorisé par un régime surtout soucieux de tourner la majorité électorale à son profit, s'est traduite par des menaces et exactions à l'encontre des Nordistes considérés comme favorables au RDR.  Les étrangers vivant en Cote d'Ivoire ont également perdu depuis lors le sommeil. L'ivoirité a engendré un sentiment de xénophobie chez une partie des Ivoiriens à leur égard. Dans le milieu rural, le concept inventé par Bédié  rime avec chasse à l'étranger.

 Dès son élection, Bédié limogea le général Gueï de l'Etat major de l'armée qui fut accusé de «tentative de coup d'Etat ». En fait, celui-ci avait refusé de sortir les militaires des casernes pour contenir les violences de la présidentielle de 1995 qui firent officiellement 5 morts dans le nord du pays.

Quatre années plus tard Robert Gueï reviendra sur le devant de la scène porté  au pouvoir, par le coup de force du 24 décembre 1999, perpétré contre le régime impopulaire de Bédié,  par des soldats qui se plaignaient d'être mal payés. Les Ivoiriens, las de Bédié, s'étaient réjouis du  «putsch de Noël »  exécuté sans effusion de sang. Ce coup d'état mit toutefois un terme à  la réputation de modèle régional de stabilité qu'avait la Côte d'Ivoire.

 Gueï au palais de la République promit  de «balayer la maison Ivoire »,  d'éliminer la corruption et de réécrire la constitution, et de remettre les choses en ordre, pour quitter tout de suite après. Mais il prit vite goût au pouvoir.  Gagné par des ambitions politiques, il était prêt, tout comme son prédécesseur, à se servir des  différends ethniques et religieux pour arriver à ses fins. En juillet 2000,  il fit voter par référendum constitutionnel le durcissement de la loi sur la nationalité, dans le seul souci d'éliminer de la course à la présidence, ses adversaires potentiels, Alassane Ouattara en première ligne.

 

DELIRES ET

DERIVES IDENTITAIRES

La Constitution de la Côte d'Ivoire, selon l'amendement de juillet 2000,  stipule en son article 35  «le candidat à la présidence doit être ivoirien d'origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine. Il ne doit jamais avoir renoncé à sa nationalité ivoirienne ou s'être prévalu d'une autre nationalité ». La constitution ivoirienne ainsi amendée  a été paradoxalement  adoptée par tous les partis, y compris  le RDR, principale cible des attaques xénophobes. Ce dernier a argué de quelques progrès dans le domaine de la transparence électorale et du droit de vote à dix-huit ans pour l'approuver.

Ce qui devait arriver arriva : le 6 octobre 2000, à quinze jours de l'élection présidentielle, une Cour suprême, de fait aux ordres du général putschiste, disqualifia, pour diverses raisons, quatorze des dix-neuf candidats qui allaient se mettre en lice. Alassane Ouattara est exclu de la compétition, bien entendu pour des raisons de citoyenneté, et l'ancien président Bédié pour ne pas avoir présenté un certificat médical conforme.

Alors que les premières tendances des résultats de l'élection présidentielle du 22 octobre 2000 donnaient Laurent Gbagbo vainqueur, le général Gueï dissout la Commission électorale nationale et se fit proclamer président élu. Abidjan bascule tout de suite après dans une violence meurtrière, le 24 octobre. Le 25 octobre Rober Gueï s'enfuit, abandonné par la police et l'armée, et Laurent Gbagbo est déclaré président.

Mais la boîte de  Pandore ouverte sera impossible à refermer. La succession ratée de Houphouët Boigny, et le  coup d'état  du 24 décembre 1999 ont pour de bon réveillé les vieux démons des divisions religieuses, ethniques et régionales de la Côte d'Ivoire, et débridé les rancœurs et les frustrations jusque dans l'armée. Des heurts, souvent sanglants s'en suivront régulièrement, avec comme éléments centraux, Alassane Ouattara et ses partisans frustrés de l'élection présidentielle du 22 octobre 2000  et aussi des législatives du 10 décembre 2000,  toujours pour une question d'«Ivoirité ».

Le RDR a  finalement participé aux élections municipales nationales du 25 février 2001,  remportant la majorité des sièges, soixante-trois, suivi du PDCI, qui en a gagné soixante, et du FPI qui en a gagné trente-trois. Et après le forum la réconciliation nationale, la reconnaissance officielle de l' « Ivoirité » d'Alassane Dramane Ouattara, et  la constitution d'un gouvernement d'union national, on pouvait espérer que tout allait rentrer dans l'ordre. Mais c'était sans compter avec l'armée, naguère inexistante et qui connaît désormais son pouvoir, depuis que le coup d'état du 24 décembre 1999 l'a introduit sur  la scène publique. La mutinerie du 19 septembre 2002 en est une édifiante illustration, qui est venu exacerber les clivages entre le Nord et le Sud ivoiriens.

Le drame de la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui c'est d'avoir hérité du «Houphouétisme », un système qui par l'autoritarisme, la distribution sociologiquement calculée des pouvoirs et des prébendes empêchait le tribalisme et la xénophobie qu'il couvait d'exploser.  La montée en puissance de l' «Ivoirité », et les crises à répétition qui secouent la Côte d'Ivoire, depuis des années, traduisent l'épuisement d'un système suranné qui n'a plus, de toutes les façons, le leader charismatique les moyens économiques et financiers de son maintien ou de sa reproduction. Aussi, sans une remise en question lucide du legs d'Houphouët-Boigny, le pays risque de s'enliser dans d'interminables querelles et de dangereux délires et dérives  identitaires.



Article ajouté le 2006-08-04 , consulté 67 fois

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