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Proche Orienrt : la Syrie dans l’œil du cyclone

Proche Orient  : la Syrie dans l’œil du cyclone

PAR AMADOU FALL

L’œil de Rafic Hariri poursuivra-t-il Bachar Al-Assad jusque dans sa tombe, jusqu’à la destruction du régime baasiste qui, depuis près d’un demi-siècle, régente la Syrie d’une main de fer ? Tout dépendra du rapport final de la Commission d’enquête des Nations-Unies conduite  par le juge allemand Detlev Mehlis sur les tenants et les aboutissants de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, le 14 février dernier à Beyrouth. Si ses conclusions attendues le 15 décembre prochain confirment l’implication de Bachar Al-Assad et de ses proches dans cet odieux attentat à l’explosif qui avait également coûté la vie  à Rafic Hariri et à vingt autres Libanais, l’on ne donnera pas cher pour sa peau.

Il y a  fort à parier que l’étau va davantage se resserrer autour du chef de l’Etat syrien et de sa famille. Déjà, le premier rapport déposé le 20 octobre 2005 par la Commission Mehlis, au terme de quatre mois d’investigations, faisait cas de « preuves convergentes » sur l’implication syrienne dans cet acte terroriste. Dans sa première version  que la presse américaine à qui elle est parvenue --par une erreur de transmission via Internet-- ne s’est pas privée de publier, des proches de Bachar Al-Assad et plusieurs hauts responsables  syriens et libanais sont nommément cités parmi les présumés commanditaires de l’attentat. Il s’agit, notamment, de son frère Maher Assad également chef de la Garde présidentielle, de son beau-frère Assef Chawkat, le chef du Renseignement militaire. Ces deux hommes  occupent des positions clé dans l’Exécutif syrien qui recoupe pratiquement le premier cercle de la famille Assad. Leur chute a toutes les chances de précipiter celle de Bachar.

Detlev Mehlis a jugé bon d’enlever de son rapport final les noms des personnes dont la culpabilité n’est pas avérée à ce stade des enquêtes et qui sont donc « présumés innocents ». Toujours est-il que l’implication syrienne dans l’assassinat de Rafic Hariri fait si peu l’ombre d’un doute aux yeux du reste du monde qui s’est aligné contre Bachar Al-Assad et son régime. La résolution 1636 des Nations-Unies, adoptée le 31 octobre 2005, à l’unanimité des 15 membres du Conseil de sécurité, les somme, en effet,  de se plier --contrairement à ce qu’ils avaient fait lors des précédentes investigations-- aux exigences de la Commission d’enquête de Deltev Mehlis, d’une part en lui donnant les pleins pouvoirs de mener des recherches en Syrie et, de l’autre, en arrêtant et mettant à sa disposition toutes les personnes suspectées, pour des interrogatoires sans entraves. Avec à la clé une menace d’adopter « d’autres actions », au cas où cette injonction rencontrerait un quelconque refus d’obtempérer…

 

BACHAR AL-ASSAD DECOIT

ET EXASPERE SES ALLIES OCCIDENTAUX

Le message reste très fort, même si la menace de sanctions économiques et diplomatiques que contenait la résolution 1636 a dû être atténuée pour qu’elle soit adoptée par la Russie et  la Chine qui sont membres permanents du conseil de sécurité avec droit de veto, et par l’Algérie seul pays arabe actuellement membre de l’organe suprême des Nations-Unies. Ces trois Etats sont habituellement hostiles à toute rétorsion ou menace de représailles à l’encontre de la Syrie. Le fait que, malgré tout cela  et en dépit des réserves formulées sur les premières conclusions du Rapport Mehlis, ils se soient associés à l’avertissement lancé par le reste du monde à la Syrie, est bien la preuve manifeste que le régime de Damas est dans l’œil du cyclone.

Et pourtant quand il accédait à la présidence de la république syrienne, le 10 juin 2000, peu de temps après la disparition de Hafez Al-Assad son père, Bachar jouissait d’une large caution internationale et du soutien des grands de la planète. Personne n’avait pipé mot quand la Constitution syrienne qui ne prévoyait pas l’avènement d’un président aussi jeune fut conséquemment modifiée pour qu’il accèdat à la magistrature suprême. Les autorités françaises et américaines, par la voix du président Jacques Chirac et de Madeleine Allbright alors Secrétaire d’Etat, approuvèrent cette succession aux antipodes des règles démocratiques les plus élémentaires de transmission du pouvoir au sommet.

Qu’à cela ne tienne, le discours d’investiture du président Bachar Al-Assad était prometteur, pour les Syriens et pour les Libanais, de rupture d’avec les années de plomb, de libertés reconquises, de relance économique génératrice richesses et d’emplois pour le plus grand nombre, et d’une bien meilleure image aux yeux de la Communauté internationale. 

Mais Bachar Al-Assad a vite fait de décevoir et d’exaspérer ses alliés occidentaux, à commencer par les Américains. Un an à peine après son accession à la présidentielle syrienne ces derniers l’ont  soupçonné de complicité avec les kamikazes auteurs des attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, alors qu’il sera prouvé, par la suite, qu’ils provenaient en fait d’Irak, d’Arabie Saoudite, de Jordanie et d’Egypte. La Syrie sera, malgré tout, rangée par le président George Bush dans « l’Axe du mal », au même titre que l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord.

Déjà dans la ligne de tir des Américains, Bachar Al-Assad attisera encore plus leur courroux en partageant la position française, belge et allemande contre la légitimation par l’ONU du projet d’attaque « punitive » de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. L’invasion accomplie, sans la caution internationale, les Américains, vont encore plus accroître leur pression sur la Syrie, soupçonnée de servir de base arrière aux résistants et autres kamikazes opérant sur le sol irakien. L’on se souvient de la Syria Accountability Act, une résolution prise le 11 novembre 2003 par le Congrès américain pour, selon une expression empruntée à Colin Powell, couper les trois doigts que Damas avait au Liban, en Irak et en Palestine.

En fait, les Américains se sont gardés d’attaquer la Syrie. Ils se sont, jusque-là, employés à déstabiliser son économie par des sanctions commerciales et en discréditant sa principale banque publique accusée de blanchiment d’argent sale. Echaudés par leur  désastreuse équipée en Irak, ils  ont semblé privilégier la voie diplomatique sur le recours à la force militaire.

Sous ce rapport les Etats-Unis ne pouvaient trouver meilleur allié que la France. Le président Jacques Chirac a profondément été déçu par Bachar Al-Assad dont il avait parrainé la succession du père. Il lui en a voulu pour n’avoir pas mis en œuvre les réformes internes politiques et économiques qui étaient attendues de ses premières années à la tête de l’Etat syrien, mais également pour avoir écarté  Total d’un contrat pétrolier au bénéfice de PetroCanada.

RAPPROCHEMENT DIPLOMATIQUE

ENTRE FRANÇAIS ET AMERICAINS

 

Les ressentiments que la France et les Etats Unis ont cumulés à l’encontre de Bachar Al-Assad leur ont donné une opportunité de tourner « diplomatiquement » la page de leur différend sur le conflit irakien et faire cause commune sur la question syrienne. C’est cette convergence de vues qui amena Jacques Chirac à se rapprocher de George Bush, en juin 2004, lors du sommet du G8 à Sea Island, aux Etats-Unis,  pour  la proposition à l’ONU d’une résolution demandant le retrait de la Syrie du Liban. Aussitôt dit, aussitôt fait : le 2 septembre 2004, à la majorité minimale requise de neuf voix sur quinze, le Conseil de sécurité  vote la Résolution 1559 enjoignant la Syrie à évacuer ses troupes du Liban, à ne plus s’ingérer dans les affaires intérieures de ce pays souverain et de ne pas entraver le désarmement des milices qui y sont restés, le Hezbollah et les groupes armés palestiniens, autrement dit.

Mais il faudra attendre l’assassinat de Rafic Hariri, ami intime et allié politique de Jacques Chirac, et la radicalisation conséquente de sa position contre la Syrie, pour que la résolution 1559 soit effectivement mise en œuvre. C’est parce que la pression de la population libanaise et de la Communauté internationale s’est exercée sur Damas qu’elle entame le retrait aujourd’hui achevé de ses troupes du « Pays du  Cèdre », et en fasse de même pour ses services secrets.

Pour les Américains, il est aujourd’hui clair qu’il faudra une pression encore plus forte, voire des sanctions exemplaires, pour que la Syrie aille jusqu’au bout dans l’application des Résolutions 1559 et 1632, concernant le tracé précis de sa frontière avec le Liban, le désarmement des groupes paramilitaires libanais et non-libanais, l’évacuation de tous les agents des services de renseignement syriens du Liban, le démantèlement de leur bureau officiel qui se trouve à Anjar, dans la Bekaa. Et, last but not least, l’arrestation de tous ceux qui sont impliqués dans l’assassinat de Rafic Hariri, et la sanction internationale de Bachar Al-Assad et de son régime, d’emblée considérés comme coupables de ce meurtre, de la déstabilisation du Liban et de l’exacerbation du « terrorisme » en Irak.

Le président George Bush n’en exige pas moins quand il considère que l’ONU doit voir plus loin que l’assassinat de Rafic Hariri : « La Syrie déstabilise le Liban, permettant aux terroristes d’utiliser son territoire pour atteindre l’Irak et servant de refuge aux groupes terroristes (…) Maintenant les Nations-Unies doivent agir et la Syrie et ses leaders doivent être comptables de leur soutien continu au terrorisme, y compris leur implication dans le meurtre du Premier ministre Hariri ».

 

LA RUSSIE, SOUTIEN

ET UTLIME REMPART

Sous la pression croissante des Etats-Unis et de l’Europe, Bachar Al-Assad, le « Chabel » ou « petit lion », comme l’appellent les Syriens par rapport à son défunt père Hasef Al-Assad « le lion »,  est aux abois. Acculé, il cherche depuis quelques temps, mais bien tardivement, à briser son isolement du reste du monde, en sollicitant la compréhension et le soutien de ses voisins et de ses alliés traditionnels.

Devant les dirigeants arabes, il agite l’épouvantail du chaos que la déstabilisation de la Syrie entraînerait pour eux tous, du fait de la montée en puissance des Frères musulmans et autres Jihadistes qui en résulterait. Il leur rappelle qu’ils contribuent déjà à rendre, chaque jour qui passe, la situation en Irak plus  explosive. Mais il a très peu de chance de trouver auprès d’eux ce qu’il cherche. Surtout du côté des Saoudiens profondément inféodés aux Américains. Certes, ils n’accusent pas Bachar Al-Assad d’avoir tué Rafic Hariri. Mais ils déplorent sa responsabilité dans son assassinat et sa contribution à la  déstabilisation du Proche Orient, notamment, de par ses positions favorables à la résistance intérieure aux Américains, à tout le moins au début de la guerre d’Irak. Ce qui lui avait même valu le vote par le congrès américain de sanctions à son encontre, en 2003.

Dans le voisinage, la Syrie n’est ouvertement soutenue que par l’Iran selon qui les pressions qui pèsent sur son « amie» sont « inacceptables », et ont « surtout des motivations politiques»,  pour reprendre son porte-parole des Affaires étrangères, Hamid Reza Assefi. Il faut rappeler que Téhéran est également  sous pression américaine et internationale, d’une part à cause de ses activités nucléaires et de l’appel du président Mahmoud Ahmadinejad à «rayer Israël de la carte», d’autre part pour son soutien au Hezbollah chiite libanais et son rôle allégué dans la crise irakienne, à l’instar de Damas.

Le soutien iranien à la Syrie n’aura d’autre effet que d’exacerber la tension.  Le seul appui qui vaille pour la Syrie, sera sans doute celui de la Russie. Cette grande puissance membre du Conseil de sécurité de l’ONU a déjà fortement pesé sur la balance pour que la disposition qui, sur l’initiative des Américains, prévoyait des mesures de rétorsions à l’encontre de la Syrie soit rayée de la version finale de la Résolution 1632. Et pour que le rapport d'enquête de l'Onu sur l'assassinat de Rafic Hariri ne soit pas utilisé à des fins politiques. En somme, Moscou a sauvé Damas des sanctions économiques et diplomatiques. Pour le moment, tout au moins…

La guerre froide est assurément loin dernière nous, et la Russie d’aujourd’hui n’est point l’URSS d’hier.  Mais il est quand même temps que Moscou sorte de sa torpeur face à l’hégémonisme et l’omnipotence des Américains et prenne toute la place qui doit être véritablement sienne sur l’échiquier planétaire. Sa position dans l'affaire Hariri est un important pas franchi dans cette optique. Elle devra aller plus loin encore pour que, si demain des sanctions doivent tomber, qu’elles frappent ceux qui ont directement ou indirectement participé à l’assassinat de l’ex-Premier ministre libanais, mais sans que la Syrie, en tant que nation souveraine, n’en soit négativement affectée.

La Russie y a intérêt, parce que la Syrie, quoi qui advienne, est  le dernier partenaire privilégié qui lui reste dans ce Proche-Orient d’où les Américains font tout pour l’évincer, pour des raisons aussi bien géopolitiques qu’économiques.  Si Moscou veut reprendre pied dans cette région clé, il devra tout faire pour rester l’allié objectif, pas nécessairement de Bachar Al-Assad, mais de la Syrie en tant que pays souverain ayant impérativement besoin d’une protection, d’un contrepoids au risque réel d’une occupation « rédemptrice » par les armées américaines, dans le prolongement de leur intervention « punitive » en Irak.

Dans tous les cas de figure, l’occupation de la Syrie  par les Américains ne pourrait qu’être contre-productive, à l’instar de « l’instabilité constructive » qu’ils pratiquent en Irak et qui n’a d’effet que l’exacerbation des tensions interethniques et interconfessionnelles, et le discrédit de l’idée même de démocratie à l’occidentale sur cette terre d’Islam. Si la population syrienne qui commence à bouger au travers d’une opposition qui s’organise dans la pluralité des opinions, veut rompre avec un Etat resté, pendant un demi-siècle, sous la coupe d’un pouvoir clanique corrompu et hégémonique, ce n’est point pour que le système à bâtir le soit sous la botte de l’armée d’occupation américaine. Ce que les Syriens réclament c’est plus de droits politiques, plus de libertés et de vraies réformes, celles-là porteuses de croissance et de développement humain. La Communauté internationale doit y veiller. 



Article ajouté le 2006-08-05 , consulté 51 fois

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