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Guinée-Bissau : La sortie de crise avec Nino Vieira ?

Guinée-Bissau : La sortie de crise avec Nino Vieira ?  

PAR AMADOU FALL

 

La Cour suprême de Guinée-Bissau a déclaré, le mercredi 10 août 2005,  le candidat sans étiquette João Bernardo Vieira, dit « Nino » ou « Le petit »,  vainqueur de l’élection présidentielle du 24  juillet dernier,  avec 52,35% des suffrages exprimés, contre 47,65  pour  Malam Bacai Sanha du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC).  La proclamation de ces résultats n’a finalement pu intervenir qu’après le recomptage de pratiquement tous les bulletins de vote, comme réclamé par le camp des déclarés perdants.

Pourtant,  Nino Vieira avait déjà été reconnu vainqueur par la Commission nationale électorale (CNE),  après les premières vérifications et les confrontations faites par les techniciens informatiques des deux camps.  Et le scrutin avait, auparavant, été jugé  « juste, libre et transparent »  par les observateurs internationaux envoyés par l’Union africaine (UA), la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa), l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), les Etats-Unis et l’Union européenne.

Si la contestation de son élection ne prospère pas, João Bernardo Vieira devrait, incessamment, reprendre en main les destinées de la Guinée-Bissau qu’il a eu à régenter pendant deux décennies avant d’être chassé  du pouvoir, en 1999, par un soulèvement insurrectionnel.   

 

DEFIS MAJEURS : RESTAURER LA STABILITE

ET RELANCER L’ECONOMIE

Le défi le plus prégnant auquel Nino Vieira doit faire c’est celui de pourvoir immédiatement relancer la lutte contre la misère extrême et pour le développement, à travers l’exploitation et la valorisation optimales des potentialités humaines et ressources naturelles propres à la Guinée-Bissau. En s’inscrivant davantage dans la dynamique de l’intégration économique qui s’opère dans la région, dans la mouvance de l’Union économique et monétaire ouest africaine à laquelle la Guinée-Bissau appartient depuis 1997.

 Blottie au sud du Sénégal, sur la côte africaine de l’Atlantique, la Guinée-Bissau fait partie des pays parmi les plus petits et pauvres du monde, avec un PIB annuel inférieur à 260 dollars américains par habitant.  Son économie, déjà fragile, avait été profondément ravagée par la guerre civile de 1998 à 1999. Et les trois années de pouvoir de Kumba Yala qui ont suivi ont encore plus plongé le pays dans le chaos.

90% de la population vit avec moins de d’un dollar par jour Elle une espérance de vie faible d’à peine 44 ans, une mortalité infantile élevée, des taux d'alphabétisation pour les adultes de 53% (85% des femmes sont analphabètes) et de scolarisation de 25% pour les enfants. Il existe en outre de fortes disparités entre urbains et ruraux en matière d'accès à l'eau potable et d'assainissement.

Les cultures, notamment les rizières, sont en friche, tandis que les bateaux de pêche étrangers pillent les riches fonds marins. L’exportation de sa principale richesse, la noix de cajou souffre de la fluctuation des cours dictée par les importateurs asiatiques et de la baisse du dollar, autant que de la contrebande. La dette extérieure a atteint 699 millions de dollars en 2003 Les salaires des fonctionnaires et d’une partie de l’armée accusaient en février 2004 jusqu’à huit mois d’arriérés.

Le président de la Commission de l'Union africaine (UA), le Malien Alpha Oumar Konaré faisait noter, dans son dernier rapport sur la Guinée-Bissau, que l'économie de cette ancienne colonie portugaise était dans « un état critique », avec des routes, des télécommunications et un réseau électrique complètement délabrés, des services sociaux et sanitaires de base dans une situation lamentable, en raison du déficit d'infrastructures, de crédits, de personnel médical dont elle souffre.

Les bailleurs internationaux avaient recommencé à soutenir financièrement le pays après le renversement de kumba Yala en 2003 et la formation d'un gouvernement civil de transition qui a permis de rétablir un pouvoir constitutionnel à Bissau. Les importants arriérés de salaires dus aux fonctionnaires, aux enseignants et aux militaires ont, dans ces conditions, pu recommencer à être payés.

A ce jour, les opérations de l'Etat sont supportées un Fonds de Gestion économique d'Urgence constitué de contributions internationales et géré par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). 

Mais les crédits du Fonds sont épuisés. Il cessera d’ailleurs de fonctionner d'ici à fin de l'année. Et les discussions avec la banque mondiale et le Fonds monétaire international, en vue de la finalisation du Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) de la Guinée-Bissau, ont été gelées du fait de l'insécurité et de l'instabilité qui prévalaient, et qui prévalent encore dans le pays. Les partenaires financiers comme les institutions financières internationales attendent un retour à la stabilité pour poursuivre les programmes de relance économique et sociale. 

Ainsi le défi le plus immédiat que le peuple bissau-guinéen et les nouvelles autorités qui vont se mettre en place se doivent de relever impérativement est d’abord de restaurer la stabilité politique et sociale, d’ouvrir les voies de sortie de la zone de turbulence dans laquelle leur pays erre depuis 25 longues années.

La tâche qui attend Nino Vieira est herculéenne : se faire pardonner la brutalité avec laquelle il a gouverné la Guinée-Bissau de 1980 à 1999 et créer autour de lui le plus large consensus politique possible.  Il le sait bien, lui qui dès retour d’exil, le 7 avril dernier, a demandé pardon à tous. Jouant sur le désir de paix de l’immense majorité de ses compatriotes, il clame à qui veut l’entendre que les erreurs du passé qu’il regrette doivent aujourd’hui servir à garantir la stabilité.

 

UN INDISPENSABLE JEU D’ALLIANCES

ET DE RECONCILIATION NATIONALE

Pour que la stabilité ne reste pas un vœu pieux, nombre d’observateurs estiment que Nino Vieira devra être très souple avec ses adversaires politiques, constituer un gouvernement d’union nationale avec eux, s’il le faut. Un pas important est franchi dans cette optique avec l’ancien président Kumba Yala qui, fort des 25% de voix obtenus au premier tour, a beaucoup contribué à sa la victoire finale de Nino. Il l’a fait remarquer et est en bonne position pour exiger des places dans le futur gouvernement.

Nino Vieira devra également composer, d’une manière ou d’une autre, avec Malam Bacai Sanha qu’il vient de vaincre par les urnes, et aussi avec le Premier ministre sortant, Carlos Gomes Junior, tous deux soutenus par l'Assemblée nationale issue des législatives de mars 2004. Le PAIGC (Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert) dont il avait été exclu six années plus tôt, est majoritaire à l’Assemblée. Il lui faudra trouver le meilleur modus vivendi possible avec Malam  Bacai Sanha et ses partisans du PAIGC. 

Le problème est que la plupart des hauts responsables de cet ancien parti unique contestent le leadership de Nino Vieira, bien qu`il ait dirigé le PAIGC pendant presque 20 ans. Carlos Gomes Junior a lui-même laissé entendre qu`il ne siégera pas dans un gouvernement présidé par Nino Vieira…

La partie sera tout aussi difficile avec l’Armée. Elle est prompte à se soulever, quand des failles apparaissent dans les rangs des politiques. Mais encore, son actuel chef d’Etat-major, le général Tagmé Na Wai, ne nourrit pas les meilleurs sentiments à l’endroit de Nino Vieira. Il l’avait fait arrêter en 1985, pour un présumé complot, puis torturé et enfermé dans le bagne de l’archipel de Bijagos, dix années durant. 

 

RETOUR A LA CASE DEPART

DES PROGRES POLITIQUES ET ECONOMIQUES

Le retour de João Bernardo Vieira s’avère difficile à tout point de vue. Il n’en demeure pas moins, malgré les errements du passé qu’il regrette et veut aujourd’hui faire oublier, il a tout de même fait faire de grands pas à la démocratie en Guinée-Bissau, durant son règne antérieur. On lui doit, en effet, la révision constitutionnelle qui, en mai 1991, abolit l'exclusivité du PAIGC comme force dirigeante de la société et de l'Etat et consacre la séparation entre les Forces armées, la centrale syndicale constituée par l'Union nationale des travailleurs de Guinée-Bissau et le PAIGC. Il en est de même de la loi-cadre instituant le multipartisme et la création, en 1993, d’une commission nationale électorale dans la perspective des premières élections générales organisées en 1994. 

On doit également à Nino Vieira le choix courageux opéré en 1997 avec l'entrée de la Guinée-Bissau dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine et son intégration dans la Zone Franc. Il avait ainsi donné à son pays une meilleure chance de décollage économique et social.  

Le processus de renouveau démocratique et de relance économique qui était ainsi bien parti en Guinée-Bissau, s’interrompra à partir de 1998, du fait la longue guerre civile qui éclate lorsque la majeure partie de l’armée entre en rébellion pour soutenir le chef d’Etat major d’alors le général Ansuma Mané accusé par Nino Vieira d’organiser un trafic d’armes à destination des rebelles de Casamance, la région méridionale du Sénégal voisin. Le conflit interne prendra une tournure sous-régionale avec l’intervention de troupes sénégalaises et guinéennes venues soutenir Nino Vieira. Les médiations successives (OUA, CEDEAO, ONU, UA) n’avaient rien pu contre la spirale de violence ainsi enclenché et qui sera notamment marquée par l’exclusion de Vieira du jeu politique, la tentative de putsch d’Ansumana Mané contre Kumba Yala élu démocratiquement en janvier 2000, l’assassinat du général Mané par les forces loyalistes, le renversement du président Yala en septembre 2003 par le général Verissimo Seabra Correia, lui-même assassiné fin 2004, quelque temps après l’entame du processus de transition conduit depuis deux ans par le président intérimaire Henrique Rosa.  Ce processus vient de prendre fin avec l’élection de João Bernardo Vieira à la magistrature suprême. Et la Guinée-Bissau retourne avec lui, à la case départ des avancées politiques et économiques entrées en déliquescence depuis son départ   du pouvoir, en 1998. 

 

LA SOUS REGION CONTRE

LA REAPPARITION DES VIEUX DEMONS

Le peuple de Guinée-Bissau espère très fortement voir la paix et un début de relance économique poindre avec les mutations politiques qui s’opèrent. Il est conscient que le pays n’a point du temps à perdre, face aux défis de la reconstruction, de la remise en ordre et de relance économique et  de l'intégration régionale qui l’interpellent.  

Une chose est certaine : Nino Vieira qui a bénéficié du soutien des autorités politiques et de certains hommes d’affaires des pays voisins, de la Guinée Conakry et du Sénégal en particulier, a la confiance d’une sous région qui mise sur lui pour que Guinée-Bissau ne renoue point avec ses vieux démons. Elle ne voudrait point que le brasier bissau-guinéen s’embrase à nouveau pour ajouter au feu qui continue de brûler la Côte d’Ivoire, car le regain d’instabilité qui en découlerait ne ferait qu’aggraver les préjudices économiques et sociaux dont les populations souffrent très sérieusement.   

Ce qui précède fonde la détermination des autorités de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à œuvrer pour la restauration de la paix et de la stabilité en Guinée-Bissau et à consolider la même chose dans le reste de la sous région. Sous l’égide de l’Union Africaine et avec l’appui de la Communauté internationale.



Article ajouté le 2006-08-05 , consulté 63 fois

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