Ces terres qu’on accapare…
Ces terres qu’on accapare…
Cette tendance à l’externalisation de la production agricole qui renvoie à certains aspects de la colonisation a particulièrement été stimulée par les effets convergents du troisième choc pétrolier et des autres crises alimentaire et financière que le monde traverse. Dans le contexte présent, c’est moins le fait des grandes puissances impérialistes d’hier que de pays non occidentaux, pétroliers et émergents pour la plupart, et dont les plus en vue sont les États du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis), le Japon, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, la Libye. Ils sont généralement dans des zones dont le développement agricole est handicapé par le désert, l’exiguïté des sols, une urbanisation et une industrialisation galopantes ou une lourde charge démographique. Echaudés par les tensions du marché international dont ils sont fortement dépendants pour l’approvisionnement alimentaire de leurs populations, la prise de contrôle d’exploitations agricoles externes leur permet d’y arriver à moindre coût et dans une sécurité plus grande. Qui plus est, ils ont d’énormes réserves financières à faire fructifier. Et le foncier agricole est une valeur rentable et sure, bien moins risquée que les placements spéculatifs qui ont fait sombrer la finance internationale.
Mais qu’est-ce que les Africains ont à gagner dans l’affaire ? C’est assurément du pain béni pour les Etats qui voudraient rendre leur agriculture plus productive et performante mais qui peinent à trouver les investissements nécessaires. En plus de renflouer les trésors publics, si l’argent frais qui arrive de l’extérieur n’est pas détourné, la contrepartie des concessions faites aux étrangers qui investissent dans la terre africaine est l’aménagement de grandes exploitations agricoles, la construction et la modernisation d’infrastructures rurales. Il s’y ajoute des installations d’entreposage et de transport, des opportunités industrielles, des programmes de recherche et d’amélioration génétique, des débouchés commerciaux élargis et des emplois nouveaux.
Tout cela est alléchant et fort incitatif. Mais le revers de la médaille est que les ventes et les concessions massives de terres, faites par les Etats à des investisseurs étrangers alliés ou non à des élites nationales, se font aux dépens des populations rurales les plus pauvres et vulnérables dont on dérobe les droits sur leur propre sol. L’on dira que ce sont des aires trop longtemps restées en friche parce qu’elles n’ont pas les fonds, les capacités et les outils pour les mettre en valeur. Mais qu’a-t-on fait pour qu’il en soit autrement ? Certains ruraux pris dans les serres des nouveaux maîtres de la terre se résoudront sans doute à se transformer ouvriers agricoles à leur service. Mais ils ne seront guère nombreux, car les grandes exploitations agricoles, très mécanisées, utilisent très peu de main-d’œuvre. Chassés de leurs terres, et sans occupation viable, des ruraux en nombre croissant seront poussés à l’exode vers les cités urbaines et hors d’Afrique.
Ensuite, les investisseurs étrangers qui prennent le contrôle de terres agricoles sur le continent ont comme mobile commercial la satisfaction des besoins alimentaires, et énergétiques qui s’expriment ailleurs, là où la demande est la plus forte et solvable. Il y a de fortes chances que les populations locales n’en profitent que de façon très marginale. Sans clauses contractuelles pour une répartition adéquate des récoltes entre la consommation locale et les exportations, l’objectif essentiel de la souveraineté alimentaire restera une chimère, tout comme le développement des communautés de base. Si l’on n’y prend garde, les profits dégagés par les grandes exploitations agricoles étrangères risquent d’être massivement rapatriés vers leurs pays d’appartenance. Le modèle agricole et agroindustriel avancé est également destructeur pour l’environnement, la biodiversité et les cultures traditionnelles, un facteur aggravant de la pauvreté en milieu rural. Il ne faudrait pas s’étonner qu’il provoque des frondes pour des politiques agraires qui prennent mieux en compte les droits et intérêts légitimes des populations autochtones.

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