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Impact de la crise ivoirienne sur l'Afrique de l'Ouest

IMPACT DE LA CRISE IVOIRIENNE SUR L’AFRIQUE DE L’OUEST

 

Quand la locomotive du développement s’égare…

 

PAR AMADOU FALL

 

Il y a encore un peu plus d’une décennie, tout semblait positivement possible en Côte d’Ivoire. Ce pays fut, jusqu’au début des années quatre-vingts dix, si prospère, dynamique et ouvert, que ses 15 millions d’habitants n’avaient aucune réticence à partager leurs richesses avec plus de 4 millions d’étrangers originaires des pays voisins, pour qui chez Houphouët-Boigny, c’était l’Eldorado. Premier exportateur de cacao du monde,  premier partenaire de la France et de l’Europe d’entre les pays francophones du continent noir,  la Côte d’Ivoire était également et surtout, le poumon et la locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest.

Mais dès après la  succession ratée du président Boigny, tout s’est détraqué. Le miracle économique ivoirien s’est mué en mirage, avec la dure et durable chute des cours du café et du cacao, le démantèlement de ces filières, les effets pervers de la dévaluation du franc CFA,  la quasi-banqueroute de l’Etat, et la mise en quarantaine du pays par les institutions financières internationales.

Dans le même temps, et consécutivement à la jacquerie militaire qui,  le 25 décembre  1999, propulsa le général Robert Gueï, au pouvoir,  un autre mythe se brisa, celui de la stabilité structurelle de la Côte-d'Ivoire.

La Côte d’Ivoire semblait pourtant s’être bien remise sur les rails, dans les mois qui ont précédé la mutinerie du 19 septembre 2002. Elle avait peu à peu reconquis la confiance de ses partenaires extérieurs au développement sur la toile de fond d’une  réconciliation nationale difficile mais qui a abouti à la formation d’un gouvernement d’union. La tendance redevenue haussière  des cours  de ses produits d’exportations, le café et le cacao, commençait à lui redonner les atouts majeurs de son redressement, puis de sa relance économique.

Le pays revenait  apparemment sur les rails. Ses finances étaient en passe d’être assainies. Les investisseurs se manifestaient de nouveau. Et le gouvernement retrouvait la confiance de ses partenaires institutionnels. Selon les projections disponibles, l’économie ivoirienne devait connaître une reprise de la croissance en 2002, vraisemblablement proche de + 3 % en termes réels.

Cette projection s’inscrivait dans un contexte favorable, marqué, comme déjà souligné, par  la normalisation de la situation socio-politique qui avait contribué à restaurer la confiance des opérateurs économiques, et en particulier des investisseurs étrangers et par le maintien à un niveau élevé des cours du cacao, qui aurait dû permettre non seulement d’accroître les exportations, mais également les revenus agricoles. Et ce n’est  plus du tout le cas.

En fait, le ver était plus profondément qu’on ne le pensait dans la fève de cacao. Le climat politique et social n’a jamais été, en réalité, favorable au redémarrage de l ‘économie  ivoirienne. Et pour le moins  au retour de la Côte d’Ivoire à sa position, jusqu’il n’y a guère longtemps incontestée, de tête de pont économique de l’Ouest-africain francophone.

Du “putsch de Noël 1999 ” à la présente mutinerie des “zinzins ” et “bafoués ”  qui, de fait, a partagé ce qui reste de l’héritage d’Houphouët entre le Nord et le Sud,  le pays a régulièrement été le théâtre sanglant et souvent meurtrier de pas moins de six coups de force, aux relents internes fortement ethnocentriques et xénophobes.

Les ressortissants et nationaux d’ascendance ouest-africaine résidant en Côte d’Ivoire,  des Burkinabé et des Maliens en particulier, continuent de baigner dans une insécurité que la tumulte actuelle accentue, chaque jour plus.

La situation très électrique créée en direction de leurs communautés et aux frontières de leurs pays d’origine,  est tout aussi lourde de menaces  contre l’intégration sous-régionale. La dérive ivoirienne  est une somme de coups de boutoirs  contre les principes fondamentaux de l’UEMOA et de la CEDEAO,  celle de la libre circulation, d’une solidarité africaine transcendant les frontières héritées de la colonisation.

Il est sérieusement à craindre  que la crise ivoirienne, du fait de l’ampleur et de la gravité  qu’elle a atteinte,  ne soit le facteur d’un désordre monétaire, financier et commercial, des plus préjudiciables à la zone.  Il ne faut pas perdre de vue qu’Abidjan, qui accueille les sièges de la Banque africaine de développement (BAD) et la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), est un pignon essentiel à l'équilibre financier et économique de la sous-région. Elle en a été jusqu’à ces dernières années la véritable locomotive, du fait même  de ses  potentialités et performances d’hier.

Mais l’exacerbation de ses crises socio-politiques répétées lui fait perdre ses atouts majeurs, dont la position sous-régionale dominante du port autonome d’Abidjan, et celle non moins importante de San Perdro. Elément déterminant du dispositif ivoirien de  soutien et d’impulsion au développement économique de la Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan concentre 60% des industries locales et fournissait jusque là 85% des recettes douanières du pays. La tension actuelle l’a littéralement asphyxiée, réduisant d’une manière drastique ses  activités locales et transnationales. Ainsi, la Côte d’Ivoire, du fait de la fermeture des frontières malienne et bukinabé, perd tout le trafic des marchandises qui transitait par  les ports d’Abidjan et de San Perdro.

Ceux de  Cotonou, d’Accra et de Dakar vers lesquels ce trafic est détourné, tirent   incidemment  profit des problèmes de la Côte d’Ivoire.  Mais l’idéal pour le développement intégré de l’espace communautaire ouest-africain, aurait été que par une saine et stimulante concurrence, tous les ports de la côte atlantique restent dynamiques et performants. Comme il devrait en être tout aussi bien pour les différentes économies dont ils sont les portes d’entrée et de sortie. A cet égard le développement du port d’Abidjan avait des effets structurants importants sur l’espace économique régional.  

Tendant manifestement à confirmer le caractère chronique  de l’instabilité ivoirienne,  la crise actuelle à cet autre inconvénient  de freiner l’afflux des investisseurs extérieurs vers les bords de la lagune Ebrié,  et d’encourager la fuite des capitaux.   Vu de l’extérieur,  tous les pays de la sous-région sont  d’emblée logés à la même enseigne, comme constituant une zone à hauts risques pour des placements financiers.  Ils risquent d’avoir encore plus de difficultés à attirer les investissements directs dont la déficience actuelle est un de leurs plus grands handicaps.

 Quoi qu’il puisse en être,  les événements sanglants qui affectent si douloureusement la Côte d’Ivoire  portent un coup dur à l’esprit du Nepad. Celui-ci en effet se base sur une mobilisation accrue de l’aide publique au développement (APD) et de l’investissement privé à condition que l’Afrique s’engage dans la voie de la bonne gouvernance politique et économique. L’exemple ivoirien n’est pas des meilleurs.

 L’impératif est aujourd’hui un retour rapide à la stabilité en Côte d’Ivoire. Sans quoi il y a à craindre le pire pour l’équilibre économique déjà si fragile de  la zone UEMOA.

 

 

 



Article ajouté le 2006-09-19 , consulté 63 fois

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