Echos des tropiques

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REFORME DU SYSTEME DES NATIONS UNIES

REFORME DU SYSTEME DES NATIONS UNIES

La clé de l'impasse aux mains de l'Afrique

 

PAR AMADOU FALL

 

 

LE 10 SEPTEMBRE 2005

 

Plus de 150 chefs d'Etat et de gouvernements vont se retrouver, du 14 au 16 septembre prochain à New York, pour un large sommet sur le développement, la sécurité et les droits de l'homme dans le monde. En fait, les débats tourneront essentiellement autour de l'ambitieux projet de réforme du système Nations Unies que son Secrétaire général, le Ghanéen Kofi Annan, souhaite ardemment faire accepter, avant le terme de son dernier mandat. C'est d'un vaste programme qu'il s'agit et qui requiert une approche consensuelle sur une foule de questions. Les plus saillantes sont relatives à l'éradication de la pauvreté, la lutte contre le terrorisme, la codification de l'entrée en guerre, le remplacement de la commission des droits de l'homme par un organe plus intègre et surtout l'élargissement du Conseil de sécurité.

 

L'ambiance du prochain sommet, sur le devenir du système des Nations Unis, promet d'être fort chaude, tant les discussions sont parties pour être rudes et âpres à l'intérieur du Palais de verre, à la mi-septembre prochain à New York. Aucune des questions à l'ordre du jour de cette rencontre historique n'a, en effet, la chance de passer comme lettre à la poste. 

Ayant unilatéralement attaqué l'Irak, faussement accusé de détenir des armes de destruction massive, et sans la caution de l'Organisation des Nations Unies, les Etats-Unis et leurs alliés sont très irrités par le point relatif à la codification de l'entrée en guerre. Ils vont manœuvrer, à fond, pour le torpiller ou, à tout le moins, le vider de tout aspect qui pourrait leur être défavorable. Plus que tout le reste du monde, les Etats-Unis, qui se considèrent comme le régent de la planète, n'entendent voir personne restreindre, de quelque manière que ce soit, leur politique étrangère de plus en plus guerrière et hégémonique.

Les Américains sont en revanche intéressés par les efforts de Kofi Annan pour élever les droits de l'homme au même niveau que les questions de paix et de sécurité. C'est d'ailleurs un de point de discussion qui suscitera le moins de heurts à Washington en septembre prochain. Et pour cause : il n'y a pas d'Etat au monde un gouvernement qui ne se donne pas le devoir de respecter les droits humains ou qui se dise contre la paix et la sécurité entre les nations et les peuples. Mais ils sont encore trop nombreux ceux qui passent outre leurs déclarations et professions de foi.

 

DROITS DE L'HOMME

ET LIBERTES INDIVIDUELLES

C'est à leur encontre que le projet de réforme de Kofi Annan table sur le remplacement de la très décriée Commission des droits de l'homme de Genève par un Conseil des droits de l'homme plus restreint, composé de membres réellement dévoués à cette cause. Quand le Secrétaire général des Nations Unis demande aux Etats membres de créer « un nouveau conseil en lieu et place de l'actuelle Commission des droits de l'homme, dont l'aptitude à remplir sa mission a été sapée par une crédibilité et un professionnalisme en déclin », la mise en cause de certains pays est manifeste. L'opprobre tombe sur le Soudan, Cuba et la Syrie et la Libye qui sont loin d'être des foudres de guerre en  matière de défense des droits et de l'homme et de respect des libertés individuelles, en leur sein. Mais ils s'en défendront à New York, et pollueront davantage l'atmosphère du sommet. 

Un accord sur une nouvelle acception du terrorisme ne sera pas non plus facile. La question divisait déjà, et divisera encore, les membres des Nations Unis. Car ceux qui sont taxés par les uns de terroristes sont salués par les autres en tant que combattants de la liberté. On subodore les antagonismes qui vont ressurgir dans l'hémicycle du Palais de verre, quand il sera fait référence à un certain nombre de conflits qui émaillent la stabilité de certaines régions du globe, comme le conflit entre la Palestine et Israël, ou la crise tchétchène, pour ne citer que ces deux cas de figure. Dans le projet de réforme des Nations Unies, le terrorisme est défini comme tout acte violent visant des civils, peu importent les circonstances. Si les différents camps s'accordent sur cette proposition, une convention internationale contre le terrorisme pourrait alors être rapidement adoptée. Mais l'on n'en est pas encore là…

Dans le domaine de la lutte contre la pauvreté, le projet des Nations Unis invite tout simplement les pays les plus riches au respect de leur engagement à consacrer 0.7 % de leur PIB annuel à l'aide au développement. C'est là une bien vieille et généreuse promesse qui avait été déjà renouvelée, cinq années plus tôt, à New York, lors du sommet sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). En septembre ils ne se feront pas tirer par les oreilles pour la réitérer. Mais il y a très peu de chance de voir le nombre de pays riches qui ont atteint le seuil d'aide fixée, dépasser la maigre poignée qu'ils constituent. Une promesse n'est en fait pas du tout une dette… 

 

L'EQUATION DE L'ELARGISSEMENT

DU CONSEIL DE SECURITE

Mais le problème qui, le plus, risque de rendre très houleux le prochain sommet des Nations Unis, et même de le faire capoter, a trait à l'élargissement du Conseil de sécurité, pour qu'il soit plus représentatif de la communauté internationale dans son ensemble, et des réalités géopolitiques d'aujourd'hui. Responsable au degré le plu élevé du maintien de la paix et de la sécurité à travers le monde, l'organe principal du système des Nations Unis ne compte, depuis sa création, cinquante années plus tôt, que 15 Etats membres. Parmi eux seuls les cinq permanents que sont les vainqueurs de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis, la Russie, la France, la Grande-Bretagne puis la Chine ont un droit de veto sur des questions qui interpellent paradoxalement l'humanité prise dans son ensemble.

Tout le monde s'accorde aujourd'hui sur le constat que cette configuration est surannée. Elle ne correspond pas à la réalité géopolitique actuelle, en raison des profondes mutations qui s'opèrent depuis l'accession à l'indépendance des nations anciennement sous domination coloniale, des grandes avancées économiques, sociales et politiques qui s'opèrent, ça et là, sur l'échiquier planétaire, et des aspirations à plus de liberté, de justice, de paix et de sécurité qui s'expriment avec force, partout.  

C'est sous ce rapport que, dans le projet d'élargissement du Conseil de sécurité, l'option initialement préconisée par le Secrétaire général de l'ONU est la désignation de 6 nouveaux membres permanents dont un pour l'Amérique du Nord et Sud, un pour l'Europe, deux pour l'Asie, et deux pour l'Afrique. Mais depuis la présentation de cette proposition, au printemps dernier, les parties prenantes continuent à se déchirer, et sur le scénario à retenir, et sur la clé de répartition des sièges dont le nombre et la qualité n'ont pas encore été fixés.

Le Japon, l'Inde, le Brésil, l'Allemagne qui constituent ce qu'il est, depuis quelques mois, convenu d'appeler le Groupe des Quatre (G4) constitué seraient les nouveaux membres permanents en puissance. L'Egypte, le Nigeria et l'Afrique du Sud sont considérés comme favoris pour la représentation du continent africain. Mais le Sénégal, le Kenya, l'Angola, la Libye sont également en lice.

Et cet écheveau sera d'autant plus difficile à démêler que de sourds antagonismes régionaux empêchent d'avancer d'un pouce. En Europe, l'on voit très mal l'Italie et l'Espagne accepter que l'Allemagne rejoigne le Conseil de sécurité, et apparaître ainsi comme des pays européens de seconde zone. En Amérique latine, le Brésil ne digérerait pas non plus un choix qui serait porté sur le Brésil, son rival. En Asie, le Pakistan s'oppose à celui de l'Inde, la Chine à celui du Japon.  L'accession du Japon au statut de membre permanent du Conseil de sécurité constituerait une montée en puissance stratégique inacceptable d'un ennemi historique. 

 

LE DROIT DE VETO N'A

PLUS SA RAISON D'ETRE, MAIS…

En Afrique, au-delà d'une commune aspiration à une représentation conséquente au Conseil de sécurité, la question reste toujours posée à l'Union Africaine de savoir, entre les huit postulants, quels sont les pays qui seront désignés pour occuper sièges réservés au continent, s'il y a lieu. Considéré comme le « Petit Poucet » de l'Afrique, le Sénégal ne se présente pas moins comme un des meilleurs postulants qui puissent être. Son gouvernement, et plus particulièrement son chef de la Diplomatie n'a de cesse de faire valoir ses atouts majeurs : une démocratie toujours citée en exemple, une stabilité politique et sociale à faire des jaloux, une présence régulière et hautement appréciée sur tous les théâtres d'opération pour le maintien de la paix et de la sécurité dans le monde, au service des idéaux des Nations Unies.

Fort de tout cela le Sénégal ne veut, ni plus ni moins qu'un siège au Conseil de sécurité, avec droit de veto, au nom de toute l'Afrique. Et il est convaincu de pouvoir représenter le continent, aussi bien, sinon mieux que l'Afrique du Sud ou l'Egypte, pays placés sur la liste des favoris.

Dans le contexte actuel, argumente encore le Sénégal, ce qui doit compter le plus ce n'est ni le poids démographique ni la puissance économique ou militaire, mais bien plus l'engagement effectif à servir les idéaux de paix et de justice, et à défendre les droits humains et la liberté chez soi, et ailleurs. Il s'y ajoute la représentativité par rapport à son peuple, à son continent. Le problème de l'Egypte est qu'elle n'est pas encore un modèle de démocratie comme le Sénégal et que se considérant plus arabe qu'africaine, elle n'est pas représentative du continent. L'Afrique du Sud est certes sortie du régime de l'Apartheid, mais son économie est restée sous la domination de la minorité blanche, au détriment de la grande majorité de sa population noire qui végète dans la pauvreté. Sous ce rapport, elle a encore beaucoup à faire pour se démocratiser et être représentative de tout son peuple, et de l'Afrique.

Des critères de sélection ont déjà été avancés, au Nord. Ils ont trait à la contribution au budget des Nations Unies, à l'aide publique au développement, à la participation aux opérations de maintien de la paix, à la contribution aux activités volontaires de l'ONU, et. Visiblement, en mettant au premier plan les contributions au fonctionnement et aux charges de l'ONU et l'aide au développement, la puissance économique et militaire, l'on a voulu réduire très drastiquement les chances de l'Afrique, voire l'exclure même des choix possibles. Ce qui n'est point acceptable. Ne serait-ce qu'en raison de la forte représentativité du continent au sein de l'ONU et de sa farouche détermination à faire évoluer l'ordre international actuel pour sa plus adéquate prise en compte et considération.

Ainsi, conformément à la position commune dégagée par « Consensus d'Ezulwini », et à la résolution adoptée à Syrte (Libye), le 5 juillet 2005, l'Union Africaine propose un Conseil de sécurité de 26 membres, avec six nouveaux sièges permanents dotés d'un droit de veto, dont deux attribués à des pays africains, et cinq nouveaux sièges non permanents, dont deux reviendraient également à des pays africains.

 Celle du G4 vise à faire passer le Conseil de sécurité de 15 à 25 membres, avec six nouveaux sièges permanents sans droit de veto et quatre non permanents.  La composition du Conseil, selon ce projet, serait élargie à 25 membres, dont six nouveaux membres permanents (Brésil, Allemagne, Inde, Japon et deux pays africains) et quatre non permanents. Dans cette hypothèse, l'Afrique aurait deux sièges permanents, un non permanent et un autre siège non permanent en rotation avec plusieurs pays en développement.

Les positions de l'Afrique du G4 et de l'Afrique ne divergent, fondamentalement, que sur un point, celui du droit de veto. Le G4 estime pouvoir s'en passer au contraire des Africains. Il a même cherché à trouver un compromis avec l'Union Africaine pour qu'elle y renonce. 

Mais l'UA s'est rebiffée au dernier moment. A l'issue de son dernier sommet extraordinaire qui s'est tenu à Addis-Abeba, le 3 août 2005, elle s'est fort heureusement ressaisie pour refuser d'abandonner la revendication de deux sièges permanents avec droit de veto au sein d'un Conseil de sécurité de l'Onu élargi.

Cela a été ressenti comme un dur revers pour l'Allemagne, le Brésil, l'Inde et le Japon. Mais, l'Afrique qui reste le seul continent à n'avoir pas de siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies ne pouvait, en aucune manière, saborder d'elle-même sa chance historique de l'obtenir. L'important pour elle n'est pas seulement de siéger pour de bon au Conseil de sécurité, mais d'y avoir une position qui compte. Les Africains considèrent que le droit de veto n'a plus sa raison d'être, mais tant qu'il ne sera pas supprimé, elle doit pouvoir en disposer légitimement. Le grand mérite de l'UA c'est d'avoir compris qu'elle aurait commis une faute impardonnable, si elle s'était laissée intimider par le quartet pour accepter une figuration au rabais au Conseil de sécurité. Il est vrai que deux des éléments du G4, le Japon et l'Allemagne, font partie des pays les plus riches qui détiennent les cordons de la bourse de l'aide au développement. Mais la dignité ne se négocie pas.

L'Afrique tient assurément le bon bout. La réforme du système des Nations Unies ne peut pas se faire sans son consentement. Elle a besoin des deux tiers des voix des 191 membres de l'assemblée générale de l'ONU, avant sa ratification par les cinq membres permanents actuels du Conseil de sécurité.  Sans les 53 voix de l'Union africaine elle n'a donc aucune chance de passer.  L'Allemagne, le Japon, l'Inde et le Brésil n'ont d'autre choix que d'attendre que l'Union africaine change de position. Ce n'est sans doute pas demain la veille. Ce qui n'est pas pour déplaire aux partisans du statu quo, dont la Chine qui a déployé des efforts énergiques pour bloquer les ambitions du Japon et de ses alliés du moment.

 

LA CHINE, LA RUSSIE

ET LES REVENDICATIONS AFRICAINES

 En fera-t-elle de même contre la candidature du Sénégal ?   La Chine et le Sénégal ont certes rompu leurs relations diplomatiques, depuis plus d'une décennie, mais les deux pays n'en continuent pas moins d'entretenir de remarquables relations économiques. Pour ne citer qu'un exemple, l'entreprise chinoise qui avait construit le stade Léopold Sédar Senghor n'a jamais quitté le territoire sénégalais ; elle réalise un peu partout de grands marchés dans le secteur du bâtiment et des travaux publics.

Plus est, Beijing sait fort bien la candidature du Sénégal, si elle venait à être soutenue par l'Union Africaine, ne serait plus celle d'un pays, mais celle de tout un continent. Et comme telle, on la voit très mal s'y opposer, pour quelque raison que ce soit, au risque de se mettre à dos l'Afrique tout entière. On verrait très mal la Chine contribuer inconséquemment à la limitation de son expansion en Afrique. Les statistiques parlent d'elles mêmes quand il s'agit de la rapide croissance des échanges commerciaux entre la Chine et l'Afrique. Au début des années 1950, la valeur de ces échanges n'était que de 12 millions de dollars. En 1979, elle atteignait à peine 817 millions de dollars. En 2000 elle a franchi, pour la première fois, le seuil des 10 milliards de dollars pour atteindre 29, 4 milliards de dollars en en 2004. Et pour les six premiers mois de 2005 elle a dépassé 180 milliards de dollars. Pourquoi ces échanges devraient-ils se rabougrir en si bon chemin ?

La Russie, également membre permanent du Conseil de sécurité, est attachée aux Africains par de solides liens d'amitié et de solidarité. C'est le pays qui a le plus contribué à la libération de leurs pays du joug colonial et à la mise en route de leur développement économique, et de leur renaissance politique et sociale. Elle continue sa contribution à la formation des cadres, à l'amélioration des systèmes de santé publique et aux efforts internationaux visant à créer les conditions les meilleures pour le développement stable de l'Afrique, à travers la mise en place des mécanismes de garantie de la paix et de la sécurité sur le continent.

 Mais, aujourd'hui la Russie est restée silencieuse sur toutes les questions soulevées par le projet de réforme du système des Nations Unies, alors qu'elle est interpellée au premier degré. L'Afrique et le Sénégal en particulier attendent d'elle qu'elle se prononce, dans le sens d'un soutien à leur revendication légitime pour des sièges dignes de cette appellation au Conseil de sécurité. Selon des indiscrétions qui reflètent des positions officielles, le soutien ouvert et ferme de la Russie à l'Afrique dans cette bataille de représentativité, lui garantirait des relations diplomatiques et économiques plus fécondes avec un continent qui saura se montrer reconnaissant. L'on ajoute que le "Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique" offre à cet égard d'immenses possibilités de renforcement des relations économiques entre la Russie, la Chine et une Afrique ouverte à tous les apports bénéfiques, sans exclusive, dans un monde en pleine mutation.

Pour l'instant, dans la crainte justifiée que le sommet de septembre n'aboutisse à un consensus sur la réforme du Conseil de sécurité, le Secrétaire général des Nations Unies a repoussé de trois mois la date butoir qu'il avait lui-même fixée. Il prend de la sorte acte des profondes divisions qui bloquent la communauté internationale sur cet épineux dossier. Osons espérer que son projet de réforme ne sera pas remis sine die. 



Article ajouté le 2006-09-20 , consulté 68 fois

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