Ces barricades aux portes du Nord…
Ces barricades aux portes du Nord…
PAR AMADOU FALL
Les barrières naturelles, les frontières sous très haute surveillance, les haies surélevées entre les Etats-Unis et le Mexique ou entre l’Afrique et l’Europe sur la frange septentrionale du Maroc et tous les autres murs qui seront, demain, construits pour tenter d’endiguer les flux migratoires du Sud vers le Nord, n’y feront rien. Plus le fossé se creusera dans le sens de l’approfondissement de la pauvreté et de la misère dans les pays dits, par un lénifiant euphémisme, « en développement », concomitamment à l’augmentation exponentielle des richesses des pays industriels, plus cette partie du monde sera assaillie par des migrants en nombre croissant.
Depuis l’aube des temps les migrations ont participé, pacifiquement ou par la force, à la réorganisation de la répartition naturelle et humaine des richesses à travers la planète. Des individus, des familles, des clans, des peuples, des nations ou leurs représentants ont, de tout temps, quitté leurs terres ancestrales pour d’autres espaces à même de les accueillir provisoirement ou pour toujours, et dont ils peuvent tirer tout le parti possible, pour eux-mêmes et pour leur terroir et pays d’origine.
L’ordre économique mondial issu de ce long processus, et qui divise aujourd’hui l’humanité en deux tranches, l’une indigente, l’autre opulente, s’est construit à travers plusieurs modes de domination et d’exploitation de l’une par l’autre. L’histoire retient que le Nord est très largement redevable au Sud, et qu’il est, à maints égards, responsable des handicaps structurels qui, plus que la conjoncture, plombent les efforts que nombre de pays africains déploient pour s’extirper de l’ornière du sous-développement. Et ce sont ces handicaps qui continuent de pousser de plus en plus de bras valides et de compétences intellectuelles et techniques hors du continent, vers l’Occident dont, somme toute, une bonne partie des richesses accumulées leur revient de droit.
Les migrants africains, victimes de l’ostracisme le plus humiliant et violent qui puisse être, ne demandent, ni nouveau partage de ces biens, ni réparation de préjudices historiques. Ce ne sont pas, non plus, les barbares des temps modernes dont on peut craindre qu’ils sèment la violence et la terreur partout où ils passent. Ils n’ont de cesse de le hurler et de le prouver. Il y a sans doute, comme dans toute cohorte humaine, des brebis galeuses. Mais la plupart cherche, tout simplement, la possibilité de pouvoir travailler librement dans les pays du Nord pour, jouir, à la sueur de leur front, de cette dignité et de cette honorabilité que confère le travail, quel qu’il soit, et en retour, tendre une main généreuse aux proches laissés derrière pour les aider à tenir, à avoir une vie plus décente.
Ce n’est jamais de gaîté de cœur qu’un adolescent ou un adulte quitte les siens pour partir à l’aventure, en bravant l’adversité du désert et de flots mortels, si ce ne sont les balles des gardes-frontières, pour un Eldorado qui ne l’est que dans une imagerie populaire surannée. Beaucoup, en réalité, ne franchissent le Rubicon qu’en désespoir de cause, après avoir vainement quêté pour un emploi chez eux, n’importe lequel, pourvu qu’il permette de s’accrocher à la vie et de s’activer en croyant fermement que le meilleur est à venir. Leur résolution pour le grand saut est à la mesure de l’incapacité matérielle des Etats et des économies africaines à créer et asseoir les conditions d’absorption optimale de la main d’œuvre qualifiée ou non qui déferle chaque année sur leur marché du travail.
Pour éviter que cette vague le submerge, si tant est que la menace soit réelle, l’Occident se doit de réajuster sa stratégie de coopération avec les pays en développement, pour une meilleure prise en compte de la très sérieuse donne que constitue le sous-emploi et le chômage sur le continent même. L’aide au développement, en particulier celle destinée, dans sa forme actuelle, à la lutte contre la pauvreté, pourrait sans doute y contribuer, en étant mieux orientée, mieux ciblée. Mais il faudra encore plus poser de nouveaux mécanismes qui stimulent les investissements directs en provenance du Nord vers les secteurs productifs et de services qui, au Sud, sont les plus aptes à valoriser ses compétences intrinsèques et à conférer un futur in situ à une main d’œuvre qui en réalité ne demande que cela. Sinon, ce sera la déferlante, pour de vrai. Nul ne peut arrêter la mer avec ses bras. Pas même ces barricades de la honte aux portes du Nord...

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