FINANCES AFRICAINES
L'Afrique en manque de banques ?
PAR AMADOU FALL
AOUT 2006
Les
temps où le troc était le socle des échanges entres les communautés
africaines sont fort lointains. La monnaie fiduciaire est résolument
entrée dans les usages commerciaux. Mais les transactions s'opèrent
toujours, de la main à la main essentiellement, par le biais d'espèces
sonnantes et trébuchantes, en marge des circuits bancaires.
Alors
que dans les pays développés, en Europe aux Etats-Unis et dans les
parties les plus avancées du continent asiatique le taux de
bancarisation des ménages frise l'universalité, seule 4% de la
population africaine dispose d'un compte bancaire. Le Maghreb et
l'Afrique du Sud se distinguent par un taux moyen de bancarisation
tournant autour de 25% alors que, dans les autres régions, les ratios
sont bien plus bas, de l'ordre de 5% dans l'Union économique et
monétaire ouest-africaine et de 3% dans la Communauté économique et
monétaire de l'Afrique centrale.
La
césure est assez nette entre ces régions d'Afrique, corrélativement à
leur dynamique économique intrinsèque. Mais leur commerce avec l'argent
n'en demeure pas moins marqué, pour toutes, par une utilisation
très marginale des moyens scripturaux et électroniques dans les
transactions financières. Ce n'est assurément pas le seul écueil auquel
elles se heurtent, mais les politiques économiques en œuvre sur le
continent sont assez sérieusement handicapées par ces
dysfonctionnements qu'ailleurs on qualifierait d'archaïques. Ils
constituent, en effet, des entraves au développement, parce que
restreignant la circulation monétaire, détournant l'argent des circuits
de l'économie réelle, affaiblissant et insécurisant les opérations de
paiement.
Dans
les pays de la Zone franc où le taux de bancarisation est le plus
faible d'Afrique, le fond du problème est que, depuis la disparition de
la quasi-totalité des banques de développement et la restructuration
des banques commerciales résiduelles, consécutivement à la drastique
réforme des années quatre-vingt dix, plutôt que de diminuer la masse
des exclus du système a considérablement augmenté. Dans l'UEMOA la
population exclue des services financiers offerts par les banques
classiques et recluse dans l'informel, participerait, paradoxalement, à
plus de 60% à la formation du PIB de la Communauté.
Les
banques ne feraient-elles pas grand-chose pour s'attirer cette
clientèle potentielle laissée en marge, où seraient-elles peu
nombreuses pour pouvoir l'absorber ? Une solution à la
sous-bancarisation de cette partie du continent ne serait-elle pas
l'augmentation du nombre d'établissements ?
Se
fondant sur l'état des lieux au Sénégal, où il dirige une banque,
Abdoul Mbaye, ne répond absolument pas par l'affirmative. Son sentiment
est que : « le nombre déjà excessif d'établissements en
exercice ou en attente de démarrer prochainement leurs activités pèsera
lourdement sur la ressource bancaire, la renchérira avec pour
conséquence le relèvement futur des taux de crédit. Ces derniers
pourraient toutefois baisser dans un premier temps du fait de la
recherche de parts de marché par tous les établissements de crédits.
Mais qu'il soit clair que ressources chères et remplois peu
rémunérateurs ne peuvent longtemps cohabiter. Le volume sauvera les
banques aux gros bilans. Les Pme bancaires souffriront
terriblement ». Sous cet angle de vue, le risque, avec
la multiplication des établissements, serait l'éviction des petites et
moyennes banques par les grandes et également « un
resserrement excessif de la liquidité bancaire avec pour conséquence le
défaut de compensation de quelques établissements bancaires ». D'autant que la «surliquidité» avancée pour prouver qu'il y aurait encore de la place pour de nouvelles banques serait « fausse et factice ».
Qu'il
y ait trop ou pas assez de banques, une chose est au moins sure, celles
qui sont en activité devraient encore plus déployer leurs capacités
d'accueil et d'offre de services en direction des populations
massivement laissées en rade du système, pour les faire plus
rationnellement et efficacement participer au développement des
finances et de l'économie. L'enjeu est bien compris par nombre de
banquiers qui, depuis quelques temps, ouvrent des agences et des
guichets hors des « cities » africaines. Le mouvement est
intéressant, quand bien même reste-t-il confiné dans les capitales et
les autres grandes villes. Il est tout aussi heureux que, dans ces
zones et en dehors, les Institutions de micro-finance contribuent
également à faire reculer l'exclusion financière, par une démarche de
proximité spatiale, psychologique et sociale en direction des
populations de base. Elles mobilisent ainsi des masses de plus en plus
consistantes d'épargne et génèrent des volumes tout aussi respectables
de crédit avec de remarquables taux de remboursement, aidées en cela
par la souplesse de leur structure et une politique très flexible en
matière de prises de garanties.
Nul
doute qu'une synergie plus grande entre les banques actuelles ou à
venir et des IMF qui se professionnalisent et aspirent légitimement au
statut de banque, la sous-bancarisation sera beaucoup moins prégnante
qu'elle n'est actuellement. Mais faut-il également que les mesures
correctives proposées par les autorités monétaires et approuvées par
les pouvoirs publics soient effectivement et largement appliquées.
Parmi celles-ci, figure en très bonne place cette fameuse directive du
Conseil des ministres de l'UEMOA qui dit que les opérations financières
portant sur des sommes dépassant un certain montant -50.000 FCFA ?
- entre d'une part, les particuliers, entreprises et autres personnes
privées et d'autre part, les personnes publiques et parapubliques
notamment l'Etat, les Administrations et les entreprises doivent être
effectuées par chèque ou par virement sur un compte ouvert auprès des
services financiers de la Poste ou d'une banque. La disposition
concerne notamment le paiement de salaires, d'indemnités,
d'impôts, de taxes, de factures d'eau, d'électricité et de téléphone.
Mais l'on est toujours dans l'expectative…

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