L’IRAK, TROIS ANS APRES…
L’IRAK, TROIS ANS APRES…
Du sang et des larmes et toujours pas de démocratie
PAR AMADOU FALL
Le président Georges Bush avait officiellement proclamé la fin de la guerre d’Irak le 1er mai 2003, peu après la prise de Bagdad par les troupes américaines. Et pourtant le pays continue de baigner dans le sang et les larmes. Il est aux antipodes de la vie paisible et démocratique dont l’instauration était le prétexte de rechange à son invasion.
La guerre d’Irak est officiellement terminée depuis un peu plus de trois ans, mais le pays est toujours dans la tourmente. Le conflit qui se prolonge avec la résistance organisée contre l’occupation américaine et les luttes pour le pouvoir entre les communautés chiite et sunnite et kurde a fait plus de victimes que la guerre elle-même. En juin 2006, le bilan humain s'élevait à près de 43.500 Irakiens morts dans les violences, contre 2.500 Américains tués, selon « Iraq Body Count », un site qui fait régulièrement le point sur la tragédie du Golfe. Un récent rapport des Nations Unies, a révélé que plus de 14.000 civils irakiens ont trouvé la mort au cours des seuls six premiers mois de l'année. Et qu’en moyenne, quelque 100 nationaux sont tués chaque jour dans le pays. De son côté, le ministère irakien de la Santé a publié des statistiques qui indiquent que le mois de juillet a été le plus meurtrier avec 1.850 morts, contre 1.350 au mois de juin.
L’Irak baigne quotidiennement dans le sang et les larmes. C’est dans cette ambiance apocalyptique que, à défaut d’avoir pu faire prospérer le premier mobile de la guerre du Golfe -la détention par Saddam Hussein d’armes de destruction massive- les Américains cherchent à justifier leur occupation du pays, par leur détermination à y instaurer une démocratie stable. Sous leur bouclier, plus de la moitié des électeurs irakiens sont effectivement allés aux urnes, le 30 janvier 2005, pour se choisir une assemblée nationale de transition. Une première dans ce pays, depuis un demi-siècle. Massivement boudée par les Sunnites, cette élection a été largement remportée par la coalition chiite au sein de l’Alliance irakienne unifiée (AIU). Elle domine ainsi le Parlement avec 143 sièges sur 275, contre 77 pour les Kurdes et seulement 16 pour les Sunnites. Le Parlement de transition a, dans les semaines qui ont suivi sa mise en place, élu le Kurde Jalal Talabani à la présidence de l'Irak et approuvé la formation du nouveau gouvernement, dirigé par Ibrahim Djaafari, au bout de négociations fort ardues. Certes on a voté en Irak. Certes un gouvernement y a été formé. Ce qui est un progrès énorme, à n’en point douter. Mais les élections ne sont pas une fin en soi en démocratie, surtout lorsque, après, elles déchaînent les haines ethniques et religieuses.
EXPRESSION DE HAINES,
ET DE FRUSTRATIONS REFOULEES
L’avènement du premier gouvernement irakien sur les cendres du régime défunt de Saddam Hussein est loin d’être les prémices de la démocratisation véritable du pays. Il a plutôt libéré, dans une violence inouïe, l’expression de toutes les haines, rancoeurs et frustrations refoulées sous la poigne de fer du dictateur déchu. Honnies par le grand nombre parce que considérés comme des suppôts et collabos des occupants américains, et fortement divisées, les autorités irakiennes sont impuissantes face aux attentats suicides et aux explosions meurtrières qui endeuillent, chaque jour, Bagdad et d’autres villes et villages. Les homicides se poursuivent, en dépit d’une vaste opération impliquant des milliers de soldats irakiens et du déploiement récent de près de 5.000 soldats américains à Bagdad. Des groupes armés opposés au gouvernement irakien et à la présence de forces étrangères font la loi. De nombreux civils sont pris pour cibles, en raison de leurs rapports avec les Américains, de leur appartenance aux communautés chiite, sunnite, chrétienne, mandéenne, de leur orientation sexuelle ou de leur origine nationale.
L'Irak est ravagée par la guerre et rendue exsangue par l’exacerbation de ses conflits internes, sur la toile de fond d’une lutte de libération, dans le désordre. La révolte continuera tant que le nouveau régime en place sera accusé de collaboration avec l’occupant américain à bouter dehors ; et les tensions et heurts interconfessionnels ne feront que perpétuer le chaos.
CRAINTE D’UNE GUERRE CIVILE
ET DE L’ECLATEMENT DE L'IRAK
Les tensions politiques et confessionnelles font aujourd'hui craindre une dramatique guerre civile. Au sein de la coalition anglo-américaine l’on commence d’ailleurs à en convenir. Comparaissant, début août, devant la commission du Sénat sur les forces armées, le général John Abizaid, qui supervise les opérations américaines en Irak, a mis en garde contre un risque de guerre civile si la violence ne s'arrêtait pas. L'ancien ambassadeur américain Peter Galbraith, qui conseille aujourd'hui le président du Kurdistan autonome Massoud Barzani, n'exclut pas un éclatement de l'Irak. Même son de cloche du côté de l'ambassadeur britannique en Irak, William Patey. Dans un télégramme confidentiel adressé au premier ministre Tony Blair et rendu public par la BBC, le 3 août dernier, le diplomate anglais dresse un constat pessimiste de l'action du couple américano-britannique en Irak. Il y met en doute l'espoir du président Bush de voir établir en Irak un gouvernement capable de fonctionner et de se défendre tout en étant un allié dans la guerre contre le terrorisme.
Selon Sir Patey, « une guerre civile de faible intensité et une division de fait de l'Irak est plus probable à ce stade qu'une transition réussie et substantielle vers une démocratie stable ». Il est convaincu du risque de voir l’Irak se diviser en plusieurs entités avec, au nord, un territoire contrôlé par les Kurdes, au sud et au centre, dans les régions riches en réserves pétrolières, une domination chiite, et dans un triangle entourant Bagdad, ville en principe multiethnique et multiconfessionnelle, un bastion sunnite.
Tous ces propos sont en porte-à-faux avec les thèses officielles anglo-américaines sur la situation en Irak. Il en est de même avec les déclarations on ne peut plus lénifiantes du président irakien. Jalal Talabani a, en effet, tout récemment affirmé que les forces de sécurité irakiennes seront à même sécuriser l'ensemble du pays, d'ici la fin de l'année. George W. Bush et Donald Rumsfeld s’accordent pour clamer, avec Tony Blair, que l'Irak continue d’avancer vers la démocratie.
Le président américain semble être si convaincu du succès de son entreprise, qu’à la mi juillet dernier, au sommet du G8 à Saint-Pétersbourg, il n’a pas hésité à inviter Vladimir Poutine à faire des efforts pour améliorer ses institutions démocratiques, en prenant en exemple l'Irak où il y aurait «une presse libre, la liberté de religion». On se souvient que la réponse du président russe a été des plus mordantes : «Pour être honnêtes, nous n’aimerions pas avoir une démocratie telle qu’en Irak»,
DEMOCRATISATION IMPOSEE
SUR DES MILLIERS DE CADAVRES
Pour sûr, si c’est cette démocratisation en marche forcée sur des milliers et des milliers de cadavres que le gouvernement américain se targue de vouloir imposer au peuple irakien après l’avoir « libéré » de la dictature de Saddam Hussein, il faudra vraiment repasser. La démocratie exige, bien au contraire, le respect des droits fondamentaux de l’homme, une honnêteté totale des puissants à l’égard des plus faibles et une condamnation radicale de tout abus de pouvoir, de toute violence illégale. Elle doit au moins assurer la paix sociale, des rapports humains justes et équilibrés, dans l’optique du mieux-être individuel et collectif.
Le paradoxe est que c’est au nom de l’économie de marché et de la démocratie représentative qu’ils conçoivent comme les seules voies vers le « bonheur suprême », après la guerre froide et la disparition de l’Union soviétique, que les Etats-Unis, sous le président Bush, ont estimé légitime de recourir à la force en Irak, en dehors de tout cadre légal, comme ils l’on déjà fait ailleurs, au Chili de Pinochet, au Vietnam, au Nicaragua, en Indonésie, au Pakistan. En vain…
Les Irakiens seront assurément très peu nombreux à regretter Saddam Hussein. Ils ont trop souffert sous son règne. Hussein a massacré plus d’un million de personnes, principalement des Kurdes, et martyrisé des milliers et des milliers d’autres personnes, pour des considérations crypto-personnelles, politiques ou religieuses. Mais les Irakiens savent bien à quoi s’en tenir, face à ceux qui se présentent aujourd’hui à eux comme des « libérateurs » et des «faiseurs de démocratie ». Ils n’oublient absolument pas que les Américains et les Anglais ont été les complices des pogroms, génocides et autres actes arbitraires de Saddam. Ils l’avaient aidé à s’installer au pouvoir. Ils l’avaient armé, financé et protégé, des années durant. Ce sont eux qui avaient livré les Kurdes et les Chiites à ses fantassins de la mort, juste après la guerre de 1991. Faut-il rappeler que Les États-Unis, sous la présidence de Bush père, ont refusé de voter une résolution des Nations Unies appelant à enquêter sur le traitement que le régime de Saddam Hussein réservait à la population irakienne ?
Il n’est pas possible, au regard de tout ce qui précède, que la coalition anglo-américaine puisse se prévaloir, dans le contexte présent, d’une œuvre de libération et de démocratisation de l’Irak. Surtout pas par une guerre suivie d’une occupation militaire et économique forcément contestable et violemment contestée.
LA DEMOCRATIE SERA L’ŒUVRE
DU PEUPLE OU NE SERA PAS
La démocratie ne se décrète ni ne s’impose. Destinée à renverser les tyrannies sous toutes leurs formes, elle doit être le fruit d'un processus de maturation et d’affirmation politique interne. En Irak, elle sera l’œuvre du peuple fort de son histoire et de ses révoltes légitimes. Sa résistance à la force d’occupation montre qu’il refuse d’être mis sous tutelle. C’est lui, et personne d’autre, qui assoira la démocratie et construira l'Irak de demain. Il a besoin de moyens financiers et politiques pour se renforcer et arriver à ses fins : reconquérir sa souveraineté dans le respect du principe universel selon lequel tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droits.
Il ne faut pas se trop se faire d’illusion. Un régime démocratique ne verra jamais le jour en Irak, tant que ce pays restera sous occupation. Le motif de la démocratisation du pays avait été brandi, après coup, pour justifier la poursuite de sa « colonisation », quand le prétexte à la guerre que fut l’existence d’armes de destruction massives en son sein s’est avéré fallacieux aux yeux du monde.
En réalité, les Etats-Unis n’entendent guère favoriser l’émergence de régimes démocrates, libres et stables, ni en Irak, ni dans les autres pays arabes. Cela contrarierait leurs intérêts hégémoniques sur le pétrole de la région - le véritable enjeu de la guerre du Golfe - et leur manière trop partiale de gérer le conflit israélo-palestinien. La démocratie, par définition, accorde plus de poids aux intérêts des populations locales, lesquels sont loin d’être les mêmes que ceux de l’administration américaine. Raison pour laquelle elle se complait dans le maintien de l’autoritarisme des régimes arabes.
LES AFRICAINS LARGEMENT
SOLIDAIRES DE LA NATION IRAKIENNE
En Afrique dont pratiquement tous les pays ont vécu la domination coloniale, puis l’indépendance et des expériences démocratiques qui ont au moins l’avantage de ne pas être imposées de l’extérieur, personne n’est dupe sur le caractère inique de l’ordre politico-militaire dans le quel on étouffe le peuple irakien. L’on s’accorde avec l’ancien président sud-africain, Nelson Mandela, une des plus hautes « consciences morales » du continent noir, pour déplorer la situation en Irak : « Ce qui se déroule actuellement, ce que Bush fait, constitue une tragédie. Tout ce que Bush veut, c'est le pétrole irakien.» Et non la liberté et l’épanouissement du peuple irakien dans une démocratie apaisée.
Les opinions publiques dans de nombreux pays africains sont largement de cet avis, avec en mémoire les luttes pour l’émancipation politique qui ont redonné à l’Afrique sa dignité et sa place dans le concert des nations souveraines. Les Africains sont aujourd’hui, dans leur écrasante majorité, solidaires du peuple d’Irak. Beaucoup parmi leurs gouvernements également. Quitte à ne pas bénéficier des avantages commerciaux de la « Loi américaine sur les opportunités et la croissance en Afrique » (AGOA) ou des investissements structurants du « Millenium Challenge Account » L’une de leurs conditions intangibles étant un soutien sans faille à la politique extérieure des Etats-Unis.

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