Echos des tropiques

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COULEURS D'AMERIQUE 2

 

 

COULEURS D'AMERIQUE

 

 

En passant la frontière mexicaine

 

PAR AMADOU FALL

 

                                                                                       

AOUT 1991

 

 

NOGALES, ARIZONA –  C'est l'été et une chaleur torride étouffe cette ville frontalière à cheval sur les Etats-Unis et le Mexique. Un incessant va-et-vient de gens dans de vieilles voitures, ou à pied,  se déroule sous l'immense portique – poste frontière qui sépare les deux pays. Les déplacements de part et d'autre de ce point de passage se font généralement sans problème, quand il s'agit juste d'aller pour quelques heures, voir ce qui se passe chez le voisin ou pour y faire des emplettes.  Il suffit de montrer patte blanche, un papier d'identification en bonne et due forme, pour avoir droit au voyage.

Les flux se font presque unilatéralement vers le côté américain, avec comme plus courte destination la grande surface qui surplombe la frontière du haut d'une butte. Le supermarché ne désemplit pas de la journée. Il est quotidiennement pris d'assaut par une clientèle –généralement des ménagères et des jeunes gens- qui, avec une incroyable boulimie, achète de tout. Des produits alimentaires, en passant par les gadgets électroniques, jusqu'au légumes.

Dans une des longues files qui vont aux caisses, un jeune garçon n'a pour tout article en main, une poire. La caissière enregistre les quelques cents que vaut le fruit, sans sourciller. Elle doit en avoir l'habitude. Mais comment diable peut-on traverser toute une frontière pour une poire ?

 

 

LA POIRE DE DIEGUITO

C'est en suivant Dieguito, mordant  à belles dents dans sa juteuse poire, sur le chemin du retour… dans son pays qu'on en aura une réponse édifiante. Le contraste est poignant. Autant  c'est l'opulence et l'aisance côté américain, autant c'est le dénuement et la misère côté mexicain. Là, dans des « souks » qui exhalent les images et les odeurs de tous les kasbah et ghettos du monde pauvre, c'est à peine qu'on trouve la plus élémentaire denrée de consommation courante ou de première nécessité. Tout y est vendu au prix fort, sauf peut-être les produits artisanaux qui s'étalent à foison sur les rayons de boutiques, comme la tequila. En plus de la drogue dont Nogalès est une important point de passage, c'est l'art mexicain qui coûte les yeux de la tête à New York et Washington et la tequila qui attirent véritablement les rares Américains qui passent la frontière.

La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis a la particularité d'être la plus longue de la planète. Elle est surtout la seule à juxtaposer  un pays immensément riche et un pays démesurément pauvre. C'est là véritablement que la dualité Nord-Sud prend son sens le plus concret, avec ses phénomènes directs de dépendance déséquilibrée, de relations économiques et sociales conflictuelles, d'attirance et de rejet. Quand l'opulence côtoie de manière aussi insolente la misère, elle ne peut que susciter l'envie, une envie qui s'assouvit chez un nombre toujours croissant de Latinos par une farouche détermination à aller tenter leur chance au-delà de la rive gauche du Rio Grande. La poire de Dieguito nourrit en lui  le rêve américain que ses aînés traduisent, dans les fait,  par une émigration massive et clandestine.

Beaucoup parmi ceux qui passent la frontière pour un aller – retour autorisé pour quelques heures se perdent dans la nature. De San Diego en Californie, sur la côte ouest, à l'autre bout de la frontière, en passant par Nogales, des milliers de Mexicains sont tous les jours massés sur les grilles et les barrières qui les séparent de l'Eldorado américain.

Leur pays est en fait potentiellement riche, avec les importants profits qui se réalisent sur le pétrole. Mais ces richesses sont entre les mains de 3% seulement de la population. Tout le reste croupit dans la misère.  Alors, pour beaucoup, c'est les Etats-Unis ou rien. Ce qu'ils peuvent y gagner, 4 à 5 dollars au moins en une journée, chez eux, ils passeraient un mois à trimer sans l'avoir. Alors ils sont prêts à tout pour passer la frontière.

Dans la zone de Nogales, ils 105 gardes-frontières à vouloir barrer la route aux clandestins et passeurs de drogue sur 50 km. Malgré les caméras placées le long de la ville, les grilles et les patrouilles montées, ils passent toujours. Joseph Marrulo, l'adjoint au chef de patrouille local témoigne de la        ténacité des clandestins : on peut arrêter et refouler les mêmes personnes trois à quatre fois dans la journée. Ils reviendront toujours à l'assaut. La nuit surtout.

Ce sont les trafiquants de drogue qui posent le plus de problème à son équipe. D'abord parce qu'il n'y a pas de réelle collaboration avec la partie mexicaine qui n'a pas de patrouille de frontière, et qui donc, à ce niveau, n'exerce aucun contrôle. Ensuite, les trafiquants ont des moyens très sophistiqués. « Ils utilisent des talkies-walkies, des lunettes à infrarouge, des mitraillettes. Ils ont les mêmes équipements que nous. Ils ont énormément d'argent », déplore Joseph Marrulo. En plus, le profil du passeur a beaucoup évolué. Il y a dix ans, c'étaient de jeunes gens, maintenant des gosses de moins de quinze ans,  des femmes et des grands-mères sont dans le coup.

Tout cela n'empêche pas la police des frontières américaine de faire d'importantes saisies de marijuana et de cocaïne : 2000 à 4000 livres par mois. Mais ce n'est là que le sommet de l'iceberg.

 

 

 

Regards sur ChinaTown

 

 

 

SAN FRANCISCO, CALIFORNIE - Bâtie sur des collines escarpées, à l'extrémité ouest d'une péninsule qui plonge dans le Pacifique, San Francisco à qui des voyageurs espagnols ont donné ce nom, en l'an 1595, en l'honneur de Saint François d'Assise, est une ville vivante et colorée. En fait, San Francisco est une toute petite agglomération de 700.000 habitants, intra muros. C'est cependant le centre d'une vaste zone métropolitaine dense de quelque trois millions d'habitants dont la partie la plus célèbre est, sans nul doute, le Silicon Walley. Elle regroupe autour de San José et dans le prolongement de l'université de Stantford, un formidable complexe d'industries de très haute technologie. Dire qu'avant c'était une zone de maraîchage et de culture fruitière, la « vallée des délices du cœur » comme disait Jack London…

La ville connut sa première apogée, avec la ruée vers l'or qui débuta en Californie en 1848. Ce fut aussi une période sans loi, avec tout ce que l'or pouvait drainer d'aventuriers et de migrants venus du monde entier à la conquête de cet Eldorado à l'autre bout de l'Amérique. La ville a hérité son caractère cosmopolite de cette « époque glorieuse », qui vit également débarquer les premiers Chinois d'Amérique.

ChinaTown, la ville chinoise, la plus grande de toutes les Etats-Unis, se détache très nettement du reste de San Francisco. Les immenses gratte-ciel s'arrêtent aux portes de ChinaTown pour laisser au nord-ouest entre Broadway Street et California Street tout l'espace à l'architecture asiatique. C'est une corvée pédestre que de traverser ChinaTown par son avenue centrale. San Francisco est sur des collines. Ici l'artère monte à vous couper le souffle. Mais le déplacement en vaut le coup, tant on est, à chaque pas émerveillé, fasciné et ébloui par ce microcosme qui est sur le sol américain, la recréation fidèle de l'Asie éternelle, avec ses pagodes et ses temples, ses marchés exotiques et ses magasins de porcelaine, ses petits restaurants et ses salons de thé, sa fulgurante percée dans les technologies de pointe, ses énigmes, ses intrigues et ses ambiguïtés. Immuable – les tremblements de terre de 1906 et de 1989 semblent ne l'avoir nullement éprouvé -  ChinaTown est un refus typique de l'American way of life. Comme toutes les ChinaTown.

ChinaTown, ce n'est pas une ville exclusivement chinoise comme son nom semble l'indiquer. Les Chinois y cohabitent avec des japonais, des Philippins, des Coréens, des Cambodgiens, des Sri lankais, des Thaïlandais, des Vietnamiens et quelques groupes indiens. Mais dans la généralisation américaine, c'est tous des Chinois. C'est également valables pour tous les noirs quelle que soit leur origine.

Comme pour les ghettos, c'est la discrimination raciale qui, historiquement, a poussé les Chinois, premiers immigrés asiatiques aux Etats-Unis, à se retrancher dans des enclaves ethniques du genre ChinaTown. Les Japonais ont eu à en faire de même. Mais les Japonais américains furent, durant la seconde guerre mondiale, reclus dans des camps de concentration de peur qu'ils ne constituent une cinquième colonne favorable à l'ennemi nippon. Les héritiers des disparus et des survivants ont été réhabilités et indemnisés, l'année dernière, au mois de septembre 1990. Il s ont reçu chacun 20.000 dollars (6 millions de francs CFA environ.)

L'irréparable avait déjà été commis. Et depuis quarante-cinq ans qu'ils sont sortis des camps de concentration, les Japonais américains ont choisi de ne plus être jugés par leur race, nom de famille ou origine. C'est la frange de la population qui, aujourd'hui, a le plus intégré la culture américaine. Un récent rapport établi par un professeur de UCLA révèle que plus de 60 %  des Japonais américains se sont mariés hors de leur race.

 

C'est tout le contraire avec les autres communautés asiatiques des USA, en particulier les Chinois où tout se fait de façon endogamique et endogène. Dans les ChinaTown, presque toute les famille vont du troisième âge au dernier né en passant par les oncles, les tantes et les épouse des uns et des autres. Alors que les Blancs – et les Noirs qui  en ont - quittent très tôt le domicile familial, l'Asiatique, même marié, a toutes les chances de rester dans son cercle familial et de contribuer au revenu du groupe. Le revenu moyen des ménages asiatiques est plus élevé que tout autre aux Etats-Unis.

Les Asiatiques sont comparés aux Juifs américains, dans leur obéissance à la tradition, respect des valeurs familiales, esprit de groupe et sens communautaire. Ils ont un système de soutien mutuel que ne connaît aucune autre communauté.

Patrick Andersen, qui connaît fort bien le milieu, pour être le directeur de publication de Asianweek, un hebdomadaire en anglais à fort tirage destiné à la communauté des Asiatiques américains, les situe dans leurs activités classiques. Les Chinois sont dans tout, les Indiens sont généralement propriétaires de petits hôtels, les Cambodgiens sont dans la petite pâtisserie, les japonais américains qui sont plus proches de la classe moyenne américaine sont beaucoup plus au service d'un patron qu'ils ne montent d'entreprise propre. Au contraire des Coréens qui créent des PME pour la plupart des entreprises de services, telles que les « Pope and Mom's shops », des épiceries familiales.

Au sein de la communauté asiatique les conflits sont très rares. Quand ils éclatent, ils ne le sont jamais sur une base raciale. Le mobile, c'est le plus souvent la jalousie de ceux qui sont au bas de l'échelle économique et sociale envers ceux qui ont réussi. Les heurts interraciaux opposent surtout les Coréens aux Noirs pour diverses raisons. D'abord à causes des profondes différences culturelles. Les Coréens donnent l'impression de mépriser les Noirs. Dans les relations commerciales qu'ils entretiennent, les Coréens sont impavides, ne sourient ni ne disent merci au terme d'une transaction. Et quand il s'agit de rendre la monnaie, ils la posent sur le comptoir, comme pour ne pas toucher la main des Noirs, selon le sentiment de ces derniers.

Ces Noirs sont d'autant plus aigris et mécontents  que les Coréens qui ouvrent des « Pope and Mom's shops » dans les quartiers déshérités à dominante noir où le loyer des magasins à l'avantage d'être faible, font uniquement travailler leur famille. Ils n'embauchent ni n'investissent dans ces quartiers. Alors qu'à l'inverse, ils pompent tout leur argent. C'est pour tout cela que la tendance est de plus en plus, au sein de la communauté noire américaine,  pour le boycott des commerçants coréens. Ils ont tous intérêt à ajuster leur comportement.

La communauté asiatique américaine est en train de bouger, dans son ensemble. L'héritage culturel des nouvelles générations s'effrite sous la force assimilationniste de l'American way of life, au grand dam des anciens nourris à la source des valeurs confucéennes. Ils agitent en vain ces épouvantails que sont la déliquescence de la famille américaine, ruinée qu'elle est dans leur vision, par la drogue, la mauvaise éducation, le divorce, le sida et de mauvaises habitudes diététiques symbolisées par les « fast food ». Sur ce dernier point, la science semble être avec eux, car les études universitaires ont confirmé que les immigrants chinois développent un taux de cancer plus élevé s'ils prennent de la nourriture américaine. Patrick Andersen dixit. Mais rien n'y fait….

Et puis, la nouvelle vague de migrants asiatiques qui déferlent sur la Côte ouest, principalement dans l'Etat de Californie, se préoccupent beaucoup plus d'affaires que de valeurs traditionnelles. Les nouveaux Coréens investissent dans les banques, les finances et les industries rentables. Ils viennent avec beaucoup de capitaux, et toujours avec leur main d'œuvre. Les nouveaux Japonais ont eux tendance à acheter des parcours de golf, de grands bureaux, à investir dans l'industrie cinématographique et de pointe et très peu dans le bâtiment. Au contraire des Chinois de Hong-Kong qui sont d'une boulimie immobilière insatiable. On comprend qu'ils veuillent trouver où se « réfugier » après 1997, quand Hong-Kong passera aux mains de la Chine communiste. Leur intrusion a eu pour effet d'augmenter le taux des loyers immobiliers dans leurs zones d'implantation. Ils spéculent ferme en ce moment pour doubler leur mise. Mais aux Etats-Unis les placements immobiliers sont sûrs, mais rapportent beaucoup moins qu'à Hong-Kong.

 

     




Article ajouté le 2006-10-02 , consulté 98 fois

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