COULEURS D'AMERIQUE 3
COULEURS D'AMERIQUE
PAR AMADOU FALL
AOUT 1991
TUCSON, ARIZONA - Quelle belle et agréable surprise l'on a, à déboucher comme ça, tout à fait par hasard, sur El Presidio Plaza, quand se célèbre la « Tucson meet yourself » ! De quelque côté que vous puissiez venir, de Church Street, d'Almeda Street ou de Pennington Street, les trois rues bordant cette esplanade qui donne sur l'hôtel de ville, vous êtes, d'entrée de jeu, dans la fête. Parce que la « Tucson meet yourself » qui se célèbre, habituellement, durant le second week-end d'octobre de chaque année est, comme qui dirait, la fête de toutes les nations.
En effet, trois jours durant, y sont montrés et magnifiés les arts et les cultures traditionnels des populations autochtones de l'Arizona du Sud, mais également de tous les groupes ethniques représentés à Tucson, dans leur diversité et pluralité originelle. On y retrouve, pêle-mêle, des Vénézuéliens, des Vietnamiens, des Sri Lankais, des Irlandais, des Libanais, des Italiens, des Autrichiens; des Chinois, des Colombiens, des Mexicains, des Africains, et j'en passe, dans toutes leurs nuances religieuses et ethnico-culturelles. Au stand réservé à la communauté angolaise, une belle ... Sénégalaise vous offre un excellent plat de "thieboudieune" avec le sourire et quelques nostalgiques politesses en Wolof, en prime.
MELTING POT
Les vrais autochtones, les Amérindiens, sont bien de la partie, mais seulement à travers des démonstrations plastiques, scéniques et culturelles orchestrées par des associations telles « Desert Indian Dancers » ou « Saint Nicholas Indian Centrer ». Mais dans la foule festoyant en toute fraternité -quelque 45.000 personnes- il n'y a que de rares individualités indiennes. Les Etats-Unis sont un vaste melting-pot, mais les Amérindiens refusent toujours de se mélanger aux autres. Dans les réserves où ils se sont laissés enfermer, bon gré mal gré, sous la poussée sanglante de la colonisation blanche, les Indiens semblent se complaire à ruminer l'histoire, reclus de la société moderne.
Les films western aidant, dans l'imagerie populaire, africaine surtout, les Indiens restés dans les réserves continuent d'aller torse nu, le visage peinturluré, une coiffe de plumes sur la tête, des mocassins aux pieds ; ils font de longues distances sur des chevaux non sellés, avec comme armes, un tomahawk, un arc et des flèches. On les revoit dansant le soir à la lueur d'un feu de bois illuminant un totem dressé par un sorcier au centre du village, tandis que les squaws dorlotent les futurs guerriers que sont les papooses, non loin des tipis familiaux.
Mais aux Etats-Unis, le temps est on ne peut plus iconoclaste. Il n'est, dans ce pays, de réserve qui résiste à son usure, à sa charge évolutive. Dans celle de San Xavier Del Bac, il y eut d'abord l'avènement du Christianisme. Un peu comme en Afrique, cette religion a été progressivement digérée, de manière syncrétique. Dans l'église de la réserve de San Xavier dont la construction, par des missionnaires espagnols, remonte au 17ème siècle, en toute probabilité, se déroulent, sous la statue du Christ, des pratiques difficiles à intégrer dans l'orthodoxie chrétienne.
Les Indiens de la zone sont tout de même christianisés. Ils ont également pris à la l'American way of life, le pantalon jean, la chemise à carreau ou rayée, les bottes et le chapeau de cow-boy, certaines commodités de la vie moderne (le téléviseur et le réfrigérateur, notamment) à l'intérieur de bungalows rustiques et isolés sur cette terre aride d'Arizona. Ceux qui en ont les moyens circulent dans des sortes de « landrowers » tout terrain. Et ce n'est pas seulement la vente de leurs productions artisanales qui les fait vivre, même si, aux Etats-Unis, tout ce qui sort de la standardisation industrielle coûte très cher.
Le professeur Keneth E. Foster, directeur du département des terres arides de l'Université d'Arizona, ne les envie très certainement pas. Mais il fait remarquer que les Indiens des réserves détiennent, à eux seuls, 25% des terres cultivables de l'Etat. Les différentes lois sur l'utilisation de l'eau du Colorado et des centrales de l'Arizona pencheraient en leur faveur. En plus de certaines subventions. Mais tout cela est loin de pouvoir panser les plaies béantes dont souffre la communauté amérindienne tant les ravages qu'elle a eu à subir sont profonds et indélébiles.
INDIENS DIPLOMES
Les Indiens sont d'ailleurs les populations les plus pauvres d'Arizona. Les cultures irriguées auraient bien pu leur permettre de s'en sortir, mais faut-il qu'ils puissent maîtriser les techniques modernes de production, lesquelles exigent une gestion très spécialisée. L'enseignement dispensé à l'Université d'Arizona va principalement dans ce sens. Mais les Indiens n'y font pas légion. Au cours de ces vingt-cinq dernières années, constate le professeur Foster, un seul Indien a pu aller jusqu'au troisième cycle du département d'Economie agricole. Le premier et le second cycle n'en auront accueilli que six. Et puis les Indiens diplômés ne sont d'aucune utilité didactique pour leurs congénères, puisqu'ils les quittent pour aller s'installer ailleurs, happés par l'American way of life.
Ceux qui restent, sans moyens ni connaissances technico-agricoles, sont obligés de céder, en fermage, les champs des réserves à des Anglos (des Blancs), avec tous avantages et facilités de mise en valeur qui étaient, à eux, dévolus par les autorités. Ces terres sont généralement collectives et les rentes tirées de leur affermage sont, en principe, destinées au financement de services sociaux, ou à être réinvesties dans le développement agricole. Ce n'est apparemment pas ce qui se fait. Faute de pouvoir convenablement entretenir ces terres, ou parce qu'ils ont des besoins pressants d'argent, les derniers héritiers des réserves indiennes sont en train de brader les terres aux Anglos, comme dans la banlieue de Phoenix.
En plus, l'on déplore de très fort taux de chômage dans les réserves, puisque les Anglos, du fait d'une mécanisation agricole poussée, utilisent très peu de main d'œuvre. Les problèmes sociaux s'aggravent incidemment dans les réserves. Le nombre des suicides y va crescendo. Dramatique.

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