COULEURS D'AMERIQUE 4
COULEURS D'AMERIQUE
Bourbon Street, quand le jazz fait le trottoir
PAR AMADOU FALL
AOUT 1991
NEW ORLEANS, LOUISANE – Là, nous sommes en plein sud, presque sous les tropiques, sur les bords du Mississipi dont la nonchalance rythme le train-train de cette pittoresque et charmante ville qui a bâti sa fortune, deux siècles plus tôt, sur le commerce des esclaves et du coton, après avoir été ballottée, de 1715 à 1815, entre les Français, les Espagnols, les Britanniques et les Américains. Aujourd'hui, New Orleans est le centre d'affaires et bancaire majeur du Nouveau Sud.
New Orleans a la plus grande raffinerie de sucre du monde. Elle est entourée, en mer comme sur terre, par de gisements de pétrole parmi les plus riches et productifs des Etats-Unis. Elle a également à son bénéfice d'importantes industries dans l'aérospatial et la construction navale.
Toujours est-il qu' » à New Orleans et alentours, le taux de chômage et la misère non apparente pour quelqu'un qui vient du Tiers-monde, créent bien des drames. Surtout au sein de la communauté noire.
New Orleans n'en est pas moins restée charmante, gaie, souriante et accueillante. Exactement comme sa sœur africaine, « Saint-Louis du Sénégal, vieille ville coloniale, centre d'élégance et de bon goût » avec qui elle partage une histoire parallèle mais identique, quasiment. La ressemblance vous saute au cœur quand vous foulez le Vieux carré, le quartier français de New Orleans. Ça ressemble, à s'y méprendre, à l'île Saint-Louis, avec ses rues étroites, ses étages à balcon, ses petites places publiques du genre Place Faidherbe, la nonchalance et la joie de vivre de ses habitants. Un sénateur n'a-t-il pas campagne ici, avec ce slogan électoral très jazzy : « let the good time roll », autrement dit, laissez le bon temps couler. Au fond, c 'est un peu ça la Louisiane.
New Orleans est la capitale du Dixieland Jazz. Il est né là, sur Bourbon Street, la rue la plus courue de la ville. Bourbon Street, c'est un peu comme si un jour vous transformiez la rue André Lebon de Saint-Louis du Sénégal en une longue enfilade de tripots, de bars, de restaurants à la bouffe créole, de cabarets de striptease, de jazz ou tout à la fois. Concentrez et laissez se balader dans cette rue touristes en mal de sensations fortes et autochtones fêtards, gobelets de bière, de vin ou très rarement de limonade à la main, alors que tout le reste de la ville est en veilleuse. Le cocktail est explosif.
POLICIERS A CHEVAL
Heureusement que des policiers à cheval veillent, chaque soir, sur ce beau monde et canalisent toute velléité de débordement violent. Il n'y a généralement pas de problème, car ici le jazz, souverain sur tout, adoucit les mœurs quand il ne sanglote pas vers le petit matin. Les gens sont cool. Le striptease, du moins ce que l'on en voit de la rue est prude derrière le nylon fin couleur peau humaine
The Old Absinthe House Bar fait partie des endroits les plus fréquentés de Bourbon Street. Eelle n'a d'autre particularité que sa rusticité. Mais en y mettant les pieds, on sent que des générations et des générations de fous de jazz sont passées par là. Elles ont laissé leurs empreintes sur les milliers (!) de billets en dollar qui tapissent les murs du cabaret. C'était certainement au temps où la planche à billets tournait sans retenue. Let the good time roll...
C'est à l'aube que Bourbon Street se vide de son monde. Mais le jazz ne s'arrête jamais à New Orleans. De petits groupes l'entretiennent toute la journée, dans les rues avoisinantes, tandis que Bourbon Street se refait une beauté. Ce soir, avant d'y retourner, faites un crochet au Trou, là où jouent les Vieux. Du jazz dans la pure tradition du Deep South.
Paris, au cœur des champs de maïs
PARIS, ILLINOIS – Le je est haïssable et les journalistes l'abhorrent. Mais l'on ne peut évoquer le charmant souvenir de Glenn et de Katherine Fell qu'à la première personne. Seule une voyelle différencie nos deux noms ; « it's funny », dira Katherine. Les Fell sont un couple de paysans comme on n'en voit pas chez nous.
Citadin jusqu'au bout des ongles, je me disais déjà, en attendant Glenn à l'aéroport de Terre Haute, que j'allais à tous les coups, m'ennuyer ferme dans ce bled perdu à quelque cent miles au sud de Chicago. Mais il n'en sera rien.
Glenn est arrivé avec une bonne heure de retard. C'est la période des moissons, et il avait beaucoup à faire. Les premières présentations faites, on embarque dans sa Combi, pour le village. Car Paris, c'est un tout petit village au cœur de la Cash grain belt, dans le comté d'Edgar. Et les Fell ne vivent même pas Paris. Leur ferme est sise hors du village.
Glenn, Katherine et leurs trois enfants ne s'en plaignent pas du tout. Au contraire. Ils n'ont rien à envier aux gens de la ville. Leur maison en bois, à deux niveaux, est douillette. Toutes les commodités s'y trouvent. Glenn a même une antenne parabolique qui lui permet de recevoir sur son poste téléviseur toutes les chaînes de télévision non câblées ou cryptées de France et du Canada. Il ne pipe pas un mot de français. Mais il doit adorer la France et tout ce qui est francophone.
Les Fell ne sont assurément pas des paysans comme vous en connaissez. Ils ont, à eux seuls, trois voitures. Mais surtout une superbe moissonneuse-batteuse qui leur a coûté – à crédit – 120.000 dollars, environ 36 millions de francs CFA. Ils l'amortiront en travaillant pour eux-mêmes et en offrant leurs services techniques aux voisins.
Les Fell exploitent 250 ha de terre fertile cultivés moitié en maïs, moitié en soja. Avant la récession agricole des années quatre-vingt, Glenn employait cinq à six ouvriers agricoles qu'il logeait et payait 900 dollars le mois. Maintenant, il fait tout le boulot avec son frère, mais à l'aide de cette fabuleuse machine. Je l'ai conduite et moissonné avec. C'est superbe.
Les Fell n'ont pas d'ordinateur à domicile. Toujours est-il qu'à tout instant, ils peuvent être au fait des cours de toutes les céréales échangées à la bourse de Chicago, grâce aux terminaux de Tabar Grain Co, la succursale locale de la société d'achat ADN. Leur exploitation rapporte, bon an mal an, 65 millions de francs CFA, à raison de 600 dollars l'ha. Qui dit mieux ? Ils pouvaient mieux faire, « mais maintenant les prix sont très bas, la demande stagnante alors que l'on frise la surproduction », déplore Glenn.
A la demande du gouvernement américain, il a réduit de 10% la surface qu'il emblavait. De fortes têtes ont refusé de « recevoir du gouvernement des subventions à ne rien faire ». Lui n'est pas du genre.
LOIN DE LA TURBULENCE DES VILLES
Les Fell sont des paysans de la pure tradition. La modernité et la richesse ne leur sont pas montées à la tête. Ils ont su rester humbles, simples et ouverts. Chez eux, l'étranger a l'agréable sensation d'être comme chez lui. Et des hôtes, ils en reçoivent tout le temps, provenant de tous les horizons. Et tout le monde en garde un excellent et indélébile souvenir, comme j'en témoigne.
Les Fell élèvent leurs trois enfants, comme eux-mêmes avaient été éduqués, dans le respect rigoureux des valeurs morales, humaines et patriotiques auxquelles l'Amérique se réfère encore mais qui, dans la turbulence des villes paraissent on ne peut plus ringardes.
Le très attachant John et ses deux frères n'en vivent pas moins leur éducation avec beaucoup de liberté et d'ouverture précoce sur le reste du monde, dans leur espace familial, en s'enrichissant et dépassant nombre de préjugés raciaux au contact d'hôtes étrangers qui peuvent provenir de tous les pays du monde. Comme moi du Sénégal. Et au sein de l'école de Paris qui devait, être très certainement, beaucoup moins moderne et fonctionnelle que quand leurs pères et grands-pères y faisaient leurs études. Le monde bouge, Paris avec.

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