L'argent des émigrés
Des fonds d’investissement avec l’argent des émigrés ?
PAR AMADOU FALL
Chaque départ pour l’émigration prive le pays d’origine d’une compétence ou d’un bras valide qui, dans des conditions de travail et de vie normales, représenterait un potentiel de développement certain. Ainsi, les millions d’Africains expatriés dans les pays parmi les plus riches du monde sont des forces vives - une main d’œuvre ordinaire et de plus en plus qualifiée - perdues pour des secteurs économiques essentiels.
Ce sont là, très certainement, des raisons objectives de chercher à décourager la fuite des bras et des cerveaux, surtout quand elle est clandestine, suicidaire et sans lendemain. Comme c’est le cas depuis quelque temps. Mais faut-il pouvoir positivement endiguer le flot, créer les conditions d’un maintien à demeure des jeunes et des moins jeunes que l’Occident subjugue, à travers les images d’Epinal que leur renvoient ceux d’entre leurs compatriotes qui y réussissent.
Ce ne sont pas seulement ces clichés qui fondent leur détermination. Il y a également et surtout les confortables sommes d’argent que les émigrés envoient régulièrement à leurs parents pour se faire construire des demeures de bon standing, relever considérablement le niveau de vie des leurs et les aider dans les domaines de la santé, de l’éducation, etc. Leur appréciation est on ne peut plus incitative au départ, à l’aventure.
Aussi émiettés soient-ils, les transferts en question gagnent en volume et se massifient d’année en année. Dans le rapport intitulé « Global Development Finance 2005 : Mobilizing Finance and Managing Vulnerability », la Banque mondiale les chiffrait à 126 milliards de dollars en 2004. La part des pays de l'UEMOA dans ces transferts est 1,144 milliards de dollars, soit 588,3 milliards de francs CFA, environ 2,7 % du PIB de l'Union.
Au total, les fonds transférés par les émigrés dépassent maintenant l’aide publique au développement qui était de l’ordre de 79 milliards de dollars, en 2004, toujours selon les statistiques de la Banque mondiale. Ils seraient même beaucoup plus importants, si les données prises en compte intégraient les rapatriements informels non comptabilisés dans les statistiques nationales des pays récipiendaires. A l’évidence, les transferts informels ont la préférence de beaucoup d’émigrés, parce que ceux qui passent par les voies officielles sont très coûteux et lourdement imposés.
Plutôt que de se concentrer sur les aspects négatifs de l’émigration qui sont assurément réels, le défi majeur à relever, pour des pays comme le nôtre, est la conception et la mise en œuvre de politiques visant à assurer aux compatriotes vivant et travaillant à l’étranger, la continuité du transfert de leurs économies, à des coûts qui en encouragent le transit vers l’économie réelle. Il s’agirait, par diverses mesures incitatives, de les encourager, eux et les bénéficiaires de leurs envois, à épargner davantage dans le cadre du secteur bancaire classique, et à orienter efficacement ces capitaux vers des activités productives, dans des programmes bénéficiant à l’ensemble de la société.
Un banquier de la place, suggère la constitution de fonds d’investissement, sur le modèle des fonds de pension américains. Gérés de la manière la plus transparente et la plus professionnelle possible, ces fonds que les émigrés alimenteraient, en se préparant aux jours où ils ne seraient plus actifs à l’étranger, pourraient, en effet, optimiser leur participation au financement de l’économie.
L’exemple vient d’ailleurs, du Brésil, du Mexique, de l’Inde et des Philippines. Ces pays émergents ont adopté des mesures incitatives visant à canaliser une bonne partie des transferts opérés par les émigrés dans des comptes d’épargne - retraite et des fonds d’investissement locaux. Leur sont accordés des aides à la création d’entreprises, des prêts à des taux préférentiels, outre le bénéfice de rentes substantielles à leur retour au pays. C’est là une piste à explorer, une voie à suivre.

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