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L’improbable deuxième guerre de Corée

PROLIFERATION NUCLEAIRE

L'improbable deuxième guerre de Corée 

 

PAR AMADOU FALL

 

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis cherchent à empêcher que d'autres aient l'arme atomique. A ce jour, ils n'ont fait d'exception qu'à la France et au Royaume-Uni leurs alliés naturels, à la Russie forte de sa puissance et de son droit de vainqueur sur les pays de l'Axe, à la Chine, à Israël, à l'Inde et au Pakistan, par la suite. Ces deux derniers pays ont gagné leur pari en ne reculant pas devant les menaces de sanctions. Ils ont fait des émules, dont la Corée du Nord. Son ébauche de bouclier nucléaire rend improbable une deuxième guerre de Corée.

 

Avec la confirmation de son essai nucléaire du 9 octobre dernier et ses 40 kg de plutonium pouvant permettre la production d'au moins six bombes atomiques de forte puissance, selon le constat de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique, la Corée du Nord est devenue, de fait, la neuvième puissance nucléaire du monde. Elle a franchi le Rubicon, poussée en cela par la menace d'une nouvelle guerre de Corée, cette fois-ci avec un armement plus sophistiqué et destructeur, que  les Etats-Unis font peser sur elle, voilà bientôt un demi-siècle.

Pyongyang est entré très tôt dans la course à l'armement nucléaire, en réaction à cette pesante pression, au déploiement par la puissance américaine de missiles en Corée du Sud, dès les premières années de la guerre froide. Certes, cet armement nucléaire sera retiré à la faveur l'accord signé en octobre 1994, entre les présidents Kim Il-sung et William Clinton. Il portait sur l'offre par les USA d'une aide économique à Pyongyang en contrepartie du gel total gel de son programme nucléaire. 

Mais  Bill Clinton n'a, jusqu'à son départ de la Maison Blanche, jamais pu tenir ses engagements envers la Corée du Nord sur le chapitre de l'assistance économique, car les républicains majoritaires au Congrès limitèrent sa marge de manœuvre. La position républicaine était et demeure qu'il faut étouffer économiquement la Corée du Sud pour précipiter la chute du régime de Pyongyang et l'absorption du pays par la Corée du Sud. Elle s'est radicalisée avec l'avènement de George William Bush.

Traitée d' « Etat voyou » et rangée, au début de l'année 2002, dans l'«Axe du Mal » la Corée du Sud est depuis lors en permanence sous  la  menace d'une intervention militaire américaine. Cette menace est d'autant plus prise très au sérieux par Pyongyang que, dans le camp républicain, beaucoup sont en faveur de cette doctrine mise en avant des années plus tôt et selon laquelle les USA peuvent utiliser l'arme nucléaire « dans l'heure suivant le déclenchement d'une guerre ». 

 

L'ARME NUCLEAIRE

MOYEN D'AUTODEFENSE

Or le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) accorde des droits d'autodéfense aux pays non-détenteurs d'armes nucléaires qui seraient sous la menace de ce type d'armement. Pour la Corée du Sud, la seule autodéfense qui vaille est de se doter de l'arme nucléaire. Aussi ne s'est-elle pas fait prier pour recommencer, officiellement à partir de 1998, à importer des technologies pour un nouveau programme nucléaire d'enrichissement de l'uranium. C'est en réaction à cela que les Etats-Unis ont justifié leur nouvelle ligne en accusant, la Corée du Nord de n'avoir jamais abandonné son programme de production d'armes à base d'uranium enrichi, en violation de l'accord de 1994. 

La tension entre les deux pays avait cependant baissé d'un cran à l'automne 2005,  avec l'accord signé, le 19 septembre de cette année, par la Corée du Nord, la Corée du Sud, la Chine, le Japon, les Etats-Unis et la Russie. Cet accord   d'une part, invitait la Corée du Nord à renoncer totalement à ses armes et à ses programmes nucléaires et, de l'autre, faisait obligation à Washington et à Pyongyang de respecter leur souveraineté réciproque, de coexister pacifiquement et de normaliser leurs relations. Les deux parties se sont par la suite mutuellement accusées d'avoir violé ce nouvel accord. En représailles Les États-Unis ont imposé de lourdes sanctions financières, poussant à réaffirmer son droit de posséder l'arme nucléaire.  

Le gouvernement nord-coréen a ainsi présenté son nouvel essai nucléaire d'octobre dernier comme entrant dans « l'exercice de (sa) souveraineté et de (son) droit légitime en tant qu'Etat souverain ». C'est fort de cela qu'il a considéré comme une « déclaration de guerre »  les sanctions  décidées à son encontre par le Conseil de sécurité de l'Onu. 

 

WASHINGTON POUR

LE RECOURS A LA FORCE

Pour rappel, la Corée du Nord s'est vue imposer un embargo sur « les armes et matériels connexes », « les matériels liés à la technologie nucléaire ou à celle des missiles », ainsi que sur « les marchandises de luxe ». Cet embargo couvre également « la formation technique » liée à la production des biens susnommés, ainsi que « les transactions financières qui soutiennent les activités liées aux missiles ou liées à des activités illégales telles que la contrefaçon, le blanchiment d'argent, le trafic de drogue ». Le texte prévoit également « le gel des avoirs ou ressources financiers à l'étranger liés à ces activités », ainsi que « l'inspection internationale de toute cargaison à destination ou en provenance de Corée du Nord afin d'assurer l'application des mesures ci-dessus ».

Mais  Kim Jong-il n'en a cure. Si la Corée du Nord a repris le retraitement des barres de combustible et continué à travailler à la production d'engins explosifs nucléaires, avec les premiers résultats que l'on sait, depuis quelques semaines, c'est en réalité pour se doter du meilleur bouclier qui puisse être contre les frappes que le président Bush avait programmées contre elle. Il avait en effet prévu  de détruire l'« axe du Mal »  en commençant par l'Irak de Saddam Hussein, pour ensuite s'attaquer à la Corée du Nord, et finir par l'Iran.  Kim Jong-il a, pour tout dire, pris les devants, pour conforter son dessein nucléaire, sachant bien que le président américain ne peut pas se permettre de faire simultanément la guerre à la Corée du Nord et à l'Irak. Toujours est-il que Washington avait beaucoup insisté pour que la résolution onusienne contre la Corée du Nord  comportât le recours à la force si nécessaire. Mais Moscou et surtout Pékin, qui ont tous deux condamné l'essai nucléaire, ont apposé leur veto à cette éventualité, et continuent de s'y opposer.  Le chef de l'Etat chinois, le président Hu Jintao l'a récemment réaffirmé à Georges Bush : « Nous devons résoudre le problème à travers le dialogue et en travaillant patiemment à l'objectif d'une péninsule dénucléarisée dans un avenir proche ».

Cette crise ne pourra être dénouée que par la négociation, une approche pacifique. Et dans tous les cas de figure, les Etats-Unis ne peuvent entrer en guerre contre la Corée du Nord sans l'appui des pays voisins. Or, leur politique dans la région ne plait guère aux Coréens du Sud dont le nouveau président, M. Roh Moo-hyun, privilégie la réconciliation et la réunification avec la Corée du Nord ; Tandis que le Japon craint fortement les effets collatéraux d'une attitude américaine trop agressive vis-à-vis de Pyongyang. Quoi qu'il en soit, en dotant d'un bouclier nucléaire et en oeuvrant pour son renforcement, en faisant fi de toutes les menaces extérieures, Kim Jong-il est en passe de rendre la deuxième guerre de Corée improbable, voire impossible.

 

SERIEUX RISQUES

D'ESCALADE NUCLAIRE

Cependant, l'essai concluant nord-coréen à toutes  les chances d'ouvrir la boîte de Pandore,  de susciter une véritable course à l'armement nucléaire dans cette partie de l'Asie du Sud Est. Il n'est, en effet, pas du tout  exclu que le Japon cherche, lui aussi, à se doter de l'arme nucléaire dans une optique de dissuasion et de rééquilibrage des forces dans la région. Grâce à l'assistance … américaine, l'Empire du Soleil levant dispose déjà de technologies et de matières lui permettant de produire une bombe. D'autres pourraient très rapidement suivre…

Nombre de spécialistes rendent l'administration américaine responsable de ce danger accru de prolifération nucléaire, pas seulement en Asie du Sud Est, mais également ailleurs dans le monde, pour avoir fait du TNP une « véritable coquille vide ». Leur politique permissive envers certains pays alliés comme le Pakistan, l'Inde et surtout Israël, et restrictive à l'endroit d'autres tels la Corée du Nord et l'Iran, aurait renforcé la détermination  de ces derniers situés dans la ligne de mire de Washington à se doter de l'arme nucléaire.

Mohamed El-Baradeï, actuel directeur de l'AIEA l'explique clairement : « De nombreux pays ont la tentation de développer des armes de destruction massive (ADM) ou une capacité nucléaire. Pourquoi ? Parce que ces pays – surtout ceux d'entre eux qui se sentent isolés- estiment que les ADM peuvent leur servir de bouclier contre d'éventuelles attaques. Ils ont tiré les enseignements des cas de la Corée du Nord et de l'Irak. Le régime nord-coréen qui possède l'arme nucléaire n'a pas été attaqué par les Américains ; en revanche, celui de Saddam, qui ne le possédait pas, a subi une intervention militaire… D'autres Etats constatent que toutes les grandes puissances détiennent la bombe et que, grâce à l'arme atomique, l'Inde et le Pakistan sont devenus, eux aussi, des acteurs majeurs sur la scène internationale ; Bref deux raisons principales incitent des Etats à développer l'arme nucléaire : l'insécurité au sens global du terme ; et l'attrait qu'exerce le statut d'autres pays ».

Jusque-là, tous les pays qui se sont dotés de l'arme nucléaire l'ont fait dans une logique de dissuasion et non d'emploi. Mais, si l'on n'y prend pas garde, un conflit nucléaire pourrait éclater en Asie ou au Moyen-Orient, dans les deux décennies qui viennent. La multiplication du nombre de détenteurs de l'arme nucléaire accroît la probabilité de son usage. Surtout quand elle est entre les mains de régimes instables ou déstabilisés, aux abois et forcément enclins à la prise de risques absolus.  

 



Article ajouté le 2006-12-02 , consulté 70 fois

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