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Les grandes mutations de l'économie sénégalaise (1)

Les grandes mutations de l'économie sénégalaise : 1960-2000


                                                      PAR AMADOU FALL

 

L'économie nationale du Sénégal a eu quarante en 2000. Le pays a certes été le territoire le plus en vue des colonies d'Afrique Occidentale Française qui recouvrent leur indépendance dans les années soixante. Mais il n'en a pas moins lourdement subi la domination extérieure. Le dessein assouvi du colonisateur a été de tirer de l'AOF, et du Sénégal en particulier, le maximum de richesses au bénéfice de la Métropole ; mais en y investissant le moins possible, en termes d'infrastructures, d'outillages, d'industries, et de valorisation des ressources humaines. 


Les politiques de rupture post-coloniales 

 

A l'indépendance, les défis économiques et sociaux à relever sont immenses : renforcer l'infrastructure de base indispensable à la valorisation de toutes les ressources et potentialités locales et en corriger les dysfonctionnements et l'orientation extravertie ; donner au monde rural l'encadrement technique et les moyens matériels de l'accroissement et de la diversification de sa production, sur des bases libres et plus cohérentes ; élargir le tissu industriel national ; faire des banques de véritables outils de financement du développement et des Sénégalais les acteurs et la finalité de la croissance économique ; oeuvrer au maintien et à l'extension régionale de l'intégration économique sur les cendres de l'Afrique Occidentale Française...

Des plans quadriennaux puis quinquennaux de développement sont tracés pour la réalisation de ces objectifs. Le défi est de remettre en selle toutes les forces productives nationales, pour la reprise en main des ressources jusqu'alors accaparées par le Capital colonial, et leur valorisation systématique aux fins d'asseoir et d'élargir les bases productives d'un développement véritablement endogène. 

 

- L'encadrement et le développement rural


Sous la colonisation, les Société Indigènes de Prévoyance (SIP) puis, vers la fin, les Associations d'Intérêt Rural (AIR) ont été les seules structures d'encadrement du monde paysan. En fait, elles ont été instituées dans le souci majeur de l'augmentation de sa production d'arachide, avec des moyens rudimentaires et selon la méthode de la culture extensive extrêmement destructrice pour les terres, et l'écosystème en général.

Le mouvement coopératif, né des cendres des SIP et des AIR, est venu, dans une démarche socialisante, canaliser le monde rural dans les axes de production et d'échanges qui lui étaient administrativement tracés, sur un tout nouveau mode d'appropriation de la terre comme facteur collectif de production : le domaine national avec la loi du 17 juin 1964. Aux SIP et aux derniers traitants sénégalais et libanais se substituent l'Office de Commercialisation des Arachides (OCA), puis l'Office National de Commercialisation de l'Arachide et des Denrées (ONCAD), pour la collecte et la commercialisation de la production arachidière qui continue d'être au devant de la scène agricole.

Par le canal de l'ONCAD, (et plus tard de la SONACOS), l'Etat assure l'approvisionnement du monde rural en semences, en engrais en matériels agricoles. Les engrais sont produits localement par la SIES (et plus tard par les ICS) et le matériel agricole par la SISCOMA, (devenue par la suite la SISMAR). Les ruraux reçoivent ces intrants et matériels à crédit.

La recherche-développement prend place à l'Institut Sénégalais de Recherche Agricole (ISRA). La formation et l'accompagnement techniques du paysan sont confiés à plusieurs services, sociétés d'encadrement, de vulgarisation, et de prestations de services.

L'encadrement rural évoluera vers des formes plus sectorielles avec la création des Sociétés de Développement Régional. Ce sont, la Société d'Aménagement et d'Exploitation du Delta (SAED) pour le riz et la SOCAS pour la tomate dans la région du Fleuve ; la SATEC et la Société de Développement et de Vulgarisation Agricole (SODEVA) dans le Bassin arachidier ; la Société de Développement de l'Agriculture et de la Riziculture (SODAGRI) dans le Bassin de l'Anambé ; la Société de Développement des Fibres Textiles (SODEFITEX) et la Société des Terres Neuves (STN) au Sénégal Oriental ; la Société de Mise en Valeur de la Casamance (SOMIVAC) ; et la CODESPER dans la zone sylvo-pastorale. Ces structures partagent toutes le même objectif, celui de la modernisation, de l'intensification, et la diversification de la production agricole. 

 

  1. 2 - Les premières options industrielles 

 

L'impératif de conférer de la valeur ajoutée industrielle aux ressources nationales, plutôt que de continuer à les exporter en l'état, apparaît, en fait, dès les premières années de l'indépendance.

Il connaît un début de réalisation à travers la systématisation de l'égrenage par la SODEFITEX (alliée à la CFDT française) du coton graine produit au Sénégal Oriental. Des facilités sont créées pour le développement de l'industrie textile embryonnaire à travers les usines ICOTAF, SOTIBA-SIMPAFRIC.

Il s'est également traduit par l'encouragement à la multiplication de décortiqueries d'arachide et par la reprise en main des huileries coloniales de Lesieur Afrique, de la SEIC et de la SEIB par la Société Nationale de Commercialisation des Oléagineux (SONACOS). Il s'y ajoute l'ouverture et l'exploitation des mines de phosphate de Taïba, avec en perspective la création en aval d'une industrie chimique nationale, les futures ICS.

La volonté d'industrialisation du Sénégal est aussi manifeste dans la signature de la convention qui a permis la naissance et le développement dans la Vallée du complexe agro-industriel privé de la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS). Entrent dans cette même logique les protections tarifaires et non tarifaires qui ont entouré le tissu industriel national ; la promulgation d'un code des investissements a priori attractif, et la création de la Zone Franche industrielle de Dakar (ZFID) ; tout comme la politique d'industrialisation de substitution aux importations de produits de consommation courante. 

 

- Le recours à l'endettement

 

En ces temps d'argent facile sur les marchés financiers extérieurs et auprès des bailleurs de fonds institutionnels l'Etat du Sénégal s'endette amplement, comme son histoire l'y prédisposait d'ailleurs. L'héritage financier laissé par l'ancienne Métropole est trop ténu, et l'épargne intérieure tout aussi faible, il lui faut solliciter " l'aide extérieure ", pour - en principe - se donner, les moyens de sa politique économique et sociale.

Il en obtient suffisamment pour étendre ses tentacules sur pratiquement tous les secteurs d'activités, de la production agricole et minière au commerce, en passant par les industries, le tourisme et les services. Les banques de développement qu'il avait tour à tour créées : la Banque Nationale de Développement du Sénégal (BNDS), la Société Financière Sénégalaise pour le Développement de l'Industrie et du Tourisme (SOFISEDIT) et le groupe de la Société Nationale de Banque (SONAGA-SONABANQUE) rendue plus tard célèbre par l' " opération maîtrisards ", et les anciennes banques commerciales et sociétés d'assurances dans lesquelles il prend de fortes participations à défaut de pouvoir les nationaliser, facilitèrent grandement son interventionnisme dans le secteur marchand. Et également l'émergence d'une classe d'hommes d'affaires typiquement sénégalais, fabriqués de toutes pièces.

Pour tout cela l'Etat s'est lourdement endetté. Quand survient la crise, l'encours de dette est 176 milliards de francs CFA en 1976 (32% du PIB). Il passera à 260 milliards en 1978 (55% du PIB) puis à 376 milliards en 1980 (69% du PIB). 

 

- La crise économique


Les bilans établis dans le contexte de crise qui a suivi a montré que les emprunts extérieurs ont plus servi à des dépenses de prestige, à assurer un sémillant train de vie de l'Etat, à entretenir une fonction publique pléthorique, à servir des prébendes à des personnes politiquement et socialement influentes, et à subventionner des entreprises publiques et parapubliques déficitaires. L'ardoise laissée par ces dernières est des plus lourdes : 100 milliards de FCFA par l'ONCAD, 12 milliards par la SOSAP (pêche), 10 milliards par BUD-Sénégal (maraîchage), etc.

Rien de très consistant ne sera ajouté aux infrastructures de base laissées par le colonisateur dans les domaines ferroviaire, portuaire, routier, etc., bien plus d'une décennie après l'indépendance. La charrue, les semences sélectionnées et les engrais sont les seuls éléments modernes d'une agriculture toujours dominée par la monoculture arachidière, et reléguant, de fait, les cultures vivrières à l'arrière-plan. La fixation administrative des prix aux producteurs agricoles et l'homologation des prix à la consommation, en plus d'encourager une propension surtout urbaine à consommer, créent une distorsion des prix relatifs au détriment des cultures vivrières et de l'objectif global de l'autosuffisance alimentaire visé depuis l'indépendance. L'encadrement technique rapproché étouffe le monde rural et développe en son sein une certaine mentalité d'assisté.

Sur pratiquement le même registre, surprotégée sur son propre marché, l'industrie sénégalaise a fini par s'ankyloser. De lourds frais généraux, le manque d'investissement pour son renouvellement et la non-qualité l'ont rendue de moins en moins compétitive par rapport à la concurrence extérieure, même voisine, qui entrait dans le pays par des voies plus frauduleuses que régulières. Les résultats de la promotion des investissements industriels par le biais des domaines industriels régionaux et de la Zone Franche Industrielle de Dakar ne seront pas à la dimension des facilités fiscales et autres concessions offertes. Beaucoup d'hommes d'affaires - ou politiques - sénégalais parmi ceux que l'on a cherché à faire émerger, sur l'échiquier économique national, ne se sont révélés à la hauteur. Ils ont contribué grandement à la crise d'un système bancaire dont la gestion était des plus laxistes. Le monde rural non plus ne joua pas tout à fait correctement le jeu, au regard de l'ardoise de 100 milliards de francs CFA - non dévalués - qu'il a laissé impayée sur les livres de la BNDS, au titre de sa dette envers l'ONCAD.

La conjugaison des chocs pétroliers de 1973 et de 1978-1979 à un long et terrible cycle de sécheresse accentuera les profondes failles structurelles de l'économie sénégalaise et mettra à nu les insuffisances des politiques en oeuvre durant les deux premières décennies de l'indépendance. Elle se traduit également par l'accentuation de la dépendance du Sénégal envers l'extérieur, par le renchérissement de ses importations, par la réduction inverse de ses revenus d'exportation, et incidemment de ses capacités financières à honorer le service de sa dette extérieure, et même intérieure.

Cette crise qui n'épargne en fait aucun pays au monde est plus rude encore pour le Sénégal et les autres pays en développement. Leurs orientations économiques ne sont pas des plus précises. Et ils sont, dans leur grande majorité, vulnérables aux aléas de la nature.

La sécheresse des années 1970, 1972, et 1973 a, en effet, lourdement affecté les rendements de la production arachidière qui sont descendus jusqu'à 620 kg/ha contre 904 kg/ha durant les années antérieures. L'abandon des prix garantis par la France pour les produits de base a entraîné une forte détérioration des termes de l'échange, accentuée par la réduction du prix de l'arachide au producteur, durant cette période critique

 Il y au eu certes des améliorations, durant la période 1974-1977, marquées notamment par l'augmentation des récoltes d'arachide, la reprise des cours de l'arachide, et du phosphate, et des produits halieutiques. Les prix aux producteurs et les revenus salariés seront conséquemment augmentés. Il s'en est suivi l'accélération des dépenses de consommation finale qui atteignent un niveau dépassant la capacité d'offre de l'économie sénégalaise.

Le Sénégal et les Sénégalais ont continué à vivre au-dessus de leurs moyens, en consommant plus que la valeur de leur production intérieure : 106% du PIB en 1979, 96% en 1980, 100% en 1982. Cette forte propension à consommer s'explique par l'importance des aides et emprunts extérieurs, consommés au détriment de l'investissement réel, et aussi utilisés pour financer des déficits budgétaires.

Ces déficits sont financés par un endettement à des conditions non - concessionnelles. De 1974 à 1979, plus de 40% de l'endettement du Sénégal (50% en 1977) s'est fait auprès des banques aux conditions du marché. En conséquence l'encours de la dette extérieure a fortement augmenté, de 10,9% du PIB en 1970 à 21,2% en 1978.

Or, durant les années 1978 et 1979, les prix des produits de base replongent spectaculairement, entraînant une diminution sensible du revenu national. Le déficit des paiements courants s'est nettement aggravé en 1978, avec la baisse des exportations oléagineuses (-41 milliards) et le renchérissement de la facture pétrolière. Le déficit courant est passé de -16 milliards de francs CFA en 1977 à 53 milliards. La masse monétaire passe de 18% du PIB en 1977 à 32% en 1978, entraînant une accélération des déséquilibres monétaires, et le port de l'inflation de 1,1% en 1976 à 11,3% en 1977, pour redescendre à 7,4% en 1998. La crise est à son paroxysme.

Il a fallu, vers la fin des années soixante-dix, carrément changer de cap. La Banque Mondiale et le fonds Monétaire International pour qui, le seul indicateur macro-économique qui comptait, à l'époque, est l'état de la balance des paiements des Etats débiteurs, vont impulser les orientations jugées indispensables. 

 



Article ajouté le 2007-01-20 , consulté 88 fois

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