CRISE DU NUCLEAIRE IRANIEN 2
CRISE DU NUCLEAIRE IRANIEN
Si Ahmadinejad faisait « marche arrière »…
PAR AMADOU FALL
Interdiction des exportations de technologies balistiques et nucléaires vers l'Iran ; interdiction de visas à certains responsables iraniens et gel de leurs avoirs financiers. Ces mesures qui sous-tendent la résolution 1737 prise le 23 décembre 2006 par le Conseil de sécurité des Nations-Unies pour sanctionner le refus de Téhéran de suspendre son programme d'enrichissement d'uranium, n'y ont rien fait. Le rapport rendu public par l'AIEA, au terme du délai de soixante jours qui lui était imparti par la Communauté internationale, indique clairement que le président Mahmoud Ahmadenijad n'a dévié d'un pouce de sa trajectoire nucléaire.
Au grand dam des Etats-Unis dont le mobile apparent serait d'empêcher l'Iran de forcer la porte du cercle restreint des pays détenteurs de l'arme atomique, Ahmadinejad a plutôt donné un coup d'accélérateur à sa politique nucléaire qui, selon lui, n'a « ni frein, ni marche arrière ». Quelque 3.000 centrifugeuses devaient être installées à la fin de ce mois de mars, si l'on en croit ses déclarations de plus en plus intempestives et provocantes, vis-à-vis des Etats-Unis en particulier.
Ahmadenijad a-t-il tort de s'entêter de la sorte ? De fait non. Signataire du Traité de non-Prolifération (TNP), l'Iran a bien droit au nucléaire civil et, par conséquent, à la maîtrise des sciences et technologies requises pour sa production et son utilisation. Et ses dirigeants n'ont de cesse de crier haut et fort qu'en enrichissant de l'uranium ils ne projettent que la fabrication de combustibles pour leurs centrales électriques. Le pays est sans doute immensément riche en hydrocarbures. L'Iran est le quatrième producteur de pétrole du monde et dispose de la deuxième plus importante réserve de gaz. Mais ces énergies fossiles ne sont pas éternelles, déjà qu'elles sont en voie d'épuisement à travers le monde. L'avenir est assurément aux énergies alternatives et quasiment pérennes. Pour le leader suprême iranien, l'Ayatollah Ali Khamenei, l'Iran doit impérativement produire de l'énergie nucléaire dans la mesure où ses réserves de pétrole et de gaz s'épuiseront un jour. L'Iran entend donc jouer à fond la carte du nucléaire car, comme souligné par Ahmadenijad, « obtenir cette technologie est quelque chose de très important pour le développement de notre pays ».
Mais l'enjeu est également militaire et stratégique. L'Iran considère qu'il a autant droit à l'arme nucléaire que ses voisins qui l'ont, en l'occurrence l'Inde, le Pakistan et plus particulièrement son pire ennemi, Israël, sans que cela n'offusque la Communauté internationale.
UNE REGION A TRES HAUTS RISQUES
Dans l'état actuel des choses, comme en témoignent tous les rapports des inspecteurs de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique, jusqu'au tout dernier rendu public, l'Iran est encore loin de posséder l'arme atomique. Selon El-Baradei, Téhéran pourrait, certes, d'ici une année, maîtriser la technique d'enrichissement de l'uranium à l'échelle industrielle mais, s'il avait l'intention de fabriquer une seule bombe atomique, il ne pourrait en avoir la capacité avant cinq, voire même dix ans. En fait, à travers ses déclarations intempestives et ses bravades fortement médiatisées, Ahmedinejad entretient une certaine ambiguïté sur ses intentions avec le nucléaire, dans le souci majeur de se protéger.
Il ne faut pas, en effet, perdre de vue, que l'Iran est au cœur d'une région à très hauts risques, avec à son flanc sud le Pakistan nucléaire et précaire, à l'ouest l'Irak instable sous l'occupation militaire américaine, Israël, un ennemi radical qui a, à son avantage, l'arme atomique. Les Iraniens n'ont pas non plus confiance aux plus grands pays de la Communauté internationale, et craignent qu'ils continuent d'adopter des attitudes injustes à leur égard. Pour mémoire, pendant la guerre irano-irakienne, les États-Unis et l'URSS avaient aidé et soutenu l'Irak. Et une bonne partie du monde dit civilisé et respectueux des droits humains était restée bouche cousue lorsque Saddam Hussein avait fait utiliser, par son armée, des armes chimiques contre le peuple iranien.
Persuadés qu'ils ont droit au nucléaire intégral, à l'égal de leurs voisins et de tous les autres pays qui le possèdent, les Iraniens persistent dans leur refus de renoncer à leur programme d'enrichissement d'uranium. C'est dans cette logique qu'ils n'accepteraient d'en suspendre le processus qu'à la condition que le reste du monde en fît autant, conformément d'ailleurs à l'esprit et à la lettre du Traité de non-Prolifération nucléaire.
MENACES DE FRAPPES AMERICAINES
A l'état ou en est la crise soulevée par l'équation nucléaire, les Etats-Unis et le Conseil de sécurité de l'ONU exigent de l'Iran qu'il suspende son programme d'enrichissement d'uranium avant tout pourparler pour une solution comme celle obtenue récemment avec la Corée du Nord, sur la base d'une contrepartie économique conséquente. L'Iran serait prêt à examiner « positivement » une demande officielle de négociations directes allant dans ce sens, avec Washington, mais continue de rejeter la condition préalable posée.
Irritée à l'extrême par cette inflexibilité relative, l'administration américaine va-t-elle déclencher ses foudres sur l'Iran, pour le contraindre de rentrer dans les rangs ? Le vice-président américain Dick Cheney stipulait récemment que « toutes les options restaient sur la table ». La Maison Blanche est même allée plus loin pour clamer, sans nuance, que la solution d'une intervention militaire n'était pas exclue, après l'expiration de l'ultimatum des Nations unies. Selon des informations rendues publiques par la BBC, les Etats-Unis se prépareraient à frapper, non seulement les sites nucléaires connus et potentiels, mais aussi les bases aériennes et navales, les moyens de DCA, les usines de fabrication de missiles et les postes de commandement de l'Iran. La liste des cibles aurait été dressée par le Commandement central des Forces armées américaines.
Toujours est-il que Tony Blair, Premier ministre de la Grande Bretagne, premier allié inconditionnel des Américains, tempère en affirmant qu'aucune intervention militaire contre l'Iran n'était actuellement en cours de préparation aux Etats-Unis. « Personne ne prépare d'action militaire, personne ne souhaite d'action militaire » contre l'Iran, a-t-il déclaré sur les ondes de la BBC, vers la fin février.
Le Premier ministre britannique doit certainement être dans le secret des dieux. Même si Washington a mis en position deux porte-avions dans le Golfe arabo-persique, Georges W. Bush n'est pas, présentement, dans les meilleures conditions d'entrer en guerre contre l'Iran. L'en dissuadent d'emblée son pitoyable échec en Irak ou son armée s'est embourbée, les conséquences désastreuses sur le pétrole d'une nouvelle conflagration, et les risques aggravés de perte des présidentielles américaines de 2008 qu'elle ferait courir au camp républicain.
C'est forts de la conviction que les Américains ne sont pas, actuellement et pour longtemps encore, en position de lui faire la guerre qu'Ahmedinejad et son gouvernement s'arc-boutent derrière leur refus de « la suspension d'activités légales, pacifiques et sous le contrôle de l'AIEA », de donner suite à « une demande illégitime, illogique et contraire à la volonté nationale ». Dans cet état d'esprit, l'Iran serait prêt à « faire face à toutes les situations, y compris une guerre », a déclaré, sans ambages, le vice-ministre Manuchehr Mohammadi, conforté en cela par l'Ayatollah Ali Khamenei selon qui « la seule raison derrière le refus par les puissances de notre programme nucléaire pacifique est qu'elles veulent contrôler l'énergie du monde dans l'avenir ». l'Ayatollah Khamenei a déclaré, à la mi-février, que la république islamique ciblerait les intérêts américains à travers le monde si son pays faisait l'objet d'attaques relatives à son programme nucléaire. M. Khamenei a tenu ces propos au moment où la Garde révolutionnaire iranienne lançait des missiles-tests assez puissants pour couler un grand navire de guerre, comme pour montrer que l'Iran est prêt à se défendre en cas d'agression extérieure.
PRESSIONS ECONOMIQUES ET DIPLOMATIQUES
Mais, vraisemblablement, la guerre des Etats-Unis contre l'Iran continuera de se dérouler sur le champ des pressions économiques et diplomatiques. Allant bien au-delà des sanctions limitées résultant de l'application de la Résolution 1737 dont elle demande le durcissement, l'Administration Bush se montre encore plus exigeante envers les gouvernements, les grandes banques, les entreprises pétrolières et d'autres secteurs économiques de l'Europe et de l'Asie à qui elle a demandé, dès après l'enclenchement de son bras de fer avec l'Iran, de mettre fin à leurs investissements, leurs prêts et autres arrangements financiers avec Téhéran.
Depuis la fin de janvier, les Etats-Unis font tout pour endiguer le flux des capitaux dont l'Iran a désespérément besoin pour améliorer et agrandir son infrastructure pétrolière et gazière. Des lois américaines prévoient des sanctions légales contre les sociétés américaines ou étrangères qui investissent dans ses réserves énergétiques. En fait, les sociétés américaines sont, elles, hors de la visée de leur gouvernement puisque, ayant posé un blocus sur l'Iran depuis la chute du Shah Reza Pahlavi des suites de la Révolution islamique, les Etats-Unis n'entretiennent plus de relations économiques et commerciales avec ce pays. Les entreprises ciblées sont plutôt celles de l'Union européenne, une région rivale devenue, au cours de ces dix dernières années, le principal partenaire de l'Iran à qui elle vend des machines, de l'équipement industriel et d'autres produits en contrepartie de ressources énergétiques. Les Etats-Unis ont également mis la pression sur le Japon, la Russie et la Chine à cause de leurs relations commerciales et militaires soutenues avec l'Iran. Les Américains exigent d'eux des gages de « responsabilité », tout comme des Européens.
C'est ainsi que le Japon a pris une série de sanctions à l'encontre de l'Iran, dont le gel d'avoirs financiers et l'interdiction des transferts de matériaux, de technologies et de fonds destinés aux activités nucléaires de l'Iran. Les pressions de l'administration Bush sur la Russie commencent également donner les résultats escomptés, comme en atteste l'arrêt de la construction de l'usine nucléaire iranienne de Bushehr par la société russe Atomstroïexport. Le réacteur est pratiquement achevé. Mais sa mise en service ne pourra plus avoir lieu, en septembre 2007, comme initialement programmé. Atomstroïexport met l'arrêt des travaux sur le compte des arriérés de paiement accumulés par Téhéran. Ces allégations ont été rapidement démenties par l'Organisation iranienne pour l'énergie atomique.
La vérité est que, en plus des sanctions de l'Onu qui compliquaient la fourniture de certains équipements atomiques, l'insistante pression américaine contre l'aide apportée par Moscou à Téhéran en matière nucléaire a fait le reste. Et ils sont de plus en plus nombreux les personnalités qui, au sommet de l'appareil d'Etat russe, pensent que Moscou n'a pas grand-chose à gagner d'une forte implication dans le programme nucléaire iranien. L'arrêt de la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr est bien la preuve que leur voix a été entendue et que, la Russie, après de longues années de résistance, est en passe de s'aligner sur les positions américaines sur le nucléaire iranien.
Au plan diplomatique, les Etats-Unis manœuvrent également pour gagner à leur cause la Russie et la Chine qui, au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, n'étaient, jusque-là, pas très favorables à de nouvelles sanctions contre l'Iran, à la différence de la France et de l'Angleterre. Washington souhaite obtenir la fermeté de Moscou et de Pékin, comme il l'a obtenue dans la question du nucléaire nord-coréen.
ENTETEMENT SUICIDAIRE D'AHMADINEJAD
L'entêtement de Téhéran deviendrait suicidaire s'il était, pour de bon, privé du soutien de ces deux capitales. L'Iran est d'ailleurs de plus en plus divisé sur la question nucléaire. L'ancien président iranien Akbar Hachémi Rafsandjani qui dirige le Conseil du discernement du régime, la plus haute instance d'arbitrage politique du pouvoir islamiste, a appelé à davantage de vigilance. Tandis que l'Ayatollah Ali Khamenei conforte Ahmadinejad dans sa fronde nucléaire et son défi à l'Amérique.
Une chose est sure, des sanctions internationales et un embargo plus stricts et sévères risqueraient d'entraîner de sérieux problèmes économiques et sociaux et de profonds bouleversements politiques en Iran. Un article publié dans le quotidien ultraconservateur iranien « Jomhouri Islami » a, dernièrement, interpellé le président Mahmoud Ahmadinejad, lui demandant de « gérer la crise avec calme et modération », « quand on sait que les étrangers nous observent en guettant la moindre faille » et que « ce n'est pas juste de récupérer politiquement ce dossier » pour « couvrir les échecs de [son] gouvernement sur d'autres sujets essentiels » comme l'inflation, le coût de la vie, le chômage, etc. Les auteurs dudit document lui font remarquer que «dire que l'adoption d'une résolution aux Nations Unies ne change rien à la situation de l'Iran est faux. Il ne s'agit pas que d'un vulgaire bout de papier. Même si son impact est limité, la résolution va créer des difficultés. Vous devez en parler au peuple iranien : un peuple sage est toujours en avance sur ses dirigeants. Ne pensez pas que, si vous dites la vérité, les gens ne vous soutiendront pas, au contraire ».Pour eux, l'intervention permanente de Ahmedinejad ne se justifie en aucune façon, « il faut créer un espace de calme et de sérénité autour du dossier nucléaire pour que la diplomatie puisse reprendre ses droits ».
Le sentiment qui se dégage de plus en plus est que Ahmedinejad doit accepter de « faire marche arrière », accepter de négocier, avec les Etats-Unis sur la base des conditions posées par les Nations-Unies, une solution pacifique de sortie de crise, après la suspension de son programme nucléaire. Si l'Iran donne toutes les garanties de son non-engagement dans le nucléaire militaire, il sortirait de son isolement international, gagnerait en notoriété et en crédibilité. Il ne fait pas l'ombre d'un doute, qu'à ce moment-là, il aurait tous les atouts pour attirer les investissements requis pour la valorisation de son potentiel pétrolifère et gazier, poursuivre un programme nucléaire à des fins purement civiles, par exemple suivant la formule proposée par la Russie. Tout cela pour le développement durable de son économie et son rayonnement international, en toute souveraineté.
C'est tout le contraire qu'il risque, en persistant à faire croire à la Communauté internationale, à tort ou à raison, qu'il développe, ou entend développer, un programme nucléaire à connotation militaire. Et il prêterait délibérément le flanc aux Américains qui sont dans l'expectative de la moindre occasion favorable pour l'attaquer, et assouvir leur réelle visée qui n'est autre que le rétablissement de leur mainmise ancienne sur ce pays riche en pétrole et ce, aux dépens de leurs rivaux occidentaux et asiatiques. En fait, la crise autour du nucléaire iranien n'est qu'un prétexte, un de plus, agité par l'administration Bush pour conforter son dessein de contrôler les réserves d'énergie du Moyen-Orient et l'Asie centrale, régions stratégiques qu'elle ambitionne de placer sous sa coupe hégémonique.

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