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SOUVERAINETE ALIMENTAIRE

 SOUVERAINETE ALIMENTAIRE

Le saut d'obstacles de l'Afrique de l'Ouest et du Centre

 

PAR AMADOU FALL 

 

La Déclaration issue du Sommet Mondial sur l'Alimentation, tenu à Rome, en novembre 1996, fait exister la sécurité alimentaire « lorsque toutes les personnes ont, à tout moment, accès á une nourriture suffisante, saine et nutritive pour couvrir les besoins alimentaires et les préférences alimentaires leur permettant de mener une vie saine et active ». Elle engage la Communauté internationale à tout mettre en œuvre pour «  parvenir à la sécurité alimentaire pour tous et de déployer un effort constant afin d'éradiquer la faim dans tous les pays et, dans l'immédiat, de réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées d'ici à 2015 au plus tard ». Une décennie après cette généreuse résolution et à quelque huit années de la date butoir, où est-ce qu'en est le continent noir, l'Afrique de l'Ouest et du Centre, en particulier ?  

 

Radicalement interventionnistes, jusqu'aux années quatre-vingt, les politiques agricoles suivies en Afrique de l'Ouest et du Centre ont moins développé les cultures vivrières que soutenu les spéculations commerciales et la consommation de denrées importées. Elles reposaient, principalement, sur la subvention des productions agricoles de rente  et des prix à la consommation de céréales généralement importées.   Relativement efficaces en termes d'approvisionnement des zones urbaines, elles étaient en revanche souvent inopérantes et décourageantes pour les ruraux. 

Trop onéreuses et pesantes sur les finances publiques, elles seront remises en cause, dans le contexte des ajustements structurels dictés par les institutions de Bretton Woods, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Ces réformes sont marquées par la libéralisation du marché par la suppression des contrôles administratifs, la limitation puis l'exclusion de l'Etat dans la commercialisation des céréales, et le rôle accru du secteur privé. Mais les Programmes d'Ajustement Sectorielle de l'Agriculture (PASA) n'ont pas non plus rencontré le succès escompté, concernant en particulier la sécurité alimentaire. L'agriculture vivrière n'est pas sortie de l'ornière. Et le désengagement de l'Etat n'a pas fait apparaître un secteur privé développé, capable d'assurer les fonctions de gestion du secteur alimentaire abandonnées par l'Etat. 

La libéralisation n'en sera pas moins accentuée dans le secteur agricole africain, notamment dans la mouvance des accords de l'Organisation Mondiale du Commerce, avec comme corollaire des difficultés croissantes à réaliser l'objectif de la sécurité alimentaire, nonobstant la Déclaration de Rome et tous les engagements pris dans l'optique de la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développent. La situation alimentaire globale de l'Afrique subsaharienne n'est toujours pas des meilleures. Le rapport de la FAO sur « l'état de l'insécurité alimentaire dans le monde - 2006 » fait remarquer que les mesures prises pour lutter contre la faim dans la région ont été entravées par la faiblesse de la production et des rendements agricoles principalement vivriers, par des catastrophes naturelles ou anthropiques, notamment les conflits des années 90 et la propagation du VIH/Sida.  L'augmentation du nombre de personnes sous-alimentées, depuis la période de référence, est principalement due à cinq pays minés par la guerre : Burundi, Érythrée, Libéria, République démocratique du Congo et Sierra Leone. La paix et la stabilité sont des conditions sine qua non de la réduction de la faim et de la pauvreté. Les conflits prolongés, qui désorganisent les activités productives et détruisent les infrastructures et les moyens d'existence, sont un facteur d'aggravation de l'insécurité alimentaire. Il s'y ajoute l'impact négatif de la persistance d'habitudes de consommation extraverties héritées de la colonisation, ainsi que celui de l'aide alimentaire, sur les productions céréalières locales.

Selon le rapport de la FAO,  une décennie après le sommet de Rome, l'Afrique subsaharienne concentre 25 % des personnes sous-alimentées des pays en développement. Leur nombre aurait même augmenté, passant de 169 millions en 1990-1992 à 206 millions en 2001-2003. Et seuls 15 des 39 pays de l'Afrique subsaharienne, pour lesquels des données sont disponibles, ont réussi à faire baisser ces chiffres, comme relevé par le rapport de la FAO.

 

INSUFFISANCE

DE LA PRODUCTION ALIMENTAIRE

 

Parmi les pays qui se démarquent, pour avoir réussi à faire diminuer de manière significative le nombre de personnes sous-alimentées, figurent l'Éthiopie (17%), le Ghana (59%)  et le Mozambique (10%).  Bien que les raisons de ce succès varient selon les pays ayant obtenu les meilleurs résultats, il semblerait que ces derniers aient associé à de bonnes performances de croissance économique une expansion considérable de la production agricole par habitant ou, en particulier, de la production alimentaire  par habitant.  Le rapport de la FAO souligne que « il a été établi que les hausses de la production alimentaire conditionnées par la productivité ont un impact positif considérable sur l'économie rurale et se traduisent par une augmentation des disponibilités alimentaires et une réduction des prix des denrées alimentaires sur les marchés locaux. Parallèlement, la hausse des revenus des petits exploitants (qui sont les principaux producteurs de produits de base) stimule les activités économiques rurales en créant une hausse de la demande pour les produits d'autres secteurs liés à l'agriculture (transformation et services agricoles, etc.) ou qui fournissent des biens de consommation aux agriculteurs ».

Spécifiquement, les six pays de l'Afrique centrale (Congo, Tchad, Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale, Centrafrique) ont, à leur avantage, d'importantes richesses naturelles (minerais, bois, pétrole, etc.), une eau relativement abondante et des terres assez fertiles. Mais ils connaissent, paradoxalement, un fort taux de pauvreté (50,1% au Congo, 60% au Tchad, 42% au Cameroun, 46% au Gabon) et souffrent, de façon différenciée, de l'insécurité alimentaire. 

Selon le Programme Régional de Sécurité Alimentaire (PRSA) de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale (CEMAC) établi en 2002 en collaboration avec la FAO, les quelque 30 millions d'habitants que compte cette région,  dont 64,4% de ruraux, sont de plus en plus fortement dépendants des importations alimentaires. Une étude commise, en 2005, par Emmanuel Douya, Bernadette Hermelin et Vincent Ribier sur «L'Impact sur l'agriculture de la CEMAC d'un Accord de Partenariat Economique » met en exergue le fait que l'offre de biens alimentaires de la CEMAC est insuffisante et ne permet pas de couvrir les besoins alimentaires des populations de la sous-région. Cette distorsion est expliquée par un taux de croissance moyen de l'offre agricole (2,0%) inférieur au croît démographique (2,7%). Les statistiques de la CEMAC révèlent que les disponibilités caloriques de la région Afrique Centrale sont de 2194 kcal par personne et par jour, soit un déficit de 206 kcal par rapport à la norme FAO. Ce déficit est aggravé par les nouvelles habitudes de consommation engendrées par l'urbanisation galopante. La pression de la demande urbaine accentue en effet l'insuffisance de la production alimentaire due à la baisse de la productivité et des rendements de certaines cultures dont les racines et les tubercules qui constituent les aliments de base de la région. Dans ces conditions, le recours aux importations alimentaires est la solution pour combler ce déficit, accentuant ainsi la dépendance alimentaire. L'urbanisation galopante de la région et l'accroissement concomitant de la population des villes devaient, a priori, être profitables aux ruraux, en termes d'élargissement des débouchés locaux de leurs productions. En fait, cette dynamique se réalise à leur détriment, en ce qu'elle prive les campagnes de ses bras les plus valides, du fait de l'exode des jeunes que les promesses incertaines de la ville subjuguent.

La situation est encore plus inquiétante de l'autre côté, en Afrique de l'Ouest qui vit des réalités similaires. L'ensemble qu'y constitue les quinze pays de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Mauritanie, avec ses quelque 240 millions d'habitants, est la zone la plus pauvre du monde. Le PIB annuel per capita y est d'environ 500 dollars US, contre 1170 dollars US en moyenne pour les pays en développement. Dans cette région où l'agriculture est censée occuper et faire vivre 70%  de la population active,  le déficit alimentaire a été multiplié par trois depuis 1995,  pour passer de 1,6 à  4,5 milliards de dollars, selon le constat établi par Jacques Gallezot dans sa communication au Forum de Niamey de novembre 2006, sur la souveraineté alimentaire. Il observe que les principaux déficits des pays de la CEDEAO concernaient,  en 2004, les céréales avec 1,96 milliards de dollars US dont  836 millions  pour le riz blanchi et 649 millions pour le froment de blé, 551 millions pour les produits laitiers 431 millions pour le sucre, 314 millions pour les huiles.

 

SURMONTER

LES HANDICAPS ENDOGENES

 

Les pays de l'Afrique de l'Ouest et du Centre ont pris conscience qu'il leur faut davantage conjuguer leurs efforts pour surmonter les handicaps endogènes qui sont à l'origine des insuffisances qui affectent gravement les conditions de vie de leurs populations, celles les plus vulnérables en particulier. Ainsi, ont-ils adopté des politiques agricoles communes, en 1999 à Malabo pour la CEMAC,  en 2001 à Dakar pour l'UEMOA et en 2005 à Accra pour la CEDEAO. De façon générique, ces stratégies s'inscrivent dans la perspective d'une agriculture moderne, productive, compétitive et rentable, fondée d'abord sur l'efficacité et l'efficience des exploitations familiales, mais aussi des entreprises agricoles privées. Elle doit surtout être en mesure de contribuer largement à la sécurité alimentaire, par l'accroissement de l'offre régionale pour satisfaire les besoins en nourriture de populations de plus en plus nombreuses et fortement urbanisées. Les politiques agricoles communes adoptées, en conséquence, se fixent l'objectif de réduire la dépendance de l'Afrique de l'Ouest et du Centre à l'endroit des importations en accordant la priorité aux productions alimentaires et à une meilleure intégration des marchés agricoles régionaux. 

L'analyse des potentialités en Afrique montre bien que certains pays disposent d'excédents de produits qui pourraient servir à approvisionner ceux qui souffrent de déficit. Les gains à réaliser dans une telle hypothèse étaient estimés à 5 milliards de dollars US, par la Banque Mondiale, en 1989. Mais, dans la situation actuelle, et dans le cas précis de la CEDEAO, le total des produits vivriers dans les échanges intra-régionaux ne cesse de diminuer. De 11% en 1999, il ne représente plus que 6,5% actuellement, compte non tenu, bien entendu, des transferts informels. Dans la CEMAC, les échanges agricoles sont quelque peu meilleurs mais ne représentent que 28% des l'ensemble du commerce intra-zone.  

Ces insuffisances sont révélatrices de la difficulté qu'il y a à mettre effectivement en œuvre des politiques commerciales visant à favoriser les échanges de biens au sein de l'Afrique de l'Ouest et du Centre. La faiblesse du commerce des denrées alimentaires dans les organisations d'intégration régionale s'explique par les obstacles à la libre circulation des biens et des personnes qui survivent à la suppression des tarifs douaniers inter-Etats, par le tarif extérieur commun (TEC) qui réduit les taux de protection des productions locales et ouvre  les marchés africains encore plus largement aux produits provenant de pays industrialisés. Ces derniers abusent des soutiens publics pour maintenir des prix de marché interne artificiellement bas et pratiquer le dumping de leurs excédents sur les marchés internationaux, étouffant ainsi les possibilités de développement agricole et de sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne.

Et, il est fort à craindre que les Accords de Partenariat Economique (APE), présentement en négociation en vue de l'instauration du libre échange réciproque avec l'Union Européenne, à partir de 2008, ne soit un autre handicap de taille pour l'agriculture et la quête de sécurité alimentaire de l'Afrique de l'Ouest et du Centre. Ils vont, en toute probabilité, accroître les importations alimentaires de l'Afrique subsaharienne et donc accentuer sa dépendance envers l'Europe.  

 C'est assurément en raison de ce qui précède que les discours sur l'agriculture, en Afrique de l'Ouest et du Centre, mettent de plus en plus l'accent sur la  souveraineté alimentaire. Au-delà de la sécurité alimentaire qu'elle garantirait aux populations, elle donnerait aux Etats le droit de se protéger des importations agricoles et alimentaires à trop bas prix qui tendent à ruiner leurs propres productions, tout en s'engageant dans le développement d'une agriculture paysanne durable et maîtrisant sa production sur le marché intérieur en priorité, et gagnant en  compétitivité sur les marchés extérieurs.

Cette quête de souveraineté alimentaire est perceptible dans la formulation des  nouvelles politiques agricoles. Elle est, notamment, au cœur de la Politique agricole commune de la CEDEAO, de la Loi d'orientation agro-sylvo pastorale du Sénégal et de la Loi d'orientation agricole du Mali, entre autres exemples. Le dessein visé est assurément louable. Mais le problème est, et sera, de le concilier avec des accords internationaux défavorables à la souveraineté alimentaire et dont tous les Etats de l'Afrique de l'Ouest et du Centre sont signataires.

 

 



Article ajouté le 2007-04-21 , consulté 48 fois

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