Echos des tropiques

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CRISE DU DARFOUR 2

CRISE DU DARFOUR

De bons sentiments, mais toujours pas de paix

PAR AMADOU FALL

D'une conférence internationale sur le Darfour à l'autre, comme récemment à Tripoli, l'on s'émeut encore et encore de l'affreuse guerre qui prévaut dans cette région occidentale du Soudan, depuis le printemps 2003. Mais, malgré les condamnations fermes et les bons sentiments émis çà et là contre les tueries et exactions dont les populations locales sont victimes, malgré les onze résolutions à ce jour prises par le Conseil de sécurité de l'ONU contre ces atrocités, la présence sur le terrain des forces de paix de l'Union Africaine et l'accord de paix paraphé à Abuja, le 5 mai 2006, le Darfour continue de s'enfoncer dans une spirale de violences qui semble sans fin. 

Selon le rapport rendu public, le 12 mars dernier, par le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, et qui conforte les accusations de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité » à l'encontre des autorités soudanaises, la guerre qu'elles orchestrent et mènent au Darfour a fait, en l'espace de quatre années, au moins 200.000 morts  - 400.000 selon d'autres sources - et plus de 2 millions de personnes déplacées. Passée la brève accalmie qui a suivi l'accord d'Abuja, le temps que la seule faction signataire, le Mouvement de Libération du Soudan (MLS), tendance Minni Arkou Minawi, se range avec armes et bagages aux côtés du président Omar Al-Bachir,  les attaques de grande envergure ont repris de plus belle.

Tel que décrit, le modus operandi est le même qu'au tout début du conflit, à la seule différence que l'armée régulière soudanaise,  en plus des mercenaires Janjanwids, a trouvé des renforts de taille auprès des ex-rebelles sous la férule de Minni Minawi. Les populations civiles du Darfour n'en sont que plus meurtries, par les bombardements par avions de leurs villages suivis d'attaques au sol par l'armée régulière et les milices inféodées laissées au libre cours de leurs instincts les plus sordides. La Mission de l'Union Africaine au Soudan (MUAS) en témoigne, pour avoir régulièrement informé l'UA et l'ONU que les miliciens à la solde de Khartoum tuent et pillent dans le Darfour occidental, en toute impunité, avec la bénédiction et l'appui des autorités politico-militaires soudanaises.

La force de maintien de la paix de l'Union africaine n'est elle-même pas épargnée par ces exactions. Durant les trois premières semaines d'avril, neuf de ses soldats, dont cinq ressortissants sénégalais, ont été tués dans une série d'attaques délibérées. L'on doit à la vérité de souligner en le déplorant, qu'avec leurs 7000 soldats, sans grands moyens ni mandat approprié, les troupes de l'UA déployées dans l'immensité du Darfour, sont dans une position d'extrême vulnérabilité qui ne leur permet guère d'assurer leur propre sécurité, à plus forte raison celle des populations civiles et des travailleurs humanitaires qui tentent de leur apporter aide et assistance.

MENACE DE RETRAIT

DES TROUPES DE L'UA

Franchement révoltées par cet état de fait longtemps déploré sans qu'une solution idoine ne lui soit apportée, les autorités sénégalaises, suite à la perte de cinq de leurs soldats dans des conditions inacceptables, ont, et à juste raison, menacé de retirer leur contingent de la force  maintien de la paix de l'Union africaine, si cette dernière ne venait pas à disposer de moyens et d'un mandat lui permettant d'assurer, adéquatement, sa propre défense et sa mission au Darfour. 

L'interpellation sénégalaise, légitimement faite à l'Union Africaine et, par-delà elle, à la Communauté internationale, n'est pas restée lettre morte. Elle a été un des facteurs accélérateurs de l'adoption de l'accord intervenu entre le gouvernement soudanais, l'Union africaine et les Nations Unies sur la mise en œuvre des dispositions  du module d'appui lourd,  en application de la phase 2 du Plan initié par Kofi Annan, accepté, en novembre 2006, par les parties prenantes et qui devrait, à terme, être parachevé par la mise en place au Darfour d'une force hybride Union africaine – Nations Unies d'environ 20.000 hommes. Khartoum a même donné son accord au déploiement de quelque 3000 personnels de l'ONU en soutien à l'actuelle force de l'UA au Darfour. Mais l'envoi de la mission hybride UA-ONU, exigée par la communauté internationale et notamment les Etats-Unis,  est encore loin de l'agréer.

Toujours est-il que, en réaction aux pressions internationales qui se sont intensifiées, courant avril, avec notamment la menace de Washington de leur imposer de lourdes sanctions si elles ne mettaient pas fin aux violences dans la région du Darfour, les autorités soudanaises ont annoncé, le 23 avril, qu'elles s'abstiendront, pendant deux mois, d'y mener des opérations militaires.  Selon Majzub al-Khalifa Ahmed, un haut conseiller du président Omar Al-Bachir, cette période devrait être mise à profit par les factions du MLS qui n'avaient pas signé l'accord d'Abuja pour se joindre aux négociations visant à mettre fin à la guerre civile dans la région. Mais  les commandants « non-signataires » peinent à taire leurs différences, à unifier leurs positions en vue de nouvelles négociations avec le gouvernement de Khartoum.

Toujours est-il que c'est cette formule du dialogue intérieur direct, sans forces étrangères d'interposition (à l'ivoirienne ?), qui a la faveur d'Omar Al-Bachir. Car selon lui, « la sécurité du Darfour ne peut pas être réalisée ni par les troupes africaines, ni par les forces de maintien de la paix des Nations Unies, mais par la coexistence pacifique des habitants du Darfour ».

C'est dans cette perspective qu'Al-Bachir place – apparemment - son onction à la mise en place, le 23 avril dernier, de l'Autorité Régionale de Transition au Darfour. L'ARTD, en application à l'accord de paix d'Abuja, devrait être le maître d'œuvre de la reconstruction et de la réhabilitation du Darfour, fournir des services fondamentaux à ses populations, et manager le développement global de la région.

PREALABLE

AU RETOUR DE LA PAIX 

Cette instance est placée sous l'autorité de hauts responsables du gouvernement soudanais,  des gouverneurs des trois Etats du Darfour et des représentants du Mouvement de Libération du Soudan (MLS) rallié au pouvoir central. Al-Bachir a profité de son inauguration pour réitérer son appel à la Communauté internationale pour qu'elle fasse encore plus pression sur les autres mouvements restés dans la rébellion afin de les ramener à la table de négociation pour la paix. Le paradoxe est que tout en niant les faits, à la face du monde, il n'en continue pas moins de laisser son armée et les  cavaliers Janjawids mener aux Darfour des opérations répressives contre ce qui reste de la guérilla locale, et surtout poursuivre leurs crimes contre les populations autochtones, sous le prétexte d'œuvrer pour le maintien de l'intégrité du territoire soudanais.

Le véritable préalable au retour de la paix et de la stabilité sociale au Darfour est le placement de la région sous la surveillance d'une force internationale, absolument neutre, beaucoup plus consistante, mieux équipée et plus adéquatement mandatée que celle de l'Union africaine en souffrance sur le terrain depuis 2004, pour la protection des population civile et sa défense propre. C'est dans cette optique d'ailleurs que le Conseil de sécurité avait adopté, le 31 août 2006, la résolution 1706. Et que l'UA s'était déclarée  favorable au transfert aux Nations unies de sa mission de maintien de la paix au Darfour, d'autant que cette mutation lui aurait donné le réconfort politique de ne pas quitter le Darfour sur un sentiment d'échec.

Mais Omar Al-Bachir reste inflexible dans son opposition au déploiement d'une force de l'ONU au Darfour, tout comme au transfert du mandat de la MUAS à l'ONU. Il voit dans le projet d'envoi de troupes étrangères autres qu'africaines, un dessein occidental de violer de la souveraineté du Soudan, une tentative de recolonisation, visant à « démembrer » son pays et à « piller » son pétrole.

Nombre d'observateurs de la scène internationale partagent ses appréhensions. D'une analyse de situation largement partagée, les conflits du Soudan sont attisés par les richesses du pays en hydrocarbures dont les  compagnies pétrolières américaines sont exclues de l'exploitation, depuis quelques années. La découverte récente de ressources pétrolières au Darfour a davantage aiguisé l'appétit des Américains. Là également, on les soupçonne très fortement de vouloir, par le biais du contrôle des troupes onusiennes, mettre le Darfour et tout le Soudan sous leur coupe. En pensant à l'Irak…

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Loin d'un conflit ethnique, une guerre économique

La guerre civile du Darfour est-elle le fait d'un conflit ethnique opposant deux populations d'un même pays, le Soudan, et d'une seule religion, l'Islam, mais que divise leur appartenance socio-ethnique, l'une arabe et nomade, l'autre noire et sédentaire ? Aussi loin que l'on puisse convoquer l'histoire, cet antagonisme, entre les nomades généralement éleveurs et guerriers et les agriculteurs nécessairement sédentaires, a été vécu de façon très souvent violente, en Afrique mais aussi presque partout dans le reste du monde. Cependant sa survivance au Soudan, plus particulièrement au Darfour, n'est point un phénomène atavique. 

En effet,  avec la patine du temps et le brassage inévitable des peuples et le ciment fédérateur de l'Islam, les différences ethniques et sociologiques entre les composantes humaines du Soudan se sont considérablement atténuées. Au Darfour, ce ne sont pas - dans l'absolu - des hordes d'islamistes radicaux arabes qui s'en prennent à des tribus de musulmans modérés noirs, contrairement à la présentation fort réductrice que l'on fait des raisons structurelles du conflit dans certaines sphères européennes et américaines. 

Les Janjawids qui dévastent et dépeuplent le Darfour  ont, en réalité, des préoccupations aux antipodes de ces considérations. Nombreux à être aussi noirs ou métissés sur plusieurs générations que ceux-là qui souffrent de leurs expéditions incendiaires et sanglantes dans l'Ouest soudanais, les Janjawids sont plutôt des mercenaires instrumentalisés par les potentats de Khartoum. Ceux-là sont arabes de sang et de culture, sinon d'un métissage lointain qui ne laisse guère transparaître leur essence « africaine ». S'il y a des justifications racistes à trouver  à la guerre du Darfour, c'est, à la limite, dans ces milieux qu'il faut aller les chercher. Ils sont à l'origine de la théorie  de l'infériorité « africaine » et de la supériorité « arabe », sur laquelle le pouvoir central soudanais s'est appuyé, depuis les années quatre-vingt, pour l'exécution de sa politique d'exploitation unilatérale de ses provinces méridionale et occidentale. Les élites soudanaises arabes ou de souche profonde, détentrices du pouvoir à Khartoum, sont les véritables commanditaires des exactions commises par les Janjawids et autres milices du même acabit au Darfour. Selon Marc Lavergne, chercheur au CNRS de France et spécialiste du Soudan : « C'est le choix du gouvernement de Khartoum, depuis 1985, d'armer ces nomades pour s'en servir comme d'une force partisane (…)  La guerre  au Soudan est une guerre coloniale, une guerre d'exploitation économique (…) Les Janjawids attaquent les tribus sédentarisées pour les faire fuir de leurs terres, afin que les barons du régime viennent y cultiver (….) Les compagnies agro-industrielles du Golfe, saoudiennes ou émirates pourraient être tentées d'investir dans ces terres que l'on trouve dans la province du Darfour ».  

En somme,  les milices continuent d'être cyniquement utilisées par Khartoum pour chasser les populations indigènes du Darfour et installer, à leur place, de grandes fermes mécanisées confiées à des latifundistes ou à des entreprises agricoles, et pour exploiter en toute quiétude les gisements de pétrole qui s'y trouvent. Si, dans la région, les mouvements rebelles se sont multipliés, ce n'est point parce que les populations veulent l'indépendance, mais plutôt, la cessation de la spoliation agressive, plus de considération et de respect, un meilleur partage  des ressources qui sont leur propriété première. Mais la répression du pouvoir central n'en est que plus dure et disproportionnée, dans la furie des forces irrégulières derrières lesquelles, le président soudanais dissimule son armée pour tromper l'opinion internationale. 

Mais l'on n'est point dupe du côté de la Cour pénale internationale (CPI)  qui vient de lancer un mandat d'arrêt  contre Ahmed Haroun, actuel secrétaire d'Etat aux affaires humanitaires du Soudan, et un chef de la milice Janjawids, Ali Kosheib, notamment accusés de meurtre, torture et viol au Darfour. Le Soudan l'a rejeté, s'exposant ainsi à davantage de pressions internationales et de sanctions, d'autant qu'elle traîne les pieds concernant le déploiement d'une force onusienne robuste et efficace au Darfour.

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La Chine priée de jouer sa carte, mais…

De plus en plus de voix s'élèvent de par le monde occidental  pour que, sous la menace d'un boycott en dernier ressort des prochains Jeux Olympiques de 2008, Beijing use de son influence considérable sur Khartoum pour l'amener à  cesser toute violence au Darfour et accepter la venue, dans cette région, de la force hybride UA-ONU. 

La Chine qui a rempli la place laissée vide par les compagnies américaines et canadiennes en raison des sanctions prises par leurs Etats à l'encontre du Soudan est, à ce jour, devenue son plus grand partenaire économique. Elle a d'autant plus la capacité de peser sur les orientations politiques et militaires de son nouveau partenaire qu'elle est son principal fournisseur d'armes et bailleur de fonds et qu'elle lui achète l'essentiel du pétrole qu'elle tire de son sous-sol.

Les Jeux Olympiques comptent beaucoup pour Beijing. La Chine veut pleinement réussir leur organisation, pour améliorer son image de marque auprès de toute la communauté internationale avec qui elle entend plus que jamais jouer la carte des relations apaisées et confiantes indispensables à la poursuite de son expansion économique.

Les JO sont donc une de ses cordes sensibles. Doit-on alors la tirer à l'extrême pour enrayer la violence au Soudan, par une menace de boycott ? C'est une arme comme une autre qui pourrait avoir son effet. Mais, en cas de refus par Beijing de se soumettre à un tel « chantage », elle pourrait aussi avoir le redoutable inconvénient de voir la Chine se refermer, à nouveau, sur elle-même et de priver, pour longtemps, le peuple chinois d'une nécessaire et vitale ouverture sur le reste du monde. La question mérite une réflexion plus approfondie. Sans préjuger de l'évolution de la position des nations participantes aux J0, le Comité International Olympique (CIO) a d'emblée signifié qu'elle n'exercera pas de pression sur la Chine concernant la situation au Darfour, quand bien même le souhait de tous est la résolution du conflit le plus tôt possible.

En fait, la Chine n'a de cesse d'user de son influence sur le Soudan pour une solution pacifique à la crise du Darfour. Ses options pour des « mesures positives » et des « efforts constructifs » excluent toutes sanctions économiques ou représailles musclées à l'encontre de son partenaire. Contrairement aux exigences des autorités américaines. Qualifiant de « génocidaire » le conflit au Darfour, oubliant que la guerre d'Irak qui perdure a fait beaucoup plus de victimes innocentes, elles voient la solution la meilleure dans une intervention militaire tous azimuts aux fins de renverser le régime d'Al-Bachir jugé, par les néo-conservateurs et les lobbies juifs, trop militariste, imbu de l'islamisme radical et, comme tel, présenté comme un danger pour l'équilibre du monde.

Mais, à la lumière des catastrophes afghane et irakienne, la sagesse convie à plus de modération, à préférer les pressions diplomatiques et actions judiciaires internationales pour qu'Al-Bachir accepte une intervention onusienne massive mais, encore une fois, au dessus de tout soupçon. Sa mission ne devrait, en effet, être autre que d'assister et de protéger les populations Darfour et de permettre d'obtenir de toutes les parties belligérantes un accord de paix définitif.



Article ajouté le 2007-05-18 , consulté 61 fois

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