LA SERBIE ET L’EQUILIBRE DU MONDE
LA SERBIE ET L'EQUILIBRE DU MONDE
Le Kosovo, boîte de Pandore du séparatisme
PAR AMADOU FALL
La Serbie, entité résiduelle de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, est menacée dans son intégrité nationale par les menées irrédentistes du Kosovo soutenus par les Etats-Unis. La poudrière que demeurent les Balkans risque à nouveau d'exploser, avec l'ouverture de la boîte de Pandore du séparatisme. La menace pèse conséquemment sur le reste de l'Europe, l'Asie et l'Afrique où nombreux sont les points chauds qui ressemblent à celui du Kosovo. Le danger encouru relève du fait que l'on veuille faire accréditer la thèse selon laquelle le droit des peuples à l'autodétermination prime sur le principe de l'intégrité territoriale des Etats.
La défunte Yougoslavie est un ancien État du sud-est européen qui regroupait, jusqu'en 1992, six républiques socialistes : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et le Monténégro. Etouffés sous la main de fer du Croate Bros Tito, pendant de longues années d'une histoire tumultueuse, les clivages entre les Slaves occidentalisés et plus riches de la Slovénie et de la Croatie, et les Slaves orthodoxes et plus pauvres de Serbie, ainsi qu'entre chrétiens et musulmans, en Bosnie-Herzégovine notamment, dégénérèrent en guerre civile en juillet 1991, avec la sécession de la Slovénie, de la Croatie et de la Macédoine. Ces indépendances reconnues, l'année d'après, par la Communauté économique européenne (CEE) et celle de la Bosnie-Herzégovine, par la suite, précipitent l'éclatement de la fédération yougoslave. 15.000 casques bleus y sont envoyés pour mettre fin aux affrontements intercommunautaires. Une nouvelle République fédérale de Yougoslavie est proclamée le 27 avril 1992 par les Parlements de Serbie et du Monténégro. Mais elle n'est pas reconnue par la Communauté internationale. Elle lui retire, en conséquence, son siège à l'ONU et impose, en mai, un embargo contre la Serbie et le Monténégro en raison de leur implication dans les conflits de Bosnie-Herzégovine et de Croatie.
De son côté, le Kosovo qui était déjà frustré par l'abolition en 1989, par le gouvernement despotique de Slobodan Milosevic - disparu en 2002 -, de l'autonomie dont il jouissait au sein de la défunte Yougoslavie et sa mise sous le contrôle direct de la Serbie dont il est historiquement une province, nourrit depuis lors des velléités de sécession. Fort de sa population majoritairement albanaise, il est, en 1996, entré en guerre pour son indépendance, sous la férule extrémiste de l'« Armée de libération du Kosovo » (UCK). En réaction aux massacres entre Serbes et Albanais, après deux années d'expectative, la Communauté internationale est intervenue dans le conflit, d'abord diplomatiquement par le biais du « groupe de contact » composé, en 1998, par l'Allemagne, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Ensuite, mais sans mandat onusien, les forces de l'OTAN orientées par les Etats-Unis opèrent des frappes ciblées terriblement meurtrières qui forcent les Serbes à se retirer, en 1999, du Kosovo. La province, finalement investie par la force internationale mandatée par les Nations Unis, la KFOR, est depuis lors placée sous l'administration de la Mission intérimaire des Nations Unies au Kosovo, conformément à la résolution 1244.
Après le Monténégro qui a donné le coup de grâce à ce qui restait de la Yougoslavie en proclamant son indépendance, le 3 juin 2006, deux semaines après avoir choisi, par référendum, de se séparer de la Serbie, l'heure du Kosovo a-t-elle sonné ? L'indépendance de cette province serbe est-elle dans l'ordre normal de l'évolution de son statut actuel ?
SOUTIEN AMERICAIN
AUX IRREDENTISTES
L'historien des Balkans, Serge Métais, ne voit pas d'autre alternative. En conclusion de son ouvrage « l'Histoire des Albanais », publié chez Fayard, il soutient que le Kosovo, rattaché à la Serbie dans une Yougoslavie qui a disparu, est, de facto, depuis sept ans, un Etat qui ne dépend plus de Belgrade. Et qu'il est d'autant plus méritant de sa souveraineté que, peuplé d'environ deux millions d'habitants, à plus de 90 % albanais, il est une démocratie avec une majorité et une opposition, un Parlement, un gouvernement et un président.
Sa thèse n'est pas éloignée des conclusions du médiateur international, envoyé spécial de l'ONU au Kosovo, l'ancien président de Finlande, Martti Ahtisaari, qui prône l'indépendance du Kosovo sous contrôle international. Dans le projet de statut qu'il a récemment finalisé, il énonce que le Kosovo peut se gouverner démocratiquement, disposer de sa propre Constitution, de son drapeau, de son hymne national, d'un Parlement indépendant et d'une nationalité distincte de la Serbie. Ce nouveau statut l'autoriserait à « négocier des accords internationaux et d'appartenir à des organisations supranationales ».
Subjugué par l'accueil délirant qu'il a reçu le 10 juin dernier à Tirana, en Albanie, après s'être heurté au refus russe de l'indépendance du Kosovo, au sommet du G8 à Rostock, en Allemagne, le président George Bush y a déclaré qu'il en a « assez » de ces négociations qui traînent en longueur depuis quelque huit années. La religion du président américain est faite depuis longtemps sur la question : le Kosovo doit déclarer unilatéralement son indépendance. Et Washington la reconnaîtra sans attendre le verdict du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies (ONU). L'intérêt américain est de morceler un peu plus la région, afin de mieux asseoir son influence et de s'opposer à la Serbie, dont les sympathies pro russes le gênent.
Comme lors de l'invasion de l'Irak, avec le désastre qui s'en est suivi, le président Bush entend, cette fois encore, contourner la légitimité des Nations Unies, pour imposer unilatéralement au reste du monde l'indépendance du Kosovo. Or la résolution 1244 de l'ONU qui a placé le Kosovo sous administration onusienne reconnaît l'appartenance du Kosovo à la Serbie, et fait de l'ONU le garant de l'intégrité de cette entité. Les Américains veulent faire fouler au pied un principe de droit international fondamental jusque-là sans faille, celui du respect des frontières intérieures de l'ancienne République socialiste fédérale de Yougoslavie. C'est au nom de ce principe que les projets de « Grande Croatie » et de « Grande Serbie » qui menaçaient de démanteler la Bosnie-Herzégovine n'ont point prospéré. La Serbie s'y appuie, fort légitimement, pour rejeter le plan de Martti Ahtisaari.
GRAVES MENACES
A TRAVERS LE MONDE
Une indépendance précipitée et non négociée dans le cadre de l'ONU, comme la réclame le président Bush, a de fortes chances de rallumer la mèche de cette grande poudrière que n'ont cessé d'être les Balkans. Les Hongrois, Croates, Bosniaques et Roms de Serbie pourraient aussi se prévaloir du même droit (?) à l'indépendance. Les Albanais du Kosovo entreraient inévitablement dans le giron de Tirana, pour la constitution d'une « Grande Albanie ». Ce mouvement aurait nécessairement un effet domino sur les irrédentismes croate et serbe aux dépens de la Bosnie. Il y va également de l'intégrité territoriale de la Macédoine, du Monténégro et même des régions nord de l'Albanie.
Le feu que rallumerait de la sorte une pesante immixtion américaine dans un théâtre aussi explosif que les Balkans n'embraserait pas seulement cette région. A l'instar du Kosovo, de nombreuses autres entités à travers le monde seraient, elles aussi, promptes à se déclarer unilatéralement indépendantes. L'avertissement lancé, lors du dernier sommet du G8, par Wladimir Poutine, pour argumenter son désaccord avec le projet d'indépendance du Kosovo défendu par son alter ego américain devrait, à cet égard, faire davantage réfléchir. En substance, voici la pertinente observation faite par le président russe à ses pairs : « Si nous en venons à la conclusion que dans la situation internationale d'aujourd'hui le principe du droit des nations à l'autodétermination est plus important que le principe de l'intégrité territoriale des Etats, nous devrons alors nous baser sur ce même principe dans toutes les régions du monde et pas seulement là où cela plaît à quelques-uns de nos partenaires ».
En clair, en donnant au Kosovo son indépendance, en exigeant d'une Serbie démocratique qu'elle renonce à une partie de son territoire malgré lui et contre les règles du droit international, l'on rouvrirait dangereusement la boîte de Pandore du séparatisme. La menace plane au premier chef sur l'Europe même où de nombreux points chauds ressemblent à celui du Kosovo. Si elle accepte l'indépendance de cette dernière, il faudra pour être conséquent avec elle-même qu'elle en fasse autant, un jour prochain, pour l'Alsace, la Lorraine, la Corse, la Bretagne (France), le Pays basque et la Catalogne (Espagne), la Wallonie (Belgique). Plus à l'Est aussi, on ne sera point tranquille avec la Transnistrie (Moldavie), le Kurdistan (Turquie), la Tchétchénie (Russie), l'Abkhazie (Georgie), le Haut-Karabakh (Azerbaïdjan), Taiwan (Chine), le Sahara occidental (Maroc), le Darfour (Soudan) et sur toute l'Afrique subsaharienne où presque chaque Etat a sa ou ses provinces rebelles. Le Chef de l'Etat américain accorderait-il alors aux indépendantistes de ces contrées la même protection que celle qu'il compte garantir aux Kosovars, ou les traiterait-il au cas par cas, selon qu'ils sont ou non dans son axe ? Il y a véritablement danger…
L'EUROPE NUANCEE,
L'AFRIQUE CONTRE
Globalement, l'Europe est favorable au rapport Ahtisaari, mais non sans nuances. La France et l'Espagne, particulièrement exposées au nationalisme, sont parmi les pays européens qu'inquiètent le plus les conséquences d'une reconnaissance de l'indépendance du Kosovo sur le reste de l'Europe. Le Représentant permanent de la France près les Nations Unies, Jean-Marc de La Sablière, rappelle systématiquement que si l'indépendance du Kosovo se faisait en dehors du Conseil de sécurité, comme le veulent les Américains, cette évolution serait source de graves menaces pour la stabilité régionale.
Les Européens qui ont salué la réunification de l'Allemagne en 1990 comme la réparation d'une injuste mutilation, nagent aujourd'hui en pleine contradiction historique en défendant la thèse de l'inéluctabilité de la séparation du Kosovo de la Serbie. Et, si c'est la condition pour que la Serbie intègre l'Union européenne, en 2014 à l'occasion du Centenaire de la première guerre mondiale, comme initialement projeté, il y a de fortes chances que la Serbie dont la classe politique, tous partis confondus, est unanimement contre l'indépendance du Kosovo, aille chercher ailleurs. Les Serbes seraient prêts à faire une croix sur l'Union européenne et même à devenir une composante de… la fédération de Russie. Belgrade se dit néanmoins prêt à des « compromis maximaux », autrement dit à accorder une large autonomie au Kosovo dans le cadre d'une Serbie souveraine. A accepter tout du Kosovo, sauf que ce territoire ait un siège à l'ONU et une armée.
Si le Kosovo ne déclare pas son indépendance unilatérale sous le parapluie américain, et que le dernier mot retourne au Conseil de sécurité des Nations Unies, tout porte à croire que la partition de la Serbie ne sera pas entérinée, car la Russie et la Chine feront prévaloir leur veto. Moscou soutient d'autant plus son allié serbe qu'elle craint un regain de nationalisme en Tchétchénie et dans toutes les républiques autonomes du Caucase du Nord qui pourraient trouver dans le précédent du Kosovo une nouvelle source de légitimité de leur combat. Craignant une contagion qui pourrait gagner les Ouïgours, à l'ouest du territoire chinois, et Taiwan, Pékin n'entend cautionner nulle velléité de sécession ou d'indépendance en Serbie et où que cela puisse être.
L'Afrique, à travers ses représentants non permanents au Conseil de Sécurité, en l'occurrence l'Afrique du Sud, le Congo et le Ghana, est également fermement opposée à l'application du rapport Ahtisaari. Il ne saurait en être autrement pour un continent où, si l'on se hasardait à faire valoir les thèses indépendantistes au nom du principe agité à tort pour le Kosovo, c'est plus de mille Etats ethniques qui risqueraient de se former sous la poussée des minorités régionales qui existent partout. C'est d'ailleurs pour ne pas revenir à cette situation qui a prévalu par le passé, consolider et raffermir la cohésion des nations en gestion dans les pays accédant à l'indépendance et empêcher… la balkanisation du continent que, l'acte fondateur de l'Organisation de l'Unité Africaine, avait d'emblée posé le caractère intangible et inaliénable des frontières héritées de la colonisation. Et comme le fait remarquer un diplomate africain en poste à Dakar, ce serait une hérésie que de faire reculer la roue de l'histoire en cautionnant l'irrédentisme à tous crins, alors que la plus grande aspiration du moment est d'aller, bien au-delà des intégrations régionales, vers la constitution d'un gouvernement continental. C'est là un enjeu majeur, et de taille.
Commentaires