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L’avenir du franc CFA en question

AFRIQUE DE L'OUEST ET DU CENTRE

L'avenir du franc CFA en question

                               PAR AMADOU FALL

Resté depuis la période coloniale, et pendant 48 années, à parité  fixe avec le franc français qui en assurait la garantie extérieure, le franc CFA a, une première fois, été brutalement amputé de la moitié de sa valeur, le 11 janvier 1994, dans une contexte de crise économique aigue. Comme une quinzaine d'années plus tôt, les rumeurs bruissent et gonflent à nouveau sur une possible dévaluation de cette monnaie, par la suite arrimée à l'euro, que les huit pays de l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine,  les six de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale et les Comores ont en partage. Le doute sur son avenir s'installe…

Dans la crainte de la survenue d'un second changement de parité du franc CFA, à défaut de pouvoir fuir massivement hors de la zone vers des placements plus sécurisés,  l'épargne s'investit, localement, de plus en plus dans des secteurs à faible risque comme l'immobilier dont on assiste à un boum extraordinaire. Des précautions préventives du même genre sont également notées du côté de certaines institutions internationales basées à Dakar où dans d'autres capitales qui n'ont plus de comptes locaux qu'en devises fortes, en et en euro.

Les économies des pays africains de la Zone franc sont-elles retombées dans une situation de déliquescence telle que, pour les extirper de l'ornière, il faille encore un réajustement monétaire ? La réponse est loin d'être affirmative, pour les autorités économiques et monétaires de l'UEMOA comme de la CEMAC. A chaque fois qu'elles sont interpellées sur cette éventualité, le premier argument développé est qu'elle ne se justifierait point car, malgré les crises sociopolitiques qui handicapent certains pays, dont la Côte d'Ivoire, et un environnement international peu favorable, il n'y a véritablement pas péril en la demeure.  A preuve, même si les PIB de l'UEMOA et de la CEMAC ne croissent plus à leur taux des années qui ont immédiatement suivi la dévaluation de 1994, ils n'en sont pas moins restés à un niveau de progression à tout le moins acceptable, de 3,4 % pour la première région et de 3,3% dans la seconde.

Toujours selon ce tableau présenté par  les ministres des finances et gouverneurs de banques centrales, lors de leur rencontre du 5 avril dernier  à Lomé,  la croissance du produit intérieur brut (PIB) des pays africains de la Zone franc devrait afficher une « reprise » en 2007, après avoir ralenti à 3,1% en 2006.  Et la  Zone CFA  continue d'enregistrer « des performances en matière d'inflation meilleures que celles observées en Afrique subsaharienne, avec un taux global de 3,4% en 2006 contre 4,4% l'année précédente ».

 Au début du mois de mai, lors de l'inauguration de l'agence bissau-guinéenne de la BCEAO, le président Abdoulaye Wade du Sénégal, est revenu à la charge, pour démentir la rumeur persistante sur le franc CFA. « Il n'y a pas de risques de dévaluation du FCFA par suite de difficultés économiques ou financières de l'Union économique et monétaire ouest africaine.  Le FCFA est une monnaie convertible solide car nous nous sommes assigné une véritable discipline monétaire. L'UEMOA a d'importantes réserves monétaires en France évaluées à 1.700 milliards d'euros placés sur les marchés financiers. Notre monnaie est couverte à 120%. C'est peut être la monnaie la mieux couverte au monde »,  rassurait-il.

Mais cette déclaration -- d'autres encore -- n'a pas l'heur de convaincre tout le monde. L'on n'a point oublié que des propos analogues furent tenus jusqu'à la veille de du jour de la dévaluation de 1994.  Même le président Omar Bongo Odimba y est allé, récemment, de cette sortie fracassante qui ajoute de la vicissitude à l'ambiance : « Il faut être clair, si par malheur une autre dévaluation du CFA devait intervenir, je ferais tout pour que l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest abandonnent le franc CFA et créent leur propre monnaie. »

Alea jacta. Le sort du franc CFA est-il vraiment jeté ? En tout cas, il est à nouveau sur la table… _____________________________________

Une victime du bras de fer euro - dollar

Dans certains milieux d'affaires favorables à un nouveau changement de parité, l'on met la crise énergétique et les difficultés des filières minières et agricoles d'exportation et, incidemment, le fléchissement de la croissance économique de la Zone CFA, sur le compte d'une trop forte appréciation de l'euro par rapport aux autres devises, au dollar américain principalement. Selon cette approche, puisque qu'il est arrimé à parité fixe à la monnaie européenne depuis que celle-ci a remplacé le franc français, le franc CFA se trouverait automatiquement surévalué et requérait, en conséquence, un réajustement radical.

Depuis 2004, la valeur de la monnaie européenne n'a effectivement pas cessé d'augmenter face au billet vert, passant de 0,83 à 1,31 dollar fin novembre 2006, pour atteindre 1,36 dollar en avril 2007, soit une appréciation de 63%  en l'espace de trois ans.  Pour les grands argentiers européens, on ne peut plus fiers de l'ascendant que l'euro est en train de prendre sur le billet vert, il n'y a  pas de raison de trop s'inquiéter, le seuil critique étant encore loin. Par contre, l'on apprécie autrement  ce bras de fer  du côté des  pays de l'Afrique de l'Ouest et du Centre dont la monnaie est  liée à l'euro par une parité fixe. Ils sont en effet en balance déséquilibrée entre les avantages et les inconvénients de la situation. D'où les positions divergentes sur l'opportunité d'un nouveau réajustement de parité du franc CFA, les intérêts des uns et des autres n'étant pas toujours les mêmes.

Dans l'évaluation des avantages  l'on fait noter que l'ascendant de l'euro sur le la monnaie américaine a, dans une certaine mesure, amorti l'impact de la flambée continue des cours du baril  et  amélioré leur pouvoir d'achat d'autres produits et facteurs  importés et payés en dollar.  Que les exportations de la  Zone franc vers les pays de l'Union européenne --  plus 50% de ses échanges extérieurs, selon le FMI -- s'en trouvent normalement favorisées. Et que les charges liées au remboursement de la dette extérieure des pays de la Zone CFA ont aussi baissé, mécaniquement. Si l'on en croit les experts de la Banque Africaine de Développement, la flambée des cours du brut a certes effacé une bonne partie du bénéfice des annulations de dette des pays de Zone CFA, mais cela aurait été pire sans la hausse de l'euro.

Par ailleurs, conjuguée à l'augmentation des prix pétroliers, l'appréciation de l'euro a également procuré quelques avantages aux pays producteurs de pétrole, comme le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale. Le budget de la Guinée équatoriale, troisième pays producteur sur le continent, a par exemple augmenté de 131 % en 2007 par rapport à l'année précédente. 

Par argument miroir, un euro trop fort par rapport au dollar a un certain nombre de conséquences négatives pour la Zone CFA. Cet état de fait élève artificiellement le coût de la main-d'œuvre africaine, en comparaison avec les pays asiatiques. Il encourage les importations, au détriment des productions locales, y compris l'importation de biens qui ne sont pas nécessairement indispensables. Les productions locales deviennent moins compétitives à l'exportation que celles concurrentes des pays hors zone euro. Il en est ainsi du coton béninois, de la banane camerounaise, du café ou du cacao ivoirien face aux produits analogues américains et latino-américains qui s'exportent en dollar et qui sont, de surcroît, subventionnés. Le revenu des exportations de matières premières africaines facturées en dollar affaibli diminue conséquemment. 

Les « pro-dévaluation » font des difficultés que traversent les principales filières agricoles de la zone leur cheval de bataille pour un deuxième changement de parité du franc CFA.  Mais pour nombre d'experts africains, c'est un non-sens que de mettre les problèmes de ces filières à la seule charge de distorsion du couple euro-dollar. Leur fragilité et vulnérabilité sont  bien plus à imputer à une récurrente mauvaise gestion, à leur manque de productivité, mais également aux subventions européennes et américaines qui faussent la concurrence internationale et  désagrègent le secteur primaire en Afrique.

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Les risques à ne pas courir

Dévaluer le franc CFA parce que l'euro est en faiblesse par rapport au dollar c'est aujourd'hui prendre le risque de s'engager dans une course-poursuite sans fin. En effet, les Etats-Unis continueront à laisser délibérément le billet vert se déprécier dans l'optique  de diminuer leur énorme déficit commercial  envers la Chine et  accroître la compétitivité extérieure de leurs produits. Ils y resteront également contraints par la flambée des cours du brut qui serait  à tous égards, insoutenable pour leur balance des paiements avec un dollar plus fort qui, de surcroît, rendrait les produits américains encore plus chers et moins compétitifs. 

Au regard de ce qui précède, la dévaluation du franc CFA risquerait d'être à répétition. Mais faut-il qu'elle puisse produire les effets bénéfiques escomptés, principalement en termes de compétitivité extérieure, d'augmentation des exportations et de leurs revenus, et d'atténuation de la pression des importations. Pour atteindre de tels objectifs un pays – dans le camp d'espèce un ensemble de pays – qui dévalue sa monnaie doit pouvoir s'adosser à une industrie et une agriculture modernes, performantes et dynamiques,  avoir des débouchés avérés et la capacité de les élargir, un secteur privé à même de répondre à la demande, un régime politique stable et enfin un environnement technique, administratif et juridique propice à l'essor des affaires. Or ces atouts ne sont pas les mieux partagés dans la Zone CFA. Elle ne pourrait donc tirer que faiblement partie d'une nouvelle dévaluation, comme ce fut le cas de la première dont les effets bénéfiques se sont très rapidement effrités et résorbés.

 Aujourd'hui, une dévaluation du F CFA aurait pour conséquence une hausse vertigineuse du coût des importations un surenchérissement de la facture pétrolière, une inflation galopante. Et le chômage qui a déjàatteint des niveaux inacceptables, s'accroîtrait davantage. Un abrupt changement de parité remettrait  en question la pertinence des politiques de convergence que les pays de l'UEMOA et de la CEMAC s'évertuent de respecter, tant bien que mal,  pour consolider et renforcer les processus d'intégration économique et monétaire dans lesquels ils  se  sont engagés, plus résolument depuis une douzaine d'années  et qui ne devraient point être réversibles.

 Toujours est-il que la valeur d'une monnaie ne peut pas être éternellement fixe. L'immuabilité monétaire, dans un monde en mutation permanente, est un artifice antiéconomique. Elle est dangereuse car elle donne l'illusion que l'on est dans un équilibre économique parfait, alors que dans le réel l'on est débordé par des d'immenses problèmes tout à la fois structurels et  conjoncturels.   

Les pays de la Zone CFA devront nécessairement se mettre dans les conditions de sortir de cette situation illusoire. Une des solutions préconisée passerait par la création d'une nouvelle unité de compte avec le rapatriement des réserves de changes de la Zone CFA auprès du Trésor public français, en les renforçant par les avoirs des pays notamment anglophones qui appartiennent à la CEDEAO mais pas l'UEMOA. La nouvelle monnaie qui serait créée sur cette base régionale élargie et homogène ne serait plus unilatéralement reliée à l'euro comme l'est le CFA, mais à un panier de monnaies choisies en fonction des principaux partenaires de commerce extérieur des pays de cette nouvelle union monétaire.  Ce système permettrait à la fois de faire l'économie de dévaluations en cascades et de la multiplication des traumatismes qu'elles causent aux populations. Les distorsions monétaires seraient corrigées en douceur, puisque les gains ou les pertes de compétitivité seraient engrangés ou payés en temps réel.  Le problème pour les pays concernés est de s'accorder sur le franchissement du Rubicon.

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Une si vieille histoire

Le franc CFA fait partie des 41 monnaies, pour la plupart non convertibles, en circulation sur le continent africain. En fait il n'y a pas un seul franc CFA mais deux. L'un, dénommé « franc de la Communauté Financière Africaine »,  est commun au huit Etats de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique de l'Ouest (UEMOA) : Bénin, Burkina, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. L'autre, appelé « franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale », a cours entre les six pays de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad).

Gérée par deux banques centrales distinctes, la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest pour l'UEMOA et la Banque Centrale des Etats de l'Afrique Centrale pour la CEMAC, chacune de ces unités monétaires  est, depuis 1993, exclusivement utilisable dans sa  zone d'émission. Avec des CFA de l'Afrique de l'Ouest un voyageur ou un opérateur économique de l'Ouest ne peut rien acheter en Afrique Centrale, et vice-et-versa, sauf dans les circuits parallèles et informels.  Les transferts légaux entre les deux régions se font uniquement par voie bancaire.

A l'origine, le franc CFA était le « franc des colonies françaises »,  une monnaie unique et commune à toutes les possessions françaises d'Afrique et de Madagascar. Elle avait été lancée le 26 décembre 1945, date de la première réforme monétaire française d'après-guerre.  A l'aube de l'indépendance, en 1959,  le franc colonial sera remplacés par les deux actuels francs CFA, comme signes de la nouvelle forme de coopération  monétaire entre la France et ses anciennes colonies : mise en commun des réserves de change, garantie de convertibilité, parité fixe. Certains pays ont choisi, lors de l'indépendance ou après, de quitter la Zone franc : Algérie, Maroc, Tunisie, Mauritanie, Madagascar, Guinée. Le Mali l'a quittée en 1962 pour la réintégrer en 1984. La lusophone Guinée-Bissau l'a effectivement intégrée le 2 mai 1997.

Durant ses 62 années d'existence, le franc CFA a connu quatre temps forts. En 1948, avec la dévaluation du franc métropolitain, sa valeur est passée à 2 FF, contre 1,70 FF en 1945, soit une réévaluation de 17,65 %. En 1960, avec la création du nouveau franc  ou  «franc lourd » (1 NF = 100 anciens francs), le franc CFA a été maintenu dans sa valeur : 1 NF = 50 F CFA. Le 11 janvier  1994, il a été dévalué de 50 % par rapport au franc français : 1 NF = 100 F CFA. En 1999, avec la disparition du franc français et la création de la monnaie unique européenne, le franc CFA a été rattaché à l'euro selon la même parité fixe, la garantie de convertibilité étant toujours à la charge de l'État français : 1 euro = 655,957 F CFA.

 



Article ajouté le 2007-07-24 , consulté 39 fois

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