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COTE D’IVOIRE : SORTIE DE CRISE

LA COTE D'IVOIRE EN PHASE DE SORTIE DE CRISE 

 

 Des ressorts économiques rudoyés mais intacts pour la relance  

 

PAR AMADOU FALL

27 JUILLET 2007

 

Quelques mois plus tôt, les retrouvailles ivoiriennes ne semblaient possibles que dans le cadre d'une fédération, à tout le moins d'une confédération. La déchirure entre le Nord frondeur et le Sud loyaliste paraissait trop ouverte et profonde pour être cautérisée d'une autre manière. Mais depuis la signature, le 4 mars dernier à Ouagadougou, de l'accord consécutif au « dialogue direct » entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, la marche vers la paix, la réconciliation et la reconstruction nationales est sous de bons auspices. Sur la toile de fond de fondamentaux économiques, certes fortement ébranlés mais néanmoins restés assez solides pour propulser le nouveau départ de la locomotive ouest-africaine.

 

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'économie ivoirienne s'est bien mieux portée pendant ces quatre années de guerre civile et de sécession que durant la période antérieure qui fut relativement plus stable, du point de vue socio-politique. Dans ce dernier contexte, passée l'euphorie des effets dopants de la dévaluation du franc Cfa, la Côte d'Ivoire avait entamé, dès 1998, une phase récessive marquée par un repli des investissements et par conséquent, les fermetures d'entreprises et la détérioration de la situation de l'emploi dans le secteur productif.

Le taux de croissance du Pib tomba à -2,3 % en 2000 contre 1,5 % en 1999. Les Finances publiques se dégradèrent, incidemment, du fait de la baisse des recettes budgétaires, des difficultés d'ajustement des dépenses, du poids élevé du service de la dette et de la faiblesse des appuis financiers extérieurs.

La logique aurait été que la Côte d'Ivoire s'enfonçât encore plus profondément dans la spirale récessive avec l'exacerbation de sa situation critique par la sécession du Nord sous la férule de Guillaume Soro et de ses « Forces nouvelles », la dégradation d'une bonne partie de l'appareil de production industrielle et de services, la désorganisation de l'agriculture, le dérèglement des circuits de transport et de commercialisation, le désordre et l'insécurité.

Mais l'économie ivoirienne a plutôt fait de la résistance, si l'on en juge par la tenue de ses principaux indicateurs mis en exergue dans le Rapport semestriel d'exécution de la surveillance, rendu public en décembre 2006 par la Commission de l'Union économique et monétaire ouest-africaine. Le taux de croissance du Pib ivoirien a, au cours des quatre dernières années de guerre civile et de tension politique, renversé sa tendance négative.

Même s'il est encore très loin de la moyenne régionale qui tourne autour de 5 %, il est devenu positif de 1,2 % en 2006 et ressortirait à 1,5 % en 2007, selon les projections actuelles. L'inflation, qui est tombée de 3,9 à 2,5 %, reste parfaitement dans les normes admises par l'Uemoa, en termes de critères de convergence.

La production industrielle a progressé de 1,4 % en 2006, portée pour l'essentiel par le rebond de l'activité pétrolière, suite à la mise en exploitation du champ « Baobab » (21,9 millions de barils en 2006) qui a fait croître l'activité extractive de 42,7 % et celle de la production pétrolière de 5,0 %.

ADAPTATION

A L'ECONOMIE DE GUUERRE

Ce « boom » pétrolier, soutenu par une forte demande extérieure et la flambée des cours mondiaux, a compensé la contre-performance des autres branches industrielles, notamment celles agroalimentaires et textiles. Le secteur tertiaire a également contribué à la résistance de l'économie ivoirienne à la crise, avec le dynamisme des télécommunications (12,5 %) et le frémissement du commerce et des transports en progression respectivement de 3,8 % et 4,7 %.

Reflétant la bonne orientation des exportations portées par les ventes du pétrole et des principaux produits agricoles de rente, tels le cacao et le coton, le solde de la balance courante ivoirienne s'est amélioré, passant de 0,1 % en 2005 à 1,8 % en 2006. Mais, sevré de programmes financiers par les institutions de Bretton Woods et de toute aide extérieure, l'Etat ivoirien n'a, tout au long de ces quatre dernières années, pu exécuter ses opérations financières, qu'en faisant l'impasse sur le paiement de sa dette extérieure et intérieure, en s'endettant sur le marché financier régional et ponctionnant très fortement les ressources générées par les secteurs économiques restés juteux. Il a ainsi opéré des prélèvements dont les montants restent encore secrets sur les revenus des filières cacaoyère et pétrolière. L'Ong « Global Witness », dans un rapport intitulé « Chocolat chaud : comment le cacao a alimenté le conflit en Côte d'Ivoire » et rendu public récemment, avance que l'administration Gbagbo aurait détourné, de la filière cacaoyère, « plus de 58 millions de dollars pour l'effort de guerre ».

Elle indique également que la rébellion, qui s'est emparée de la moitié nord du pays, en septembre 2002, date du début de la crise politico-militaire, aurait, de son côté, mis en place un système de taxation parallèle du cacao qui lui aurait rapporté « environ 30 millions de dollars par an ».

Si l'on en croit les chiffres dont fait état « Global Witness » dans son rapport, « plus de 118 millions de dollars issus du commerce du cacao ont servi au financement de l'effort de guerre des deux parties dans le récent conflit armé en Côte d'Ivoire ».

Une chose est au moins sûre, l'Etat ivoirien s'est, plus ou moins, efficacement adapté à « l'économie de guerre ». Il en a limité les dégâts, pour avoir, vaille que vaille, contenu son déficit budgétaire global dans les limites de l'acceptable, selon les critères de convergence de l'Uemoa : 2,6 % en 2006 contre 1,7 % l'année d'avant.

La dépense publique a été maîtrisée, quitte à réduire les investissements publics au strict nécessaire, à 3 % des ressources budgétaires de l'Etat.

Les fonctionnaires et agents de l'Etat n'ont à aucun moment connu de retard de salaire. Les fondamentaux de la Côte d'Ivoire sont restés solides, bien qu'ils ont été ébranlés et éprouvés par quatre années de guerre civile larvée. Le Fonds monétaire international a pu apprécier la solidité des ressorts économiques ivoiriens, à l'issue d'une mission conjointe avec la Banque mondiale et la Bad en Côte d'Ivoire, du lundi 30 avril au mardi 15 mai 2007.

Il a noté que : « malgré l'impact négatif de plus de 4 années de crise politique, économique et sociale, l'économie a montré une certaine résistance, ce qui est encourageant pour la relance économique et sociale à moyen terme », selon la déclaration faite par sa délégation, à son retour à Washington.

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Un meilleur traitement de la dette exigé

 

Les institutions de Bretton Woods bientôt de retour autour de la lagune éburnéenne ? L'accord de Ouagadougou du 4 mars 2007 signé par le président ivoirien, Laurent Gbagbo et son adversaire Guillaume Soro, suite au « dialogue direct » et les progrès accomplis ces dernières semaines, concernant notamment la formation d'un Gouvernement d'union nationale avec le Secrétaire général des Forces nouvelles comme Premier ministre, le début du démantèlement des milices, le redéploiement de l'administration, militent en faveur de la reprise de relations entre elles et la Côte d'Ivoire. D'autant que la Banque et le Fonds avaient posé comme condition à la reprise de leurs opérations avec la Côte d'Ivoire, gelées depuis novembre 2004, au rétablissement d'un climat effectif de paix et de sécurité dans ce pays. Cette bataille n'est sans doute pas gagnée d'avance, tant les écueils à surmonter restent de taille, dont la sérieuse équation que constitue le destin des ex-combattants des Forces nouvelles. Mais les prémices notées dans la restauration de la paix placent la résolution de ce problème dans une perspective fort encourageante.

La Banque mondiale ne s'y trompe pas, qui a accepté, pour marquer son retour, de faire à la Côte d'Ivoire un don de 100 millions de dollars (environ 60 milliards de francs Cfa) en guise de participation au financement du processus de Démobilisation réintégration-réinsertion (Drr) des ex-combattants, en vue de la consolidation de la paix.

RECONSTRUCTION DES

INFRASTRUCTURES ENDOMMAGEES

La contrepartie de cet engagement pris le 20 avril dernier à Washington, en marge des assemblées de printemps des Institutions de Bretton Woods, est que la Côte d'Ivoire reprenne le paiement, autour du 1er juillet 2007, du service de sa dette extérieure qui se monte à 400 milliards de FCfa et apure ses arriérés auprès de la Banque mondiale, lesquels étaient estimés à 237 milliards de FCfa en fin avril. Il devra également élaborer un plan global d'apurement de ses arriérés « acceptable » vis-à-vis de l'Ida et de Banque africaine de développement. C'est sur cette base qu'un programme économique soutenu par une Assistance d'urgence post-conflit (Aupc) devrait être initié pour la Côte d'Ivoire, à compter du mois de juillet, au cas où des progrès notables dans le désarmement, le redéploiement et le redémarrage du processus d'identification auraient été accomplis. La Côte d'Ivoire, selon M. Abdoulaye Bio-Tchané, directeur Afrique du Fmi, recevrait alors quelque 200 milliards de FCfa de la communauté internationale, dont 60 milliards de FCfa du Fmi, le reste provenant de la Banque mondiale, de l'Union européenne et de la Bad, principalement.

Les autorités ivoiriennes sont loin de faire la fine bouche devant ces subsides annoncés. Toujours est-il qu'il leur faudrait beaucoup plus pour la reconstruction des routes et des autres infrastructures endommagées au Nord comme au Sud, rattraper les retards d'investissement dans les domaines de l'hydraulique, de l'électricité, dans les ports d'Abidjan et de San Pedro et pour relancer une économie malmenée par la guerre intestine. Avant le conflit, plus de 5 % du Pib servait aux dépenses d'investissement. Au cours de ces quatre à cinq dernières années, ce ratio a été ramené à presque rien, l'essentiel des ressources engrangées au forceps ayant été englouties dans l'achat d'armes et le paiement des salaires des fonctionnaires et autres agents de l'Etat. Selon Philippe Hugon, économiste français, spécialiste du Développement : « ce sont environ 500 milliards de FCfa d'investissements qui n'ont pas été réalisés ». Il en faudra autant, sinon plus, pour consolider et faire repartir la locomotive ivoirienne.

Les montants que les bailleurs de fonds ont annoncés peuvent y aider. Mais, même si les fondamentaux ivoiriens demeurent solides, les conditions financières de la reprise des relations de la Côte d'Ivoire avec les Institutions de Bretton Woods et autres bailleurs de fonds ne sont guère de nature à permettre la relance rapide de son économie. Elles sont, en effet, de nature à alourdir le fardeau d'une dette extérieure « effarante » de 6.700 milliards de FCfa et de la priver, au change, de montants financiers qui seraient plus utiles investis dans la régénération économique du pays, qu'utilisés au paiement de ses 2.000 milliards de FCfa d'arriérés vis-à-vis des bailleurs de fonds et 400 milliards de FCfa de service de la dette, pour la seule année 2007.De fait, la Côte d'Ivoire a plus que jamais besoin d'un programme conséquent de réduction de sa dette extérieure et non de continuer à être plombée par elle.

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Tout pour le retour, le renforcement et la diversification des investissements

 

La remise à niveau et la relance de l'économie de la Côte d'Ivoire réunifiée requièrent d'immenses investissements dans pratiquement tous les secteurs, ceux traditionnels ou de pointe qui vont de l'agriculture aux télécommunications, mais également et surtout dans la valorisation des ressources énergétiques.

Les réserves pétrolières du pays représentent un potentiel, quasiment en friche, estimé à environ 19 milliards de barils. Entamer l'intensification de son exploitation, dans le contexte actuel de paix retrouvée, insufflerait à l'économie ivoirienne ce sang vital qui pourrait lui permettre, très rapidement, de fermer la douloureuse parenthèse de ces dernières années de braise et de devenir encore plus dynamique et performante que par le passé. Dans cette perspective nouvelle qui se dessine, après ces signaux forts qu'ont été l'accord de Ouagadougou et le début de la réunification, les autorités ivoiriennes misent énormément sur le retour des entrepreneurs et investisseurs qui, chassés par la violence, étaient rentrés chez eux ou avaient délocalisé leurs activités dans d'autres pays comme le Sénégal. Un certain nombre commence à manifester des velléités de retour. C'est le cas des Français. En fait, les filiales des grandes entreprises de l'Hexagone présentes de longue date en Côte d'Ivoire sont presque toutes restées sur place. Elles sont au nombre de 143 contre 147 en 2003.

NE PLUS ETRE

UNE CHASSE GARDEE

Par contre, les Petites et moyennes entreprises de droit ivoirien, mais propriétés de Français, ont été nombreuses à disparaître dans les émeutes anti-françaises de 2004. Comme indiqué par un responsable du Medef (le patronat français), les entreprises françaises « entendent continuer à investir dans le pays ».Toujours est-il que cela va, en grande partie, dépendre du remboursement des dommages que les petits patrons ont subis lors de ces émeutes. Ces dégâts ont été évalués à plus de six milliards de francs Cfa. Tout récemment, le président Gbagbo a accepté, devant des parlementaires français, le principe de leur indemnisation, à condition que le gouvernement français rembourse les avions de combat ivoiriens détruits en représailles à l'attaque des troupes françaises basées à Bouaké, lors les troubles de novembre 2004. Les affaires françaises vont très certainement rester prépondérantes en Côte d'Ivoire, quand les deux pays vont revenir à de meilleurs sentiments. Mais les Ivoiriens vont tout faire pour sortir d'un carcan économique vestige de la colonisation, pour tendre vers la diversification de leur partenariat extérieur et ne plus laisser leur pays être une « chasse gardée » pour qui que ce soit. Cette option nouvelle est nettement perceptible dans la résolution qu'ils ont prise d'aller à la conquête du marché chinois, qui compte 1,3 milliard de consommateurs potentiels, pour vendre leur coton leur cacao, leur café et aussi leur pétrole, mieux que sur le marché européen dont ils sont restés trop longtemps captifs.

La Chine est naturellement preneuse. Jusqu'à ces dernières années, elle s'approvisionnait indirectement en produits africains, par le biais des exportateurs occidentaux à un prix beaucoup plus élevé. Avec son économie en pleine expansion et qui est d'un appétit insatiable en produits de base, elle a tout intérêt à aller s'approvisionner à la source. C'est dans cette optique qu'elle a d'ailleurs entrepris de renforcer sa présence en Côte d'Ivoire, comme dans le reste du continent noir. Une vingtaine d'entreprises chinoises sont déjà présentes dans le pays, dans les domaines de l'automobile, des télécommunications, de l'infrastructure et des exploitations minières et pétrolières. Leur nombre devrait très rapidement augmenter, encouragées qu'elles sont à investir dans tous les secteurs économiques ivoiriens.

Il est fort possible de voir les Chinois investir, en particulier, dans le renouveau du Port autonome d'Abidjan par lequel, en temps normal, transitaient 90 % des échanges du pays. Les autorités ambitionnent de lui faire retrouver son trafic, en particulier grâce au démantèlement de la Zone de confiance. Sa disparition permettrait de relancer les échanges commerciaux de la Côte d'Ivoire ressoudée avec le Burkina Faso, le Niger et le Mali, de reconquérir ses parts du marché régional.

Le trafic annuel de camions en provenance du Mali, du Burkina Faso et du Niger, trois pays sans façade maritime, en direction au port ivoirien d'Abidjan, avait subi une réduction de près de 70 %, par rapport aux valeurs enregistrées avant la guerre civile, selon des chiffres publiés par l'Office ivoirien des chargeurs (Oic). La partition du pays, le spectre de l'insécurité, la surcharge pour risque de guerre imposée aux armements passant par le port d'Abidjan ont aussi conduit à la délocalisation de certaines entreprises avec pour conséquence, entre autres, la baisse de certains trafics et le développement des ports régionaux concurrents, dont celui de Dakar. Le Port autonome d'Abidjan entend engager les actions nécessaires à la reconquête de ses parts de marché momentanément perdues en renforçant ses infrastructures et la qualité de ses prestations. Tout comme, de manière plus large, les autorités ivoiriennes ont fait du retour des investisseurs et du renforcement de leur présence active sur leur territoire une priorité absolue. Le Sénégal sera-t-il le grand perdant de la remise à flot du Paa et du retour en zone des affaires qui ont déserté la Côte d'Ivoire ?

Les délocalisations enregistrées, en termes de trafic et d'affaires, ont sans nul doute profité à l'économie sénégalaise, au Port autonome de Dakar comme à certains secteurs, dont l'avitaillement pétrolier, la réexportation, l'immobilier, les écoles supérieures de formation et un certain nombre d'autres petites et moyennes affaires. Mais, d'un avis largement partagé, au sein des pouvoirs publics, comme dans les milieux d'affaires, l'on ne s'est pas du tout réjoui de la mauvaise passe traversée par la Côte d'Ivoire à l'origine de ce transfert d'activités. Dans ce pays, l'on est convaincu que toute la sous-région ne s'en porterait que mieux, économiquement, avec sa locomotive – la Côte d'Ivoire qui représente 40 % de son Pib – bien en roues sur ses rails, plutôt qu'en panne. Le souhait est plutôt qu'elle retrouve tous ses moyens pour redémarrer en force, en synergie avec le reste de l'Union économique et monétaire à laquelle elle appartient.

 



Article ajouté le 2007-08-07 , consulté 42 fois

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