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L’AFRIQUE DE L’OUEST EN PANNE D’ENERGIE

L’AFRIQUE DE L’OUEST EN PANNE D’ENERGIE

Une crise structurelle avant tout

 

PAR AMADOU FALL

 

La flambée actuelle des cours du brut n’explique pas, à elle seule, la profonde crise énergétique que traversent la plupart économies ouest-africaines. Celle-ci est d’abord structurelle, liée à la vétusté des infrastructures de production et de distribution et à des aléas endogènes.

 

A Dakar, comme dans toutes les capitales et autres villes secondaires ouest africaines, il n’est pratiquement plus de jour sans que les entreprises et les ménages ne soient sevrés d’électricité, pendant de longues heures. Faute de pouvoir répondre à une demande qui dépasse, de très loin, leur capacité de production et de distribution, les compagnies nationales ne trouvent de solution que dans les « délestages ». Ce néologisme, passé depuis des années dans le langage courant se traduit, dans les faits, par des coupures intempestives de courant, pratiquées, certes de façon tournante, mais sans que nul abonné ne soit averti de quand et où elles doivent avoir précisément lieu.

Ces « délestages » ralentissent considérablement les activités économiques dans la région. Des  grandes sociétés aux plus petits ateliers, il n’est d’entreprise de production ou de service qui n’en souffre pas. Chaque heure passée sans électricité représente  un manque à gagner énormes, en termes d’outils de production altérés, de produits détériorés, de commandes non satisfaites dans les délais. Les ménages ne sont pas logés à meilleur enseigne. En plus de torturer leurs appareils électroménagers, les coupures brutales et longues de courant ruinent leurs provisions en produits frais et les font retourner à l’âge de la lampe-tempête et de la bougie.

Les « délestages » à l’origine de  ces graves distorsions préjudiciables à la dynamique des économies des pays de l’Afrique de l'Ouest, mais également au fonctionnement de leurs administrations, résultent, de prime abord, de la profonde crise structurelle de leur système de production énergétique. La plupart des centrales thermiques et réseaux de transport de l'électricité  de la région ont été mis en place dans les années 50 et 60, voire bien avant cette période. Faute d’investissements conséquents pour leur modernisation et entretien, ils sont devenus vétustes et sont aujourd’hui aux bords de l’obsolescence. 

Dans le contexte des politiques d’ajustement structurel imposées par les Institutions de Bretton Woods, la thèse avait été avancée, comme quoi le manque de performance des compagnies nationales d’électricité était dû au fait qu’elles étaient victimes de l’inefficacité de la gestion étatique, et qu’elles monteraient en puissance sitôt sorties du giron public. Toujours est-il leur privatisation n’à point donné les résultats escomptés. C’est le cas au Sénégal où la Société nationale d’électricité (SENELEC) est restée moins de deux ans entre les mains de son repreneur, le groupe HYDROQUEBEC – HELYOS.  Contrairement aux engagements auxquels ils avaient initialement souscrits,  ce consortium n’a pas investi grand chose dans la modernisation de la SENELEC. L’entreprise a plutôt continué à s’enfoncer dans l’ornière, jusqu’à ce que le gouvernement de l’Alternance ne vienne dénoncer le contrat passé avec HYDROQUEBEC–HELYOS, pour limiter les dégâts. Mais la situation de la compagnie sénégalaise n’est toujours pas des meilleures…

Dans certains pays, ce sont les conflits internes qui sont venus exacerber la crise énergétique inhérente à la vétusté de l’outillage et au mauvais management des compagnies. Il en a été ainsi au Libéria dont l’infrastructure de production et de distribution de l’électricité à l’échelle du territoire a été, en grande partie, détruite durant la guerre civile. Selon les estimations les plus optimistes, c’est quelque 107 millions de dollars US qu’il faudra investir, sur au moins cinq ans, pour remettre le système en état.  En Sierra Leone, la guerre a  mis une lourde hypothèque sur le projet hydroélectrique de Bumbuna, alors que les travaux tiraient à leur fin.

Et si ce n’est pas la guerre, c’est la sécheresse qui s’en mêle pour limiter les possibilités internes de diversifier et d’augmenter l’approvisionnement en énergie par le biais hydroélectrique. Dans ces conditions qui ont eu à prévaloir au Ghana, en Côte d’Ivoire, ou entre les pays membres de l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (Sénégal, Mali et Mauritanie) l'hydroélectricité produit faiblit et sa distribution est rationnée. 

A l’heure actuelle, pour pallier, tant soit peu, les insuffisances des compagnies d’électricité, de plus en plus en plus d’entreprises et de ménages font recours  à des groupes électrogènes. Mais ces générateurs qui inondent les marchés des capitales de la sous-région et qui ronronnent ou pétaradent, de jour comme de nuit, dans certaines artères et maisons ne sont pas la panacée. Avec ces engins, l’on n’est jamais totalement à l’abri d’un accident désastreux, pour un rendement qui est rarement optimal, surtout quand c’est dans le cadre d’une entreprise de grande taille.

Ensuite, ils ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Selon leur puissance et qualité, leur coût varie entre 250.000 et 10.000.000 de francs CFA, voire plus pour le haut de gamme. Ils requièrent des investissements que seuls les familles et les sociétés qui ont de moyens importants peuvent se permettre. D’autant qu’à leur prix fixe il faudra ajouter le coût variable de l’essence ou gasoil dont les groupes électrogènes sont fortement consommateurs.

 


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La flambée du brut accentue la dépression

 

 

La hausse des cours pétroliers qui, sur le marché mondiale, ont désormais très peu de chance de descendre durablement en dessous des 70 dollars US le baril, a porté à son paroxysme la crise énergétique que traversent les pays ouest-africains. Si elle est bénéfique pour les pays producteurs, comme le géant nigérian et la Côte d’Ivoire qui ont vu leurs revenus issus de l’exportation du pétrole quasiment tripler, il en est tout autre  pour ceux qui sont importateurs nets. Non seulement leurs achats extérieurs augmentent en volume, de l’ordre de 20 à 30%, en réponse à la croissance des besoins des entreprises et des ménages, mais en encore, leur coût est passé du simple au double, voire au triple, au cours de ces de cinq dernières années.

Pour exemple, les  importations sénégalaises de produits pétroliers ont plus que doublé pour être passées de 300 millions de dollars en 2002 à plus de 800 millions en 2006. L’augmentation des coûts à l’importation du brut, aurait pu être plus grave encore, n’eut été la faiblesse relative du dollar. Son impact n’en est pas moins dommageable à tous les pays non producteurs de la zone, à travers l’augmentation de 40 à 60% des prix du fioul lourd et du carburant à la pompe, avec des répercussions inflationnistes sur l’électricité, les produits industriels locaux, le transport des personnes et des marchandises, et sur la plupart des secteurs économiques.  La régression de 4,3% en 2005 à 3,6% en 2006 du taux de croissance de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) qui ne regroupe que des pays non encore producteurs de pétrole, exceptée la Côte d’Ivoire, est significative de l’impact négatif de l’envolée des cours du brut.

Cette flambée des cours du brut qui aggrave la crise énergétique des pays ouest-africains profite, à l’inverse, aux compagnies pétrolières et aux distributeurs qui ne font rien pour adapter leurs marges bénéficiaires, et aux Etats dont les budgets sont substantiellement alimentés par les taxes prélevées sur les produits pétroliers importés. Leur apport aux budgets  est de 18 % au Ghana, 7 % au Burkina Faso, 12% en Guinée et de 15 % au Sénégal où les taxes sur les produits pétroliers représentent 40% du prix de l’essence à la pompe. Une réponse non exclusive à la crise serait de voir dans quelle mesure des allégements de taxes pourraient avoir un impact économique et social positif.

Les politiques requises devront nécessairement porter sur l’offre d’alternatives au transport routier particulièrement boulimique en carburant du fait de l’engorgement urbain et des distances à parcourir et du mauvais état des routes), sur des réductions de coûts d’importation et de prix à la consommation et sur la diversification des sources d’énergie, surtout dans la production d’électricité. L’Afrique de l’Ouest dispose d’un potentiel d’énergies alternatives allant du solaire à l’éolienne en passant par les biocarburants. Ces derniers ont toutes les chances de prospérer sur ses sols, à la condition de ne pas concurrencer négativement les cultures essentielles à la sécurité alimentaire de la région. Il est également temps de mettre à l'épreuve la fameuse solidarité africaine, entre les pays producteurs et non producteurs de la zone, dans le cadre du Programme énergétique de la CEDEAO.

 

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Vers un marché unique de l’énergie                

 

Acteur pétrolier modeste sur le marché mondial, l’Afrique de l’Ouest n’en est pas pour autant indigente en énergie. Elle a à son actif un peu moins du tiers de la production de l'ensemble du continent d’où provient 12% de la production mondiale. Avec des réserves prouvées estimées à 36,24 milliards de barils, le géant nigérian qui vise 4 millions de barils/jour en 2010, produit actuellement 2,6  millions de b/j, malgré les incertitudes et violences dans le Delta du Niger. La Côte d’Ivoire vient tout juste après le Nigéria avec des réserves de pétrole brut estimées à 25 milliards de barils et les réserves de gaz naturel de 77 milliards de mètres cubes. Elle est le premier exportateur d’hydrocarbure de la zone UEMOA, avec plus de 80.000 b/j en 2006-2007. En outre, la puissance installée ivoirienne est, au trois-quarts, hydroélectrique.

Le Ghana, pour l’instant, ne produit que de l’énergie hydroélectrique dont l’abondance relative est tributaire du niveau saisonnier de remplissage du barrage d’Akosombo, construit sur la Volta. Mais il  dispose de réserves  pétrolières de l’ordre de 300 à 600 millions de barils dont le premier baril ne devrait sortir des puits  avant cinq ou dix ans. La présence du pétrole au chez leurs voisins ghanéens a poussé le Bénin et le Togo à intensifier leurs recherches pétrolières, aux large de leurs côtes. En Guinée, la société américaine Hyperdynamic a trouvé du pétrole offshore. La Guinée-Bissau, où des réserves pétrolières ont été décelées en août 2006, a signé un accord de coopération dans l'exploration avec le Brésil. En plus du gisement de pétrole lourd offshore découvert une vingtaine d’années plus tôt, au sud du pays, mais toujours inexploités, le Sénégal a signé en septembre 2005, un contrat de prospection avec Kampac Oil (Emirats Arabes Unis)  un contrat de prospection de pétrole et gaz offshore dans la région de Saint-Louis (nord), encouragé en cela par la découverte, pas loin de là, en Mauritanie,  de gisements offshore en phase d’exploitation depuis février 2006.

Globalement, le potentiel d’augmentation de la production ouest-africaine de pétrole est réel. Ce n’est pas sans raison qu’il attise des convoitises, notamment du côté des Etats-Unis. Ils importent plus de la moitié du pétrole qu'ils consomment et prévoient de puiser 25% de leurs besoins en Afrique en 2015, contre moins de 15% en 2003. D’autres puissances sont aussi en lice : la Chine, la Russie, l’Australie, et les Européens, principalement. Face à une demande extérieure qui explose, en raison d’une course effrénée à la croissance et de la tendance à l’épuisement des ressources en énergie fossile, l’augmentation des exportations ouest-africaines de pétrole conférerait assurément à la région l’avantage de rentrées de devises qui contribueraient grandement à améliorer ses capacités financières.

Mais le cantonnement de l’Afrique à un rôle de pourvoyeur de matières premières au reste du monde n’a, ce jour,  point été profitable à son dessein économique et social, comme le font remarquer des industriels qui insistent sur la nécessité inverse de valoriser, le plus possible, localement, les ressources énergétiques de la région, pour qu’elles servent à son développement intégré. Un des obstacles majeurs à cet objectif essentiel est l’insuffisance et la distribution inadéquate de l’énergie indispensable à l’impulsion de la croissance des économies ouest-africaines.

Il existe certes un certain nombre d’interconnexions entre  les  pays les mieux lotis en  pétrole, gaz naturel et barrages et les autres. Le Nigéria et le Ghana  fournissent de l’électricité au Bénin, au Togo et au Niger et au Mali et au Burkina Faso. Le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et le Togo sont reliés au réseau ivoirien. L’électricité produite au barrage de Manantali, dans le cadre de l’Organisation de la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMS)  est partagée entre le pays  hôte - le Mali - le Sénégal et la Mauritanie. Cependant, dans l’état actuel des choses ces transferts sont très loin de pouvoir combler les graves déficits que vivent les récipiendaires, en particulier les pays de l’hinterland peu gâtés en matière d’énergie que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ils  ne concernent pas les autres pays côtiers que sont le Libéria, la Sierra Leone, la Guinée et la Guinée-Bissau et qui sont à la traîne de l’intégration régionale, en raison de leur retard économique corrélé aux crises politiques dont ils ont du mal à se dépêtrer.  

La valorisation optimales de toutes les potentialités énergétiques locales et la densification des réseaux transfrontaliers de distribution, permettraient aux pays producteurs d’exploiter leurs centrales à plein rendement et sans risque de surproduction. Et aux  autres pays à capacité moindre d’avoir à meilleur marché l’électricité qui leur est vitale, sans devoir construire des installations coûteuses. C’est dans cette optique bien comprise par les autorités de la région ouest-africaines qu’en 2000, les 14 Etats membres de la CEDEAO, ont pris la résolution de lancer un vaste programme destiné à accroître l'offre d'électricité dans la région par la mise en commun de  leurs ressources énergétiques  par la constitution de sites de production clés et l'interconnexion de leurs réseaux électriques respectifs. Selon les estimations de la CEDEAO, 5.600 kilomètres de lignes électriques reliant les réseaux nationaux seront construits. Il faudra environ 11,8 milliards de dollars US pour construire de nouvelles centrales et installer les nouvelles lignes nécessaires. Cette infrastructure devrait doter la sous-région de la CEDEAO d'une puissance installée de 10.000 mégawatts

Le programme en est à son stade embryonnaire d’exécution. Mais les interconnexions déjà existantes ou en cours entre certains pays, sont la preuve de son acceptation par une Communauté largement convaincue que la mise en commun et le partage des ressources énergétiques locales révolutionneraient le secteur de l'électricité en Afrique de l'Ouest. La réalisation de ce marché unique auquel elle aspire dans ce domaine spécifique, comme dans tous les autres secteurs de l’activité économique, lui permettait de disposer d'une énergie accessible, abondante, fiable, sûre et, sans doute, bon marché. Des conditions sine qua non pour répondre durablement aux exigences des entreprises et des ménages et aux besoins du développement intégré de la région ouest-africaine. 

 

  



Article ajouté le 2007-09-14 , consulté 40 fois

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