LES BIOCARBURANTS EN AFRIQUE
LES BIOCARBURANTS EN AFRIQUE
De nouvelles pistes vers la souveraineté énergétique
PAR AMADOU FALL
Nourricières pour l'homme et l'animal, les plantes sont également des sources potentielles d'énergie. Les végétaux contenant du saccharose comme la canne à sucre et la betterave, ou de l'amidon tel le maïs, le sorgho ou le manioc sont susceptibles d'être transformés pour donner de l'alcool éthylique, du bioéthanol qui peut être mélangé à l'essence en des proportions allant de 5 à 85%. Les oléagineux que sont l'arachide, le soja, le tournesol, la graine de coton, la noix de palme ou de coco permettent de produire de l'ester méthylique d'huile végétale (EMHV) ou biodiesel qui peut faire tourner des moteurs. A l'instar des Etats-Unis et du Brésil qui ont prise de l'avance dans la production et l'utilisation de ces « énergies vertes », l'Afrique qui en a les potentialités, devrait pouvoir également en tirer parti et atténuer, dans une bonne mesure sa dépendance envers les énergies fossiles importées à grands frais.
L'usage de ces biocarburants ne date pas d'aujourd'hui. L'on y faisait déjà recours au siècle dernier, en temps de crise et de pénurie, comme lors de la seconde guerre mondiale. Les industriels et les consommateurs s'en sont désintéressés, par la suite, dans un contexte marqué par l'abondance du pétrole alors disponible partout et bon marché. Leur remise au goût du jour, par la flambée des cours du brut consécutive aux deux chocs pétroliers de 1973 et de 1979, n'a pas longtemps duré, face au contre-choc pétrolier de 1986 qui fit replonger les prix du baril. Les lobbies pétroliers qui appréciaient d'un très mauvais œil l'enthousiasme grandissant pour les biocarburants ont également fait pression.
Toujours est-il que, depuis 2000, avec la nouvelle flambée des cours du brut, l'arrivée annoncée du pic pétrolier, les menaces sur la sécurité d'approvisionnement et la nécessité impérative de lutter contre la pollution et l'effet de serre, l'on s'active dans les pays du Nord mais également au Sud, à développer au mieux les biocarburants réputés moins coûteux et plus propres que les énergies fossiles. Les promesses d'appui au secteur et les réalisations effectives prennent de plus en plus d'ampleur et de consistance, consécutivement à une meilleure prise de conscience des enjeux véritables.
LES ETATS-UNIS ET LE BRESIL
AUX PREMIERES LOGES
Les Etats-Unis, pays parmi les plus gros consommateurs d'énergie fossile se sont fixés l'objectif de réduire de 75 % les importations de pétrole en provenance du Proche-Orient dès 2025, grâce au développement des biocarburants. L'annonce avait été faite par le président George Bush lors de son discours sur l'état de l'Union en 2006. La Commission européenne attend des pays membres de l'UE qu'ils incluent au moins 5,75 % de biocarburants dans l'essence, par le moyen de subventions à leur production et usage.
Concrètement, la production et l'usage des biocarburants souffrent d'énormes disparités géographiques, à travers le monde. Selon une étude dernièrement rendue publique par l'Institut français du pétrole : « Biocarburants : la stratégie de recherche de l'IFP », la production mondiale de bioéthanol est essentiellement assurée aux Amériques par le Brésil (52%) et les Etats-Unis (43%), la production du reste du monde étant relativement marginale (5%). En revanche, en ce qui concerne la filière biodiesel, ce sont les pays européens qui se répartissent l'essentiel de la production mondiale d'EMHV carburant : Allemagne (44%), France (22%), Italie (17%).
La filière bioéthanol est plus développée que celle du biodiesel, de par le monde. Elle l'est principalement au Brésil ou le biocarburant produit à partir de la canne à sucre couvre 22% des besoins nationaux en carburant, et aux États-Unis, où plus de 10% de l'essence contient du bioéthanol (principalement de maïs).
Comme avantage, la Banque mondiale estime que l'industrie du biocarburant requiert cent fois plus de main d'oeuvre par unité produite que l'énergie fossile. C'est ainsi que l'industrie du bioéthanol est créditée de fournir plus de 200.000 emplois aux USA et plus d'un demi million d'emplois directs au Brésil. La rentabilité financière de l'investissement dans les biocarburants est également avérée. Des études montrent que de 1976 à 2004, la production brésilienne d'éthanol a remplacé les importations de pétrole pour une valeur de 60,7 milliards de dollars US, voire même 121,3 milliards si l'on tient compte des intérêts qui auraient dû être payés sur la dette extérieure qui aurait été contractée pour les importations de pétrole.
Toujours est-il que les biocarburants sont, à ce jour, très loin de supplanter les hydrocarbures. La production annuelle de bioéthanol carburant (19 millions de tonnes) et d'EMHV carburant (1,6 millions de tonnes), soit un volume total de 20,6 millions de tonnes de biocarburants, est en effet on ne peut plus faible face à une consommation mondiale de pétrole qui, rien que dans les transports, est de 1,7 milliard de tonnes, selon les statistiques avancées dans l'étude de l'IFP.
BONNE DYNAMIQUE
EN AFRIQUE AUSTRALE
L'Afrique est en marge de tous les développements en cours pour atténuer, et à plus long terme, renverser ce déséquilibre. Alors que ses besoins en énergie croissent exponentiellement sous la pression des facteurs démographiques et de l'urbanisation et des impératifs de son développement, le continent reste lourdement dépendante non seulement des hydrocarbures fossiles, mais encore du bois de chauffe et du charbon de bois, dans une mesure qui limite fortement son potentiel de développement économique et social et péjore son environnement naturel. L'Afrique a, bien plus que les autres, vitalement besoin de réduire sa dépendance envers les carburants fossiles. Qui plus est, ceux dont elle dispose comme ceux qu'elle importe à grand frais sont en voie d'épuisement inéluctable. Elle a la possibilité de sa souveraineté énergétique, par la valorisation de ses potentialités hydroélectriques, solaires et éoliennes, concomitamment à la production de bioéthanol et de biodiesel à partir de la canne à sucre mais également de la canne à sucre, du sorgho, du manioc, du maïs, de l'arachide, de la noix de palme ou de coco et de l'euphorbe.
De plus en plus de projets vont dans le sens du développement de l'industrie des biocarburants, sur le continent. Nombre de pays africains commencent à investir dans l'agriculture énergétique. Ceux de l'Afrique australe sont les plus avancés dans cette nouvelle dynamique.
En Afrique du Sud, Le bioéthanol est produit à partir de la canne depuis les années 60 de manière assez discontinue. Récemment, le Gouvernement sud africain a publié un « livre blanc » qui aborde la stratégie nationale en matière d'énergie renouvelable et dans lequel est stimulée la production de biocarburants en réduisant la taxe sur ceux-ci de 30%. Le Gouvernement souhaite que, d'ici 2013, 4% de l'énergie nationale ressortent des biocarburants.
En Angola, le Brésil va investir 100 millions de $ dans la construction d'une usine d'éthanol, à Luanda même Le Kenya dont les débuts dans les biocarburants remontent à 1982 produit aux environs de
A Madagascar la construction d'une unité de fabrication d'éthanol a été lancée début juin 2006 à Tamatave. Les porteurs de ce projet malgacho-mauricien sont
En Zambie, la société Zambia Sugar est prête à produire 18 millions de litres d'éthanol, destinés à être transformés en carburant. Cela représente environ 15% de la consommation énergétique annuelle du pays. Zambia Sugar a accéléré le processus de production alors que plusieurs autres compagnies souhaitent investir dans le secteur.
Le Zimbabwe, petit pays enclavé et ne bénéficiant d'aucune richesse pétrolière ou gazière doit importer pour près de 120 millions $US en ressources énergétique par année. Elle s'est, depuis le second choc pétrolier engagée dans la production et l'utilisation du biocarburant, pour une moyenne de 40 millions de litres par année, à l'actif de la société sucrière Triangle Estate. Le gouvernement zimbabwéen apporte également son soutien aux plus petites usines afin qu'eux aussi soient capables de produire à terme de l'éthanol biocarburant.
QUELQUES FREMISSEMENTS
EN AFRIQUE DE L'OUEST ET DU CENTRE
Pour l'instant, il n'existe pas de véritables industries du biocarburant en Afrique de l'Ouest et du Centre. Mais les enjeux sont compris de tous, comme au sein de l'UEMOA qui vient de valider une étude sur le développement de la filière éthanol biocarburants dans son espace, dans le cadre du Programme Régional Biomasse Energie (Prbe). En attendant sa mise en œuvre des frémissements sont notés çà et là. Ainsi, l'utilisation du pourghère pour la production de biocarburant est expérimentée au Mali. Une unité pilote est en cours de création à Bobo Dioulasso par la Nouvelle SITEC, filiale à 100% de l'entreprise française DAGRIS, pour la production de biodiésel à partir de la graine de coton. Ce projet mis en veilleuse, en raison du processus de privatisation de DAGRIS vise à plus long terme la transformation de 120 à 150.000 tonnes de graines par an. Le Nigeria a lancé un vaste projet de développement de la culture du palmier à huile dans le but de produire du biocarburant.
Au Sénégal,
Le Sénégal compte sur le soutien du Brésil pour intensifier sa production de biocarburant, sur la base d'un accord signé récemment à Brasilia par les présidents Abdoulaye Wade et Luiz Inacio Lula da Silva. A l'occasion les deux chefs d'Etat avaient dit leur intention de développer la production de biocarburant au Sénégal et de l'étendre aux autres pays africains non producteurs de pétrole, en se fondant sur les expériences brésiliennes.
L'industrie africaine des biocarburants se présente comme une des solutions pouvant aider l'Afrique à être moins dépendante des hydrocarbures dont la flambée des cours étrangle ses économies nationales. Elle pourrait créer de multiples emplois et enrayer, en des proportions toute relatives, le chômage. Elle revaloriserait les campagnes, stopperait l'afflux massif des populations rurales vers les centres urbains et lutterait donc efficacement contre la paupérisation de masse. Enfin, en produisant des «carburants verts » et en développant le marché de ces derniers, elle participerait à la diminution des émissions de CO2 et par là, lutterait contre l'effet de serre.
LES CONTRAINTES ET
OBSTACLES A SURMONTER
Cependant, les biocarburants ne sont pas la panacée. Elles ne sauraient remplacer totalement les biocarburants d'origine fossile. Pour ce faire, il faudrait des surfaces cultivables impossibles à trouver en Afrique, à moins d'empiéter gravement sur les sols dévolus aux cultures alimentaires. Un des obstacles majeurs que le développement des biocarburants doit surmonter en Afrique est celui de la disponibilité des terres. L'agriculture énergétique ne doit pas pousser au sacrifice de l'agriculture alimentaire.
Dans la même mouvance, il importe de bien prendre en considération les risques que la culture à grande échelle de plantes pour la production de biocarburant peut faire peser sur l'environnement. Au total, il convient de faire en sorte que le développement des biocarburants n'entre pas en compétition avec les écosystèmes à biodiversité élevée, tout comme il ne doit pas l'être avec les cultures alimentaires.
Mais déjà, à travers le monde, l'augmentation des terres agricoles utilisée pour produire des biocarburants, en plus d'accélérer la déforestation, fait monter les prix de la nourriture. Selon le dernier rapport de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la facture mondiale des importations alimentaires s'alourdit en raison, principalement, de la forte demande sur les biocarburants qui dope les prix. On assiste à une hausse des prix des céréales secondaires et huiles végétales importées qui sont les principaux groupes de denrées de base servant à produire les biocarburants, indique la FAO. D'après elle, la facture des importations de ces produits alimentaires devrait progresser de 13 % en 2007 par rapport à l'an dernier, au détriment des pays pauvres.
Ensuite la production de biocarburant requiert un cadre favorable à l'investissement, dans la mesure où l'opération est coûteuse et les opérateurs qui s'y engagent doivent être assurés de la rentabilité de leur mise. Les Etats africains qui veulent que l'industrie des biocarburants se développe dans leur pays doivent très rapidement lever ce handicap que constitue le vide législatif en la matière, concernant notamment le mode de taxation des biocarburants ou l'instauration de primes incitatives à la production. A ce jour, la plupart des gouvernements africains n'ont pas de politique bien définie à même de créer un environnement favorable à la à la mobilisation d'investissements privés pour le secteur.

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