LE ZIMBABWE SOUS ROBERT MUGABE
LE ZIMBABWE SOUS ROBERT MUGABE
Après l’euphorie, la descente aux enfers
PAR AMADOU FALL
L’ancienne Rhodésie du Sud devenue le Zimbabwe, depuis son accession à la souveraineté internationale, est au plus bas. Son économie est en déliquescence et le pays est loin d’être un modèle de démocratie. Et pourtant…
De Robert Mugabe, l’Afrique gardera sans doute l’image de ce héros anticolonialiste qui, au bout de longues années d’une guerre de libération âprement menée, sortit, il y a bientôt trois décennies, la Rhodésie des griffes racistes du félon Ian Smith pour en faire un pays indépendant, multiracial et remis sur les rails du développement endogène. Dans l’euphorie de la première décennie qui a suivi son accession à la souveraineté internationale, la Rhodésie rebaptisée au nom authentique de Zimbabwe s’est rapidement fait une place dans le rang des pays phares d´Afrique.
Dans un contexte où le taux de croissance de son PIB était régulièrement à 5%, ses systèmes de santé et d’éducation ont fait partie des meilleurs du continent. Mugabe a porté le taux d’alphabétisation de 85%, un seuil jamais atteint nulle part ailleurs en Afrique. Les zones rurales, dans la même dynamique, étaient largement pourvues en routes, électricité et eau potable. Sur ces terres fertiles, le Zimbabwe était le « grenier » de l’Afrique Australe…
Quel contraste avec sa situation présente ! Jour après jour, depuis 1999, le pays s’enfonce dans une crise dont nul ne saurait prédire le terme. Son économie est sinistrée par une drastique chute des productions les plus vitales : l’or, les grandes cultures d’exportation et vivrières. Souffrant de graves pénuries, le pays manque de presque tout, même de carburant en raison notamment du non-paiement de livraisons antérieures. Le cours du dollar local s’est littéralement effondré. Pointant à 7.500 %, l’inflation a atteint un record mondial. Les taux d’accès à l’école, aux soins de santé et de fréquentation scolaire ont très fortement régressé. La population active est à 80% au chômage.
On rapporte que la situation alarmante au Zimbabwe pousse quelque 3.000 personnes à traverser quotidiennement les frontières du pays, vers les États voisins. Ainsi, quelque trois millions de Zimbabwéens se seraient réfugiés en Afrique du Sud pour échapper au marasme de leur pays d’origine, où la démocratie et les droits humains sont de plus en plus malmenés et foulés au pied.
MUGABE TOUT A LA FOIS
COUPABLE ET VICTIME
Autant Robert Mugabe a été porté au pinacle, pour avoir libéré son peuple du colonialisme et posé les premiers jalons prometteurs de son développement, autant il est largement comptable de la dérive de son pays. Il l’est par-dessus tout, en ses moments particulièrement difficiles de fin de règne. En effet, plutôt que de reformer l’union sacrée autour de la cause et des intérêts zimbabwéens, à 83 ans bien sonnés, il continue, en autocrate, de s’accrocher au pouvoir comme une sangsue, contribuant ainsi à l’obstruction des voies possibles de sortie de crise. Le plus vieux président d'Afrique australe n’est donc pas à absoudre et ne sera point absout de ses lourdes responsabilités. Il n’en reste pas moins que le mal qui ruine le Zimbabwe, s’il n’est totalement exogène, a considérablement été aggravé de l’extérieur.
D’abord par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Les réformes structurelles qu’ils ont imposées dans les années quatre-vingt et dix ont fait s’écrouler des pans entiers de l’économie zimbabwéenne, aussi bien dans les secteurs industriels et agricoles qui ont été tous azimuts libéralisés et ouverts sans réserve à une inégale concurrence extérieure, avec des conséquences humaines terribles. Elles l’ont d’autant plus été que, pour que le Zimbabwe continuât à honorer le service de sa dette extérieure, le FMI exigeait toujours plus de coupes sombres dans les dépenses budgétaires, à caractère social.
Ensuite, sous Margaret Thatcher, le gouvernement britannique qui s’était engagé à financer l’indemnisation des anciens colons blancs qui rétrocéderont aux Noirs les terres fertiles sous leur coupe, s’est rétracté au terme du moratoire de dix ans convenu lors de la signature, en 1979, de l’accord de Lancaster House pour l’indépendance, arguant, contre toute attente, que celui-ci n’avait ni défini ni prévu un fonds spécifique. Or, il est connu de tous, que le Royaume-Uni avait bien pris l’engagement, non seulement de compenser financièrement l’expropriation progressive des terres « blanches » et leur remise aux paysans noirs, mais encore de faire encadrer la réforme agraire qui serait menée en douceur par des experts britanniques, afin que la production agricole ne s’effondre pas. Ce paragraphe extrait d’une lettre adressée au président Mugabe, par le Secrétaire d’Etat au Développement du Premier ministre Tony Blair, six mois après son entrée au 10 Downing Street, en dit long sur la versatilité britannique, dans cette triste affaire : « Nous n’acceptons pas que la Grande-Bretagne ait à prendre une quelconque part de responsabilité financière dans le coût des achats de terres au Zimbabwe. Nous sommes un nouveau gouvernement composé de membres dont aucun n’a de lien avec les anciens intérêts coloniaux... »
Jusqu’au plus fort de la crise zimbabwéenne, Robert Mugabe avait continué à fermer les yeux sur une situation on ne peut plus paradoxale, le fait que 1% de la population possède plus de 70% des terres fertiles, alors que la majorité noire vivote sur des terres arides. Il eut même à faire cesser des occupations de fermes appartenant à des Blancs par des milliers de paysans noirs menés par des vétérans de la guerre d’indépendance, contre des promesses d’aides américaines et britanniques peu significatives et par ailleurs parcimonieusement honorées.
La méprisante fin de non-recevoir et le parjure anglo-saxons vinrent à bout de sa retenue, d’autant qu’il risquait d’être débordé par les patrons d’entreprises et fermiers blancs et la bureaucratie syndicale urbaine proches de l’opposition politique, du Movement for Democratic Change (MDC). Tous sont favorables à la poursuite de la politique économique dictée par les Institutions de Brettons Wood et manœuvrent ferme pour abattre le régime autoritaire de la Zimbabwean National Union (ZANU), parce que voyant dans le départ de Mugabe la solution à tous leurs problèmes. Pressé de l’autre côté par les révoltes des paysans sans terre et de plus en plus pauvres, son vivier électoral et principal soutien, Mugabe prit, en novembre 1999, cette fameuse décision d’exproprier les fermiers blancs sans compensations, mais précisant que le gouvernement rembourserait les immobilisations et feraient des exemptions en faveur des terres dévolues à certaines cultures d’exportation, à la production de semences et à la reforestation.
Malgré cela, c’est fondamentalement cet acte de « lèse majesté » qui fit déborder le vase des rancœurs pour lui valoir les foudres des Britanniques et de leurs alliés américains soutenus par des médias occidentaux incroyablement virulents. Excellant dans le dénigrement et la sape, surtout quand il s’agit de l’Afrique et des Africains, nombre de médias occidentaux jouent le jeu de ceux pour qui Mugabe est l’homme à abattre en distillant les informations les plus catastrophiques et alarmistes sur le Zimbabwe, sans aucunement faire la part des responsabilités dans cette effective descente aux enfers.
Un légitime combat pour la justice économique
Si le Zimbabwe qui fut, jusqu’il n’y a guère longtemps, un des plus riches pays d’Afrique, est maintenant contraint de mendier la pitance de son peuple auprès des organismes d’aide internationaux, c’est surtout parce que, pour avoir osé, envers et contre tous, s’engager dans une seconde lutte de libération pour la justice économique et l’équité sociale, le président Mugabe a retrouvé ses ennemis d’hier au travers de son chemin.
Ne pouvant légitiment rien contre l’expropriation des colons blancs, à moins d’une improbable intervention armée, le camp occidental combat insidieusement Mugabe, pour que sa « révolution économique » échoue sur tous les plans. Elle était, à l’interne même, vouée à ce résultat négatif parce que les autochtones noirs à qui le régime ZANU a fait prendre le relais des colons blancs n’ont été ni préparés ni formés à la maîtrise des techniques de l’agriculture moderne et aux normes de gestion des terres qui leur ont été abruptement dévolues. Et si, en plus, une économie est mise en quarantaine, sevrée des indispensables investissements, des ressorts techniques et des débouchés élargis que requièrent sa reprise en main et sa relance, elle s’asphyxie et plonge dans le marasme.
Le cas du Zimbabwe ressemble, à s’y méprendre, à celui de la Guinée après son accession à la souveraineté internationale sous la bouillante férule d’Ahmet Sékou Touré. Hier comme maintenant, la réponse occidentale au choix africain pour une réelle indépendance est l’étouffement économique du pays qui ose franchir le Rubicon, la diabolisation de son leader, l’infantilisation et le ravalement de son peuple au rang de sous-hommes incapables de nul progrès humain. Ces propos que le Général de Gaulle aurait tenus à Jacques Foccart, en parlant de la race noire sont, à cet égard, on ne peut plus illustratifs de cette attitude : «Cette race produit parfois quelques éléments qui font illusion. Même si le peuple noir était livré à lui-même dans un des États de l'Amérique, il n'arriverait à rien, et très vite, ce serait la dégringolade. »
Mais ce qui importe, c’est de ne pas perdre de vue les enjeux véritables. Certains pays du Nord radicaliseront toujours leurs positions en Afrique quand leurs intérêts y sont menacés. Comme au Zimbabwe, ils useront de leurs immenses capacités de pression, de manœuvre et de rétorsion, pour que les richesses dont certains pays africains sont généreusement dotés par la nature rentrent ou demeurent sous leur coupe.
Toute velléité contraire est à « corriger ». Et c’est pour qu’il ne puisse pas en être autrement que comme ses prédécesseurs, le tout nouveau Premier ministre britannique, Gordon Brown, s’agite afin que le sommet UE - Afrique qui n’a pu être organisé depuis sept ans, se tienne à Lisbonne, en décembre, sans Robert Mugabe, en mettant en avant ses atteintes aux droits de l’homme au Zimbabwe. Mais si c’est le mobile véritable, pourquoi la Grande-Bretagne ne serait pas dérangée par la probable présence d’Omar El Béchir à Lisbonne, bien qu’il soit coupable de la mort de plus de 200.000 personnes au Darfour ? Pourquoi a-t-elle pris part en mai dernier au sommet Europe - Asie de Hambourg, alors que la Junte birmane y était présente, un régime dictatoriale pire que celui Zimbabwe et qui l’a encore prouvé ces dernière semaines en cassant du « bonze » à tous les coins de rue de Rangoon ? Deux poids, deux mesures…
Les pays africains, voisins comme lointains, ne s’y trompent pas. Leurs dirigeants sont nombreux qui, sans disculper Robert Mugabe, montrent qu’ils comprennent bien son combat et également le leur. A leur tour, ils menacent de boycotter le sommet de Lisbonne s’il y était déclaré persona non grata. Sans occulter sa grande part de responsabilité dans la dégradation continue de la situation économique du Zimbabwe, ni fermer les yeux sur ses atteintes aux droits de l’homme et à la liberté d’expression qu’on y déplore, ils soutiennent plus ou moins ouvertement Mugabe parce qu’il est représentatif d’une profonde volonté africaine de résistance contre l’hégémonisme du Nord. C’est déjà cela de gagner…

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