Marchés financiers subsahariens
Marchés financiers : les atouts de l'Afrique subsaharienne
PAR AMADOU FALL
Alors que les places boursières occidentales et asiatiques peinent à sortir de la zone de turbulence dans laquelle la crise américaine des « subprimes » les avait plongées tout l'été, les marchés financiers subsahariens sont restés à flot. Encore modestes, ils n'en ont pas moins des atouts à faire valoir.
Puissantes parce que concentrant l'essentiel des transactions financières internationales pour des milliards et des milliards de dollars, mais également fragiles parce que enveloppées dans des bulles spéculatives qui peuvent crever au moindre vent de panique, les places financières occidentales et asiatiques viennent de passer un été on ne peut plus orageux. Elles ont frôlé le krach boursier du siècle, du fait de l'effet domino de la crise née des « subprimes » américains, de ces crédits hypothécaires consentis à des entreprises au bord de la faillite et à des ménages aux revenus modestes et instables. Ils ont fini par défaillir en masse, au grand dam des banques prêteuses et des fonds de placement, les « hedge funds » qui les ont refinancées en transférant ainsi leurs risques sur de très nombreux particuliers et acteurs économiques à travers le monde développé.
Les marchés financiers du Nord sont sans doute en train de sortir de la zone de turbulence. Mais la confiance qui prévalait antérieurement ne va pas totalement revenir, de sitôt. Les banques qui ont subi de lourdes pertes rechignent encore à se lancer dans de nouveaux prêts, même entre elles, et à plus forte raison au bénéfice des entreprises et aux particuliers, nonobstant le coup de pouce de leurs banques centrales. Les fonds de placements et autres véhicules internationaux d'investissements échaudés par la crise de l'été dont le retour de flamme reste dans l'ordre du possible, veulent avant tout retrouver leurs marques pour mieux se repositionner ; ils sont surtout en quête de nouveaux créneaux rentables et sûrs.
Dans ce contexte nouveau, l'Afrique subsaharienne a assurément des potentialités et atouts à faire valoir à leur endroit. Royalement snobés par les investisseurs du reste du monde, jusqu'à ces derniers temps, ses marchés financiers se présentent désormais comme des alternatives, à tout le moins, des compléments crédibles à ceux du Nord. Tout d'abord, les places boursières du continent ont montré qu'elles échappent à l'engrenage spéculatif à outrance dans lequel se débattent l'Occident et l'Asie, dans une périodicité de plus en plus rapprochée. A preuve, pratiquement toutes les places boursières africaines sont restées fermes, avec des résultats en nette croissance, au cours de ces trois derniers mois, contrairement aux autres. [Voir encadré]
MEILLEURE SANTE ECONOMIQUE
Si les places financières ouest-africaines sont dans d'assez bonnes dispositions pour s'inscrire dans le sillage des marchés émergents c'est, notamment, parce que la réforme des systèmes bancaires et financiers de l'UEMOA et de la CEDEAO, entreprise depuis la fin des années quatre-vingt, a, dans une très large mesure, atteint les objectifs d'assainissement et de viabilisation visés. Elle a contribué, de la sorte, à l'émergence d'acteurs solides et rentables et de plus en plus à même de mobiliser des fonds sur les marchés intérieurs et également extérieurs. Ensuite, les taux de croissance des économies qui les sous-tendent sont, depuis plus une décennie, sur une tendance haussière, au dessus de 5%, nonobstant quelques fléchissements ça et là. Comme mis en exergue, depuis maintenant plusieurs années, dans les « Perspectives économiques africaines », une publication conjointe de l'OCDE et la Banque Africaine de Développement : la croissance est de retour en Afrique ; la gestion macro-économique dans de nombreux pays s'est améliorée ; la plupart ont adopté une gestion plus prudentielle du boom lié aux matières premières, et pas seulement du pétrole.
La flambée des prix pétroliers profitable au Nigeria, au Ghana et à Côte d'Ivoire qui se relève de quelque cinq années de guerre civile, l'amélioration des cours des autres produits de base extraits de la région, dont le coton, le café et le cacao, la tonicité et le développement de filières rentables dans le secteur agro-industriel, les transports, les télécommunications (+46% d'abonnés à la téléphonie mobile en 2006) et les services sont pour une large part dans cette meilleure santé économique qui transparaît derrières les indices boursiers.
LA DERNIERE FRONTIERE
Tout ce qui précède justifie l'intérêt plus perceptible ces derniers temps que les investisseurs en actions émergentes prêtent à l'Afrique en général. Le frémissement financier actuel s'inscrit dans la continuité d'un mouvement amorcé en 2006, avec les investissements du prince saoudien Ibn Al-Walid Ibn Talal dans le secteur bancaire ghanéen, dans les télécoms au Sénégal et pour la création avec la banque HSBC d'un nouveau fonds, « HSBC Kingdom Africa Investments » doté de 400 millions de dollars. A sa suite « Ethos Private Equity» a créé un fonds panafricain de 750 millions de dollars. La banque d'investissement basée à Moscou et Londres, « Renaissance Capital », a tenté cette année une opération de prise de contrôle sur Ecobank, le premier réseau bancaire d'Afrique de l'Ouest et du Centre introduit en bourse en 2006 sur les marchés de Lagos, Accra et Abidjan.
Les « hedge funds » sont également de la partie. Nicolas Clavel, ancien directeur de la Citibank à Kinshasa, a lancé le 1er juillet dernier le tout premier « hedge fund » dédié à l'Afrique : « Scipion African Opportunities Fund ». Il ambitionnerait de réunir pour ce dessein quelque 800 millions de dollars. « Tudor Investments » et « Millenium Partners » misent sur une nouvelle institution, « Africa Opportunities Partners », qui compte investir dans le secteur de la bière en Tanzanie et dans celui des télécommunications au Sénégal.
Ce regain d'intérêt pour l'Afrique subsaharienne résulte donc de l'appréciation de sa dynamique nouvelle, de la situation prévalant sur les autres marchés, et de l'option conséquente prise par les investisseurs de se diversifier vers d'autres places financières à forte potentialité. L'on en veut prouve l'accroissement du nombre d'entreprises répertoriées sur les marchés boursiers subsahariens. Elles sont passées de 66 en 2000 à 522 ces derniers mois. Pour Nicolas Clavel, « Miser sur l'Afrique aujourd'hui est un choix, non pas de cœur, mais de raison. Les rendements sur les pays émergents, notamment BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), se réduisent après une forte croissance ces dix dernières années. Certains investisseurs sont à la recherche de nouveauté et l'Afrique est considérée comme la dernière frontière…»
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Bonne tenue des indices boursiers
A la date du 22 août dernier, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) qui fonctionne à Abidjan pour le compte des huit pays membres de l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) a dégagé, un taux de retour sur nominal de 7,49% sur un mois et de 34,80% sur trois mois, selon le (Centre d'Analyse et de Proposition pour l'Afrique (CAPAFRRIQUE), un « think tank » doué d'une bonne expertise sur l'Afrique. Ces ratios sont de 1,96% et de 5,01% pour le Ghana et de 1,7% et de 8,05% pour le Nigeria. Ils tombent très bas pour la France (-8,22% et -10,22%), les Etats-Unis (-5,37% et -2,21%) et Hong Kong (-4,56% et -6,83%), pour ne citer que celle-là.
Les écarts sont plus marqués sur le plus long terme. Selon la même source, le taux de performance est de 55, 09% sur un an et de 161,82% sur trois ans pour la BRVM, de 54,00% et de 107,41% pour le Nigeria, de 12,19% et de - 26,82% pour le Ghana, contre 14,63% et 23,88% pour les Etats-Unis, 8,46% et 35,35% pour la France et 23,63% et 44,37% pour Hong Kong.
Ces statistiques attestent de la bonne tenue des indices boursiers ouest-africains, avec des taux de rentabilité à court et plus long terme bien au dessus de ceux de nombre de marchés financiers mondiaux sur lesquels la méfiance plane encore, des suites du choc des « subprimes » qui a suivi la crise asiatique et l'éclatement de la bulle Internet. Elles sont significatives de la forte dé-corrélation des places africaines des marchés internationaux, mais également et surtout des mutations économiquement positives qui s'opèrent à l'échelle du continent, et plus particulièrement dans sa partie occidentale.
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Des réserves de change et une épargne à mieux valoriser
L'Afrique subsaharienne, où presque tout est à construire ou à reconstruire, a des atouts certains pour devenir un nouveau pôle financier attractif. Mais faut-il qu'elle cesse de faire reposer son avenir essentiellement sur cette aide dont on la perfuse, mais qui l'ankylose et l'étouffe, plutôt que de contribuer au développement de ses économies. Celles-ci ont, bien au contraire, besoin de pouvoir compter sur leurs ressources intrinsèques complétées par des investissements extérieurs productifs.
L'épargne locale n'est sans doute pas aussi consistance que nécessaire, par rapport aux immenses besoins de développement à financer. Il n'en reste pas moins que l'Afrique subsaharienne est bien mieux lotie que durant les premières décennies d'après les indépendances, si l'on en juge par l'évolution positive de ses réserves de change qui, selon le Fonds monétaire internationales, sont passées de 21 milliards de dollars en 1996 à 108 milliards de dollars en 2006. Elles devraient pointer à 131 milliards de dollars dans le bilan de l'année en cours.
Durant des décennies, ce pactole qui était beaucoup moins étoffé servit essentiellement de ressources additionnelles au financement des économies développées, à partir des comptes d'opération dans lesquels il est logé, comme dans l'exemple des relations entre la Zone franc africaine et la France. Il a également donné à des dirigeants africains et à leurs proches tout le loisir de s'enrichir... Les évasions de capitaux vers les banques suisses et d'autres placements illégitimes en Europe et ailleurs étant de moins en moins aisées, les fonds qui restent ou retournent sur le continent tendent à s'y investir d'une manière ou d'une autre.
L'enjeu majeur est aujourd'hui de tout mettre en œuvre pour que les réserves de change et l'épargne intérieure africaines soient plus intensivement mobilisées pour la réalisation de projets productifs, par le canal de systèmes et mécanismes financiers adéquats. Cela permettrait aux pays africains d'être moins tributaires des Institutions de Bretton Woods et de l'aide publique au développement qui fausse toujours les attentes placées en elle. L'on en veut pour preuve les dernières statistiques rendues publiques par l'OCDE faisant cas de la baisse de 5,1% de l'APD en 2006, et de la tenue d'à peine 10% des engagements pris par le G8 à Gleneagles. En fait, les promesses n'engagent que ceux qui y croient…
La multiplication, au niveau de la BRVM, des émissions obligataires d'Etats (Côte d'Ivoire, Togo, Bénin, Mali, Sénégal), d'entreprises (SOBOA-Sénégal, SONATEL-Sénégal, Port Autonome de Dakar) et d'institutions financières (SFI, filiale de la Banque mondiale) est positivement significative d'un mouvement de substitution progressive de l'endettement auprès des épargnants et investisseurs locaux à celui auprès de la Banque centrale et des bailleurs de fonds traditionnels extérieurs.
Mais pour que le marché financier ouest-africain soit encore plus attractif, de sorte à conjuguer sa dynamique endogène à l'apport fortement attendu des investisseurs privés internationaux, il faudrait qu'il y ait davantage d'introductions d'entreprises locales en bourse sur les compartiments dédiés à l'actionnariat. Pour l'instant, rares sont celles par mi elles qui, depuis la création de la BRMV sur les cendres de la Bourse de Côte d'Ivoire, ont franchi le pas. Sonatel, la société nationale des télécommunications du Sénégal est une de ces remarquables exceptions. C'est une success-story dont on ne peut que souhaiter qu'elle fasse le plus largement possible tâche d'huile.
L'on a reproché aux gouvernements locaux de n'avoir pas assorti la privatisation des sociétés d'Etat de leur cotation en bourse. Cela est. Mais le fait que nombre d'entreprises locales sont peu enclines à rendre publics leurs états financiers, reste aujourd'hui l'obstacle plus sérieux à une densification des entrées en bourse. Toutefois, devant la difficulté persistante qu'ils ont à se faire financer par les banques, en raison des garanties qu'elles exigent et de leur faiblesse en ressources longues, les dirigeants de ces entreprises vont être de plus en plus obligés de se tourner vers le marché financier et non plus seulement bancaire, d'accepter leur cotation en bourse. Avec tous les avantages mais aussi les risques bien mesurés qui s'y attachent.

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