LE PAYSAGE BANCAIRE SENEGALAIS
PAYSAGE BANCAIRE SENEGALAIS
Les fruits de la régénération du système
AMADOU FALL
Le système bancaire sénégalais présente depuis quelques années un visage plus avenant qui inspire beaucoup plus confiance qu'il y a un peu plus d'une décennie. Il le doit au regain de professionnalisme et de rigueur des établissements qui ont survécu à la thérapeutique de choc qu'ils ont subie en profondeur, au début des années quatre-vingt dix. L'embellie économique qui l'a soutenu dans la mouvance de l'après-dévaluation du franc CFA a permis l'éclosion de nouvelles structures de tout aussi bon aloi.
Emondé il y a une quinzaine d'années, le paysage bancaire sénégalais s'est aujourd'hui pleinement régénéré. Il ne compte pas moins de 17 établissements rayonnant sur près de 170 agences et bureaux. Dans le peloton de tête, trois majors se disputent âprement le leadership : la Compagnie Bancaire de l'Afrique de l'Ouest, la Société Générale de Banques du Sénégal et la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie du Sénégal. Les toutes dernières statistiques prêtées à la Commission bancaire de l'UEMOA les classent dans cet ordre. Le total bilan de la CBAO serait de 443 milliards de francs CFA pour un résultat net de 10,116 milliards. Celui de la SGBS serait à 441,6 milliards pour un bénéfice comptable de 10,143 milliards. La BICIS, en situation régressive par rapport à 2005, ferme la marche du trio leader, avec un total bilan de 237 milliards de francs CFA et un résultat net de 6,278 milliards.
Derrière, l'on affiche de grandes ambitions, surtout dans les rangs des nouvelles banques ouvertes ou reprises entre 2003 et 2007. Il s'agit de BMCE Capital, filiale de la Banque Marocaine du Commerce Extérieur, de la Banque Régionale de Solidarité (BRS - Sénégal), de la Banque des Institutions Mutualistes d'Afrique de l'Ouest (BIMAO) créée par la Confédération des Caisses Mutualistes d'Afrique de l'Ouest, de la Banque Atlantique Sénégal, une filiale de Atlantic Financial Group, de International Commercial Bank Sénégal, de Crédit du Sénégal né de la reprise du Crédit Lyonnais Sénégal par le Crédit Agricole de France, et d'Attijari Bank - Sénégal, une filiale de Attijariwafa Bank Maroc. Les dents très longues, Attijariwafa qui vient d'absorber la Banque Sénégalo-Tunisienne - et a menacé d'en faire autant pour la CBAO, selon une information vite infirmée – entend se servir de Dakar comme point de départ de son extension sur les autres pays de l'UEMOA, l'Afrique centrale et la Guinée équatoriale.
CROISSANCE SUR DES BASES SOLIDES
En attendant, le système bancaire sénégalais est globalement bien assis sur ses bases. En croissance régulière depuis quelques années, sa masse bilancielle est passée de 1.385 milliards de francs CFA en 2003, à 1.578 milliards en 2004, puis à 1.760 milliards en 2005 pour tourner autour de 2000 milliards en fin 2006. La plupart des banques continuent d'améliorer notablement la qualité de leur portefeuille. Comme souligné dans le Rapport 2005 de la Banque de France sur la Zone franc, leurs ressources ont augmenté de 10,9 % en 2005 contre 10,8 % en 2004.
Dans le même temps, leurs fonds propres se sont renforcés de 1,6 %, alors que les dépôts et emprunts progressaient de 9,6 %. Le produit net bancaire s'est élevé à 122 milliards de FCFA (soit + 18,3 % en 2005, contre +11,8% en 2004). Le système bancaire a contribué significativement à l'économie sénégalaise au cours des cinq dernières années, du fait de la hausse du volume du crédit qui est passé de 639,6 milliards de FCFA en 2000 et 1006 milliards en octobre 2005. Il joue, de la sorte, selon l'appréciation qui s'en dégage du côté de l'Association Professionnelle de Banques et Etablissements Financiers du (APBEF), « incontestablement un rôle clé dans le financement de l'économie du Sénégal », avec « une contribution au financement du PIB national se situant dans la même période à 23,1% contre une moyenne UEMOA de 16,6 % ».
HIER AU BOUT DU ROULEAU
Au regard de ce qui précède, le système bancaire sénégalais revient assurément de très loin. Dans le contexte de la grande crise économique qui a suivi les deux chocs pétroliers de 1973 et de 1978 accentués par de longues années de sécheresse, il a fini, à l'entame des années quatre-vingt dix, par être complètement au bout du rouleau. Le marasme d'alors n'a en fait été que le coup de grâce qui a fait s'écrouler, en 1989, un système dont la viabilité était déjà lourdement hypothéquée par la sous-capitalisation, une gestion laxiste, des créances douteuses et des pratiques délictueuses impunies. Toutes choses grandement entretenues, au fi de l'orthodoxie bancaire, par l'ingérence de la puissance publique dans le fonctionnement des établissements dans la plupart desquels elle était actionnaire majoritaire, à tout le moins très influent. Le contexte d'alors était marqué par des détournements de fonds, le financement de projets douteux, un clientélisme politique, un Etat débiteur et des entreprises publiques ou privées bénéficiant de prêts et autres facilités sans être en mesure d'honorer leurs engagements, faute de rentabilité, et surtout d'avoir investi à bon escient.
Les sept banques dans lesquelles l'Etat était actionnaire majoritaire : Banque Nationale de Développement du Sénégal (BNDS), Société Financière Sénégalaise pour le Développement de l'Industrie et du Tourisme (SOFISEDIT), Société Nationale de Banque (SONABANQUE), Société Nationale de Garantie (SONAGA), ASSURBANK, Banque Sénégalo-Koweitienne (BSK), ainsi que l'Union Sénégalaise de Banques (USB) et la Société Générale de Banques au Sénégal (SGBS), toutes deux liées à des banques françaises, respectivement le Crédit Lyonnais et la Société Générale, étaient au bord de la faillite. A la mi 1989, leurs créances irrécupérables s'élevaient à 108 milliards de F CFA sur un total de 165 milliards de F CFA distribués, soit 65% de prêts accordés sans garanties réelles. A la création, en 1991, de la Société Nationale de Recouvrement (SNR), elles avaient atteint 300 milliards, si l'on en croit le chiffre avancé par Giorgio Blundo et Jean-Pierre Olivier de Sardan dans « Sémiologie populaire de la corruption ».
UN SECTEUR ASSAINI ET RESTRUCTURE
Pour endiguer la saignée et remettre le système debout, l'Etat du Sénégalais se résolut à lancer un vaste programme d'assainissement et de restructuration du secteur, en y consacrant des fonds publics et en mettant également à contribution la BCEAO dont la responsabilité était largement engagée dans l'affaire, ainsi que la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, la France et les Etats-Unis. Cette cure en profondeur se traduisit par le retrait de l'Etat de la gestion des établissements bancaires et financiers avec réduction de ses parts à un maximum de 25%, la fermeture et la liquidation de six des quinze banques de l'époque (BNDS, SOFISEDIT, BSK, USB, SONAGA, ASSURBANK) et la restructuration de celles qui leur ont survécu. Des mesures réglementaires communes à l'UMOA et un organe supranational de contrôle, la Commission bancaire, seront instituées pour discipliner l'activité bancaire dans l'optique d'asseoir un système indépendant, efficace, bien géré et apte à soutenir un environnement des affaires et une politique monétaire plus dynamique.
La fleur de la réforme ne tardera pas à donner les fruits promis, avec des banques se remettant aux normes et regagnant la confiance des entreprises et des ménages, surtout dans le cadre nettement plus favorable de la suspension, à partir de 1992, du rachat du franc CFA hors de sa zone d'émission, suivie de sa dévaluation en janvier 1994. La fuite des capitaux avait ainsi été endiguée et les banques virent leurs ressources se reconstituer rapidement tandis que la reprise économique donnait un nouvel essor à leurs activités. Ainsi, le total de leurs bilans passera de 507 milliards en 1994 à 1008 milliards en 2000, doublant quasiment en l'espace de six années. Elles renouèrent également avec les bénéfices : 16,8 milliards de francs CFA, pour l'ensemble, au 31 décembre 2000, soit les trois quarts des profits réalisés, à cette date, par toutes les banques de l'UEMOA, selon les chiffres du Rapport 2001 de la Commission bancaire.
SURLIQUIDES MAIS FRILEUSES
L'embellie s'est poursuivie tout au long de ces sept dernières années durant lesquelles les banques ont tant et tant drainé l'épargne locale, mais également celle constituée par les Sénégalais de l'extérieur par le canal des réseaux de transfert d'argent (Western Union, Money Gram, etc.) qu'elles sont devenues « surliquides ». Toujours est-il que, sans doute échaudées par la crise à laquelle le système a survécu, non sans dommage, plus rigoureuses et regardantes sur la qualité des dossiers qui leur sont soumis, elles continuent de se montrer particulièrement « frileuses » dans l'octroi du crédit, du moins à l'appréciation d'une partie des demandeurs, principalement les dirigeants de PME.
Ne disposant pas de suffisamment ressources longues, de par la nature même des dépôts qu'elles collectent, les banques offrent essentiellement des crédits à court terme (environ 67% de leurs concours à l'économie) qui échoient principalement à leur clientèle la plus dense, constituée par des salariés et de plus en plus de commerçants. L'offre de financement bancaire à leur endroit est variée, souple, rapide et adaptés à leur niveau de revenu et capacités d'endettement. Mais les crédits en question sont plutôt portés sur la consommation de produits qui participent au confort moderne des ménages (meubles, appareils électroménagers, véhicules, et autres) qu'ils rendent plus accessibles, à tempérament.
Les crédits bancaires à moyen terme (28%) et à long terme (5%) profitent très peu à ceux qui en ont le plus besoin : les PMI - PME tournées vers le négoce, la manufacture et les services. Comme ceux à court terme, ils financent des activités qui sont très peu génératrices de valeur ajoutée, au détriment de nombreux opérateurs économiques dont les dossiers ne sont pas jugés recevables. Ce sont ces derniers qui accusent les banques d'être « frileuses » alors que celles-ci s'estiment tout simplement prudentes face à la faiblesse des dossiers présentés, et limitées par la nature de l'argent dont elles sont en charge de la gestion. Un de leurs directeurs s'en explique : « Beaucoup d'emprunteurs créent des sociétés pour leur donner un semblant de formalisme. Ils sont en réalité moins porteurs de projets bancables qu'à la recherche d'un salaire. Il nous arrive de recevoir d'intéressantes idées de projets pouvant donner lieu à des réalisations mais qui pèchent par manque d'études de faisabilité ».
Le Fonds de promotion économique (FPE) avait été constitué pour élargir aux PME-PMI valorisant les produits locaux l'accès au financement bancaire. Des résultats ont été obtenus, mais ils restent insuffisants par rapport aux besoins réels. La transformation annoncée du FPE en banque de développement pourrait aider au renforcement des acquis, si elle ne tombe pas dans les travers qui ont fait sombrer les banques publiques d'hier.
FAIBLE TAUX DE BANCARISATION
Un autre défi majeur à relever est celui d'élargir aux populations l'accès aux services bancaires. La sous-bancarisation de l'économie sénégalaise est patente. Avec 1,5 guichet pour 100.000 habitants, l'on se retrouve avec un taux de bancarisation on ne peut plus faible, de l'ordre de 5%. Autrement dit, seul un Sénégalais sur vingt a accès aux services bancaires.
La solution serait-il dans l'ouverture de nouvelles banques ? D'aucuns avancent qu'avec la vingtaine d'établissements actuellement en activité, il y a pléthore de banques au Sénégal et qu'il faudrait aller vers des fusions plutôt que d'en créer de nouvelles. Toujours est-il que, dans l'état actuel des choses, les réseaux bancaires sont concentrés sur Dakar et sa banlieue. Il faudrait donc les développer davantage vers les acteurs économiques massivement en rade des circuits bancaires.
Mais pour ce faire, il importe de vaincre la tenace habitude populaire consistant à vouloir tout faire avec du cash. C'est d'ailleurs dans l'optique d'amener les ressortissants de l'UEMOA à rompre avec ce comportement atavique par rapport à la monnaie fiduciaire et accroître le taux de bancarisation, très faible au Sénégal comme dans le reste de la sous-région, que les autorités de l'Union ont édicté, depuis 2002, une directive en faveur des moyens de paiement scripturaux.
Transposée au Sénégal dans l'ordonnancement juridique interne par la loi 2004-15 du 4 juin 2004 relative aux mesures de promotion de la bancarisation et de l'utilisation des moyens de paiement scripturaux, elle rend obligatoire le chèque ou le virement pour toute opération financière dont le montant est supérieur ou égal à 100.000 FCFA : salaires, indemnités et autres prestations en argent ; indemnités et autres prestations en argent dus par l'Etat et ses démembrements à leur personnel ainsi qu'aux prestataires ; impôts, taxes et autres prestations en argent dus à l'Etat et ses démembrements. La loi prévoit également que le paiement des factures d'eau, d'électricité, de téléphone et l'exécution de toutes obligations de sommes d'argent soient exonérés du paiement des droits de timbre lorsqu'ils sont effectués au moyen d'un instrument ou procédé scriptural de paiement. Elle donne en outre droit à l'ouverture d'un compte pour toute personne physique ou morale, établie dans l'un des Etats de l'Union, et justifiant d'un revenu régulier d'un montant supérieur ou égal à cinquante mille (50.000) FCFA, auprès de l'établissement de son choix et à la mise à sa disposition d'au moins un instrument de paiement entouré des garanties nécessaires. Mais l'essentiel reste à faire : franchir le Rubicon pour faire entrer ces mesures obligatoires dans les pratiques bancaires et commerciales quotidiennes.

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