L'OCCUPATION DE L'AFGHANISTAN
AFGHANISTAN
La coalition occidentale s'enlise ...
PAR AMADOU FALL
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont pris en cibles l'Irak et l'Afghanistan pour, comme proclamé, y tuer dans l'œuf le terrorisme islamiste et « rétablir l'ordre et la démocratie ». Quelque sept années après l'opération «Liberté immuable», une série de frappes entamée début octobre 2001 avec comme point d'orgue la prise de Kaboul et la chute du régime Taliban, moins de deux mois après, les forces américaines et britanniques et leurs autres alliés occidentaux ne sont toujours pas arrivés à leurs fins. Ils semblent plutôt s'enliser dans le bourbier afghan.
Les coalisés se prévalent d'avancées remarquables dans la création, en Afghanistan, d'un environnement sécurisé, propice au progrès économique et social, à la réconciliation nationale et à l'extension progressive de l'autorité du gouvernement d'Hamid Karzaï sur l'ensemble du pays. Les 10.000 hommes demandés – début avril, au sommet de Bucarest - en renfort aux 47.000 soldats présents sur le terrain, sous la férule de l'OTAN et la caution des Nations-Unies, leur permettront de consolider et d'élargir encore plus ces acquis, assure-t-on. Aux dires de Jaap de Hoop Scheffer, le secrétaire général de l'OTAN, « depuis la chute des Talibans en 2001, l'Afghanistan effectue des progrès réguliers. Des millions d'enfants sont à présent scolarisés, l'accès aux soins de santé a été multiplié par dix, des millions de réfugiés sont rentrés chez eux. Dans les régions qui bénéficient d'une bonne gouvernance, la sécurité s'est accrue et la production de drogue est en baisse. L'économie afghane légitime reprend des forces ».
Pour nombre d'observateurs de la scène afghane, ce bilan auto-glorifiant tranche avec le vécu. Le tableau inversement dressé est plutôt sombre. Ne bénéficiant pas des faveurs d'un terrain qu'ils connaissent très mal, au contraire des Talibans qui sont dans leur élément dans les montagnes et collines de leur pays, les Américains et leurs alliés mènent leur guerre principalement à partir des airs. Au cours de ces derniers mois, alors que les Talibans reprennent vigoureusement du poil de la bête, les troupes de l'OTAN font de plus en plus recours à leur puissance de frappes aériennes. Leurs bombardements font énormément de victimes au sein de la population civile.
En 2007, huit mille personnes auraient péri du fait de la violence dans ce pays. Selon des statistiques rendues publiques par des journaux et télévisions occidentaux, et corroborées par des rapports d'agences d'aide humanitaires, au moins 3767 civils ont été tués par les bombes américaines et alliées, dans la seule période du 7 octobre au 10 décembre 2007. Soit 62 victimes innocentes, par jour. Plus de 450 femmes et enfants ont été tués depuis le début cette année, toujours par les frappes de la coalition d'occupation, bien plus que les morts civiles attribués aux Talibans. Et ce décompte macabre ne tiendrait pas compte des personnes décédées des suites de leurs blessures, ou encore mortes de froid ou de faim en raison de l'interruption de leur approvisionnement en aides humanitaires, ou parce qu'elles ont dû fuir les bombardements.
EXACERBATION DE L'INSECURITE
Ahmed Rashid, un journaliste pakistanais, pourtant très favorable à un engagement militaire plus soutenu des Occidentaux en Afghanistan, souligne dans un entretien à l'hebdomadaire allemand « Der Spiegel » que, « par ses frappes aériennes, l'OTAN s'est aliénée le sud de l'Afghanistan et elle a totalement modifié la situation. Elle cherchait naturellement à protéger ses propres soldats mais, (…) en poursuivant ses raids aériens, elle perdra la guerre contre les Talibans. » Selon un article publié par CBS News, le 1er juin 2007, le président afghan Hamid Karzai, réagissant au nombre de civils tués dans des opérations aériennes et terrestres des Américains et alliés, déclarait déjà que son gouvernement ne pouvait plus longtemps accepter cette hécatombe. Mais il est trop dépendant pour se rebiffer. Quand la situation en Afghanistan deviendra-t-elle pire que celle en Irak? Certains observateurs jugent que c'est déjà fait. L'Afghanistan est en train d'échapper aux Américains et les Talibans sont bien chez eux. L'envoi de renforts demandés et acceptés à Bucarest est comme un aveu d'épuisement face aux insurgés.
Lorsque les forces américaines et alliées guerroient dans les airs, d'où le faible nombre de victimes qu'elles enregistrent dans leurs rangs, à la différence des civils afghans, le travail de sécurisation en surface, de Kaboul en particulier, est en grande partie laissé aux recrues de tout acabit de compagnies privées, dont l'américaine Blackwater Worldwide. Estimés entre 18.500 et 28.000 de personnes, ces mercenaires lourdement armés sont assimilables, aux yeux de la population, à des criminels et bandits de grands chemins. Perçus comme tels, ils contribuent à exacerber l'insécurité qui prévaut encore largement dans le pays. La plupart sont accusés de pratiquer extorsions de fonds, enlèvements, tortures et trafic de drogue. Le président Hamid Karzaï lui-même ne s'y est trompé en affirmant récemment que les attaques à main armée contre des banques de Kaboul sont le fait de gens bien informés… La criminalité et les atteintes aux droits de l'homme ont fortement augmenté ces derniers temps, et pas seulement dans le sud et le sud-est du pays, bastion toujours inexpugnable des Talibans.
Le terrorisme étant une cible dynamique et insaisissable, il est impossible que le bombardement aérien du pays permette d'y éradiquer le phénomène. Force est de constater, à l'épreuve des faits, que l'occupation de l'Afghanistan n'a toujours pas permis de faire diminuer les actes terroristes. C'est le contraire qui est plutôt déploré : la recrudescence des actes de violence à motivation politique dirigés contre des non-combattants.
VIOLENCE ACCRUE CONTRE LES FEMMES
Le sexisme est sans doute profond dans les mœurs afghanes, dans les traditions féodales exacerbées par les rigueurs de l'intégrisme des Moudjahiddines, puis des Talibans. Mais l'augmentation de 40% des cas déclarés de violence physique contre les femmes et les filles, depuis mars 2007, est le signe patent que le phénomène n'a jamais été aussi virulent, contrairement à ce qu'en dit la coalition occidentale. En effet, selon la Commission indépendante afghane des droits humains, (Afghan Independant Human Rights Commision, AIHRC), « l'insécurité croissante qui règne dans le pays, sur de vastes bandes de territoire, la culture de l'impunité de plus en plus forte, le manque d'efficacité des autorités chargées de faire appliquer la loi, la pauvreté ainsi que bien d'autres facteurs ont contribué à une recrudescence des violences envers les femmes, et notamment des viols, de la torture et de l'oppression, qui s'exerce souvent, par exemple, dans le cadre de mariages forcés, que les femmes contractent contre leur gré ».
Ce malheureux constat est corroboré par l'association caritative britannique Womankind Worldwide, dans son rapport « Afghanistan – Les Femmes et les filles, sept ans après » publié le 25 février denier. Alors que les Américains et leurs alliés disent avoir libéré les femmes afghanes de l'oppression du régime taliban, le rapport fait savoir que « la vie d'une majorité d'entre elles est tout aussi difficile qu'auparavant, sinon plus difficile, dans certains cas ». « Nos conclusions indiquent clairement que, malgré plus de six années de discours internationaux sur le développement et l'émancipation de la femme afghane, aucun changement réel et tangible n'a été apporté aux vies de millions de femmes dans ce pays », renchérit Suraya Subhrang, commissaire aux droits de la femme à l'AIHRC.
En raison de la tension permanente qui pèse depuis si longtemps sur sa population, l'Afghanistan fait partie des pays qui comptent le plus de veuves de guerre au monde. Elles sont 1,5 millions, selon « «Beyond 9/11 », une association américaine à but non-lucratif qui apporte un soutien financier direct aux veuves afghanes et à leurs enfants. Dans la seule ville de Kaboul, il y aurait entre 50.000 et 70.000, d'après cette association. Pour s'en sortir, bon nombre d'entre elles mendieraient ou se livreraient à la prostitution.
EXPLOSION DE LA CULTURE DU PAVOT
Au plan économique, pas grand-chose n'a été réalisé au cours de ces six à sept dernières années de présence occidentale. Les activités insurrectionnelles en hausse font obstacle à la reconstruction du pays, si tant est que cela fait partie des mobiles de son occupation.
Dans la pauvreté et la souffrance, il n'est pas rare que des gens, sans obédience aucune, acceptent d'être recrutés et armés pour se battre contre les forces internationales, en contrepartie de la nourriture et de la protection accordées par les Talibans. Ils se prêtent d'autant plus à ce deal de la mort ou de la survie que les nombreuses pertes civiles résultant des affrontements entre les forces internationales et les insurgés battent en brèche la confiance que des activités de reconstruction et de développement pourraient faire naître en eux à l'endroit de l'occupant.
Par ailleurs, il n'y a toujours pas une institution représentative du peuple afghan de véritablement reconstituée et remise sur les rails de la bonne gouvernance. Les pouvoirs présidentiels d'Hamid Karzaï ne dépassent pas Kaboul et alentours. Le reste du pays non occupé par les Talibans et Al-Qaïda est sous la coupe réglée des seigneurs de la guerre, les seuls vrais maîtres des provinces.
Dans ce contexte, la plus grande performance à l'actif de l'Afghanistan sous occupation occidentale est qu'il est devenu le plus gros producteur d'héroïne et d'opium du monde. Augmentant d'une année à l'autre de 120%, parce que incroyablement lucrative et désormais hors de tout contrôle, la production du pays satisfait à 92% la « demande mondiale ». Elle est l'une des principales sources de revenu des Talibans, des terroristes d'Al-Qaïda, des seigneurs locaux de la guerre et de nombreux autres trafiquants. Elle leur aurait rapporté quelque 2,34 milliards de dollars US en 2006. L'explosion de la culture impunie du pavot est un des facteurs qui maintiennent le plus l'Afghanistan dans le chaos. Les Américains et leurs alliés ne semblent pourtant pas vouloir lever le plus petit doigt pour lutter contre ce fléau, tout simplement parce que certains des plus grands trafiquants seraient les alliés objectifs de la coalition. Ils fermeraient les yeux sur leurs activités illicites parce que les intérêts géostratégiques et économiques qui les mobilisent sont bien plus importants, à leurs yeux, que la stricte lutte contre le trafic de drogue.
LE PETROLE, ENJEU ESSENTIEL
Les formidables réserves pétrolières et gazières situées au Turkménistan et dans le bassin de la mer Caspienne sont le véritable enjeu. A défaut de l'Iran, l'Afghanistan s'imposait aux compagnies américaines et plus largement occidentales, comme lieu de passage obligé des pipelines à construire pour pomper ces ressources jusqu'à un « port ami », celui de Karachi, au Pakistan, d'où elles pourraient être exportées. C'est ainsi que, comme en atteste Robert Gates, l'actuel secrétaire à la Défense des Etats-Unis, dans « From the shadows », livre publié en 1997, les Américains accordèrent leur soutien aux fondamentalistes purs et durs qu'ils combattent aujourd'hui. D'abord, les Moudjahiddines et divers groupes de la résistance afghane ont, entre 1980 et 1992, été puissamment financés et armés pour pousser les Russes à se retirer d'Afghanistan et de la course au pétrole. Il en a ensuite été de même avec les Talibans, ces «étudiants soldats » perçus à leur émergence en 1994 comme les seuls capables d'instaurer un gouvernement fort, source de la stabilité et de la sécurité indispensable à l'exploitation et à l'exportation des ressources convoitées. Mais les Etats-Unis ne tarderont pas à déchanter. Les Talibans imposent très vite un régime archaïque, mais encore, ouvrent largement les montagnes afghanes à Ben Laden et à Al-Qaïda. Et l'histoire bascula …

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