Echos des tropiques

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CRISE ALIMENTAIRE

FLAMBEE DES PRIX DES DENREES ALIMENTAIRES

Une crise à l'issue incertaine 

 

PAR AMADOU FALL

Restés sur une tendance fortement haussière depuis deux ans, les cours mondiaux des produits alimentaires ont littéralement explosé à la fin du premier  trimestre de 2008. Les prix des céréales les plus consommées sur la planète : le blé, le riz, le maïs, le soja, mais également ceux du lait et d'autres denrées toutes aussi vitales sont, en ce moment, à des sommets jamais atteints depuis plus d'une décennie. Le monde est plongé dans une crise alimentaire à l'issue incertaine.  

Les indices rendus publics, fin avril, par les organes spécialisés des Nations-Unies révèlent qu'en l'espace d'une année, le blé a subi 130% d'augmentation de prix, le riz 74%, le soja 87%, et le maïs de 53%. L'index calculé par la FAO et qui prend en compte le prix des céréales, des produits laitiers, de la viande, du sucre et des huiles a augmenté, en un an, de 57%. La Banque mondiale vient de publier des chiffres alarmants, montrant que, globalement, le prix de la nourriture a augmenté de 83% au cours des trente-six mois précédant février 2008. Et ce n'est pas fini…

La flambée continue des prix des produits alimentaires de base n'épargne certes aucune région du au monde. Mais elle éprouve beaucoup plus les pays en développement  dont  plus de 70% de la  population vit avec moins d'un dollar par jour et dépensent 60% de son revenu pour se nourrir, là où les ménages mieux lotis des pays industrialisés n'utilisent pas plus de 20% de leur budget, avec un pouvoir d'achat beaucoup plus élevé. C'est près de 2,2 milliards de personnes, soit le tiers de l'humanité, que la crise alimentaire actuelle charge, parce qu'elles sont de moins en moins capables de payer le prix de la nourriture.

En réaction, des « émeutes de la faim » ou, de façon plus nuancée, des manifestations populaires contre la hausse des prix des produits de premières nécessité ont, comme une traînée de poudre, enflammé les rues des capitales de plusieurs pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, laissant parfois derrière elles des morts. La liste est longue : Burkina Faso, Cameroun, Côte d'Ivoire, Egypte, Kenya, Libéria, Mauritanie, Mozambique, Nigeria et Sénégal, Afrique du Sud, Bolivie, Mexique, Guatemala, Haïti, Honduras, Nicaragua, Salvador, Jordanie, Ouzbékistan, Bangladesh, Pakistan, Sri Lanka, Yémen... Et elle n'est point close. Un rapport des Nations unies recense trente-sept pays « actuellement confrontés à des crises alimentaires ».  

  

FRAGILISATION DE L'EQUILIBRE

ALIMENTAIRE MONDIAL

 

Comment en est-on arrivé là ? Plusieurs causes  structurelles et conjoncturelles sont avancées. Certains sont tentés de les hiérarchiser. Mais de fait, les  unes sont toutes aussi déterminantes que les autres. Elles s'imbriquent pour déséquilibrer l'offre et la demande et mettre à très rude épreuve le fragile équilibre alimentaire mondial.

De prime abord, les cultures vivrières sont partout dans le monde en nette régression, de la même manière que les récoltes sur les terres exploitées dans cette optique sont en baisse. Tout cela procède, d'une part du réchauffement climatique qui attise la sécheresse et aggrave les inondations, d'une urbanisation galopante qui empiète largement sur les meilleures terres,  de la déforestation et de l'abus d'engrais chimiques qui érodent les surfaces arables. La conjonction de ces phénomènes est sources de mauvaises récoltes céréalières au Bangladesh, en Chine, au Vietnam, en Australie, en Ukraine, pour ne citer que ces cas de figure.

Dans le même temps, l'on a enregistré une poussée de la demande mondiale liée à l'augmentation de la population du globe, et plus particulièrement aux progrès économiques et sociaux de l'Inde et de la Chine, deux pays émergents dont le poids démographique est très lourd. Leurs classes moyennes ont gagné en importance ; elles représentent en 2008 30% et 70 % de leur population respective, contre 9% et 8,6% en 1990. Leurs revenus et conditions de vie s'étant considérablement améliorés, ces classes nouvelles ont enrichi leur régime alimentaire,  consommant beaucoup et plus de viande. Cette tendance a comme corollaire le détournement de terres jusqu'alors consacrée à la production d'aliments de base traditionnels, au profit de l'élevage. Qui plus est, la production de protéines animales aggrave d'autant plus le déficit céréalier mondial qu'elle nécessite d'importants tonnages de grains. Aussi, d'exportateurs, l'Inde et la Chine sont passées au statut d'importateurs de céréales.  

En quête de solutions alternatives au pétrole dont les cours sont en progression exponentielle de plus en plus d'Etats, par le biais de subventions particulièrement incitatives, poussent nombre d'agriculteurs à se lancer dans la production de biocarburants, avec la canne à sucre au Brésil, le maïs au Mexique et aux Etats-Unis, le blé, la betterave, le colza ou le tournesol en Europe. Ce détournement de cultures alimentaires de leur destination première se traduit par une diminution relativement importante de l'offre de nourriture disponible pour la consommation humaine à l'échelle du globe, et contribue ainsi au renchérissement des matières premières agricoles et notamment des céréales. 

Dans l'édition de février 2008 des « Perspectives de récoltes et situation alimentaire » publiée par la F.A.O, l'on peut lire que «  le secteur des biocarburants, en pleine expansion, est devenu l'une des principales sources de la demande ces dernières années. D'après les estimations, 100 millions de tonnes de céréales au moins sont consacrées de nos jours à la production de biocarburants, le volume du maïs représentant au moins 95 millions de tonnes, soit 12 % de l'utilisation mondiale totale. Le maïs est la principale céréale utilisée dans la production d'éthanol et les États-Unis sont les premiers au monde pour le secteur de l'éthanol à base de maïs. En 2007/08, les États-Unis devraient consacrer au moins 81 millions de tonnes de maïs à la production d'éthanol, soit 32 millions de tonnes de plus (37 %) que pour la campagne précédente ». Le FMI ajoute qu'entre 20 et 50% de la production mondiale de maïs ou de colza ont été détournés de leur usage initial pour la production d'énergie verte. 

 

LES STOCKS CEREALIERS

A LEURS PLUS BAS NIVEAUX

 

Au regard de tout ce qui précède, la FAO indique, toujours dans le document « Perspectives de récoltes et situation alimentaire » précité, que « les stocks céréaliers devraient tomber à leurs plus bas niveaux depuis plus de vingt ans. Compte tenu du renforcement de la demande et du déficit de la production céréalière mondiale en 2007 par rapport aux besoins d'utilisation, les stocks mondiaux de céréales, au moment de la clôture des campagnes se terminant en 2008, devraient s'établir à tout juste 405 millions de tonnes. Ce qui représente une perte de 22 millions de tonnes (5%) par rapport à leurs niveaux d'ouverture déjà réduits, et au volume le plus faible enregistré depuis 1982. […] Ainsi, le rapport entre les stocks céréaliers mondiaux et l'utilisation recule lui aussi de 1% par rapport au faible niveau de la campagne précédente, pour se chiffrer à 19,2% seulement ».

La flambée des prix du pétrole n'est pas pour arranger les choses. Bien au contraire. Elle a considérablement augmenté le coût des fertilisants et les frais relatifs à l'usage des machines agricoles comme les tracteurs, les motopompes et les moissonneuses batteuses, décortiqueuses et autres agro-industries qui requièrent l'utilisation de pétrole, pour leur production ou fonctionnement.  Elle  a  également fait grimper le coût du fret. Au total, elle constitue une cause supplémentaire explicative de la hausse des prix des denrées alimentaires à l'échelle de la planète.

Echaudés par la crise des subprimes qui a rudement secoué les marchés financiers, les fonds d'investissement cherchent à se repositionner  profitablement sur les produits les plus liquides   et offrant des possibilités de rapide accumulation de profits. C'est tout logiquement que, dès les premières hausses significatives de prix sur les denrées alimentaires que les spéculateurs se sont massivement engouffrés dans le créneau, achetant à tout va des céréales à terme. L'utilisation progressivement consistante de ces denrées  agricoles pour la production de biocarburants est une source supplémentaire de spéculation pour les traders. Si l'on en croit Jean Ziegler, ils seraient  responsables  de 30% de l'augmentation des prix des denrées alimentaires.

La lame de fond de  la crise alimentaire ambiante est structurelle, profondément ancrée dans les politiques d'ajustement imposées à la plupart des pays en développement par les institutions de Bretton Woods qui, pendant de longues décennies, les ont mis dans des conditions privilégiant les cultures commerciales sur l'agriculture vivrière, au nom de la sacro-sainte théorie de l'avantage comparatif. Selon Jean Ziegler auteur de « L'Empire de la honte » et ex-rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, les pays pauvres et endettés ont été contraints par les organismes officiels internationaux, comme le FMI, à produire des matières-premières exportables - cacao, coton, café, etc. - pour rétablir l'équilibre de leur balance commerciale, au détriment des besoins locaux. Ceux-ci ne peuvent plus être satisfaits que par les importations, dans le contexte d'un marché libéralisé à outrance, avec notamment le démantèlement des structures de péréquation, de stabilisation et de contrôle des prix. Ce jeu dangereux a depuis longtemps montré ses limites. On en mesure aujourd'hui les conséquences, avec la très grave crise alimentaire qui prévaut.

 

UNE CRISE QUI N'EST

PAS PRES DE S'ETEINDRE

 

Et si l'on en croit le président de la Banque mondiale, cette crise qui menace directement des gouvernements des  pays pauvres dont les populations sont grugées par la hausse des prix des produits essentiels, n'est pas près de s'éteindre. Selon Robert Zoellick, loin d'être un phénomène passager, elle devrait s'étendre sur plusieurs années, avec des risques durables de flambées intempestives. Dans un mémo de neuf pages rendu public récemment, l'Organisation des Nations Unies considère que la hausse des prix, qui pourrait se révéler non pas passagère mais « structurelle », risque de plonger dans l' « insécurité alimentaire » des millions de personnes. Cette projection s'inspire notamment des données du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence de l'ONU selon laquelle, pour chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base, 16 millions de personnes supplémentaires sont plongées dans l'insécurité alimentaire. Cela signifie que 1,2 milliard d'êtres humains pourraient avoir chroniquement faim d'ici à 2025,  600 millions de plus que précédemment anticipé.  Dans ces conditions l'atteinte des « Objectifs du millénaire pour le développement » visant à réduire la pauvreté de moitié dans le monde d'ici à 2015 ne pourrait être possible qu'en... 2150.  

 

AIDES D'URGENCE ET

SUBVENTION A LA CONSOMMATION

 

Quelle est à ce stade  la réponse de la Communauté internationale ? Parce que l'ampleur de la crise menace très sérieusement la paix et la sécurité dans de nombreux pays africains, latino-américains et asiatiques, et même l'équilibre du monde, les Nations-Unies et d'autres organisations internationales ont sonné l'alerte pour des actions d'urgence. Mais pour elles,  la première de toutes les urgences, c'est de  donner à manger à ceux qui ont faim,  comme souligné par Ban Ki-moon, aux donateurs traditionnels à qu'il a demandé de répondre, «de manière complète», aux requêtes de fonds déjà lancés par le Programme Alimentaire Mondial (750 millions de dollars US) l'Organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation (1,7 milliard de dollars) et le Fonds International de développement agricole (200 millions de dollars).

Ces subsides sont réclamés par le PAM pour « nourrir plus de 70 millions de personnes », la FA0 « pour une initiative d'urgence de distribution de semences et d'engrais », et par le FIDA en faveur « des cultivateurs pauvres des pays les plus touchés ».  La Banque mondiale a annoncé, en avril, qu'elle va octroyer une aide immédiate de 10 millions de dollars à ces pays et  y envoyer des experts pour aider leurs autorités à répondre à la crise ; elle prévoit en outre de doubler ses prêts agricoles en Afrique en les portant à 800 millions de dollars. La Banque africaine de développement (BAD) a révélé, début mai, qu'elle va mobiliser un milliard de dollars supplémentaire qui portera à 4,8 milliards de dollars son portefeuille agricole actuel pour  aider les pays africains à faire face à la crise alimentaire. La Banque asiatique de développement (BAD) a promis d'en faire de même pour les pays de sa région également confrontés à la flambée des prix des denrées alimentaires, mais sans avancer un montant précis. Dans la même mouvance, les puissances du Nord se sont engagées à augmenter leur soutien matériel et monétaire  aux zones durement touchées, à l'instar des Etats-Unis dont le président, George W. Bush, entend d'augmenter d'environ un milliard de dollars la part de son budget consacré à l'aide d'urgence.  

De leurs côtés les pays africains latino-américains et asiatiques sont en train de parer au plus pressé. En Afrique,  à l'instar du Burkina Faso, du Sénégal ou de la Côte d'Ivoire, les Etats usent de procédés fiscaux et administratifs pour atténuer l'impact de la flambée des prix des denrées de première nécessité sur le panier de la ménagère. Les dispositions et mesures prises sont généralement la suspension de droits de douane et de taxes sur la valeur ajoutée sur les produits importés, la restriction des marges bénéficiaires des commerçants importateurs et revendeurs, le contrôle des prix et la lutte contre les rétentions spéculatives de stocks et autres pratiques au détriment des consommateurs.

Ailleurs, la plupart des Etats des pays du Sud producteurs de riz, de blé ou de maïs ont décrété des interdictions partielles ou totales d'exportations. C'est le cas  de la Chine, du Vietnam, du Cambodge, de l'Indonésie,  de la Thaïlande, de l'Egypte, de l'Argentine, du Brésil et de la Russie notamment. Leur priorité absolue est l'approvisionnement de leur marché intérieur, dans le souci d'y calmer les tensions inflationnistes à l'origine des émeutes vécues dans certains pays ou qui menacent d'autres. 

 

UN IMPERATIF : RELANCER

L'AGRICULTURE VIVRIERE

 

Mais toutes ces premières réponses à la crise alimentaire actuelle ne sont que des succédanés aux effets positifs limités dans le temps. Les aides d'urgence, quand elles arrivent intégralement et à temps à destination (ce qui  n'est pas toujours le cas) peuvent certes atténuer les souffrances des populations les plus vulnérables. Mais elles ne sont point la solution durable qui est la création de conditions à même de permettre à ces personnes le moyen de générer les produits et de pouvoir d'achat pouvant leur permettre d'affronter les réalités du marché et de vivre décemment. Les subventions internes à la consommation, même si elles atténuent les effets pervers de la flambée des prix, ne sont pas non plus la panacée. Leurs effets sont mitigés et elles ne peuvent pas être indéfiniment consenties sans mettre en péril les équilibres économiques fondamentaux des pays qui les  pratiquent.

Les interdictions d'exportations encouragent l'accumulation de stocks, poussent les prix à la hausse et pénalisent les habitants les plus pauvres de la planète. Elles peuvent même se retourner contre les Etats qui en ont l'initiative, en décourageant leurs agriculteurs de planter, avec les conséquences que cela aurait sur les stocks et les prix. C'est d'ailleurs à raison que les patrons de la Banque africaine de développement et de la Banque asiatique de développement ainsi que le président George W. Bush ont exhorté les pays qui ont imposé ces restrictions à les lever.  

Les solutions les plus viables à la  crise alimentaires sont de nature structurelle. Elles sont à chercher dans le moyen et le long termes à travers des stratégies de nature à relancer les investissements dans l'agriculture vivrière pour la souveraineté alimentaire de tous les pays où elle a été étouffée, en Afrique plus particulièrement, par des décennies d'ajustement structurel, par l'aide alimentaire et par des exportations agricoles et agro-alimentaires européennes, américaines et asiatiques largement subventionnées. Du fait du renchérissement durable des importations qui rend nettement plus concurrentielle la production locale, la crise alimentaire actuelle est un mal nécessaire, une opportunité à exploiter pour développer à fonds les cultures vivrières en Afrique. L'enjeu est d'asseoir, une agriculture qui permettrait au continent noir de ne plus être dépendant des importations alimentaires, en coopération avec d'autres pays du Sud. Comme, par exemple, l'Inde, un pays qui, dans la mouvance de sa « révolution verte » des années 1970-1980 a amplement amélioré la productivité et la production céréalière de son agriculture.      

 



Article ajouté le 2008-06-23 , consulté 28 fois

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