NAUFRAGE ECONOMIQUE DU ZIMBABWE
NAUFRAGE ECONOMIQUE
Il se fait tard, capitaine Mugabe…
PAR AMADOU FALL
Le Zimbabwe est tel un navire prenant eau, sur une mer démontée, par la faute d'un vieux capitaine bouffé par l'orgueil, rogue et irascible. Il pensait être sur le bon cap, comme par son passé glorieux. Il a plutôt fracassé sa proue sur un gros récif. Contre vents et marées, il continue de s'accrocher au gouvernail du bateau, au risque de le faire sombrer corps et biens au plus profond des abysses.
Le choc qui a éventré l'économie zimbabwéenne, c'est cette réforme agraire que le président Robert Mugabe, héros charismatique des guerres de libération d'Afrique australe, a entreprise quelque huit années plus tôt, pour que la souveraineté politique de sa nation ait son accomplissement économique. A l'aube de l'indépendance, lors de la signature de l'accord de Lancaster House, les Britanniques s'étaient engagés à financer cette transition en douceur, avec l'appui des Américains. Ils ne tiendront pratiquement pas promesse. De guerre lasse, et sous la pression des masses rurales pauvres, il mettra un terme à la mainmise séculaire des terres les plus fertiles du pays par la minorité blanche pour la redistribuer à la paysannerie noire.
On connaît les suites de ce « crime de lèse majesté » : sanctions internationales contre la nomenclature, sevrage du pays en financements extérieurs occidentaux après son enfermement dans le piège infernal de la dette pas les institutions de Bretton Woods, endiguement commercial occidental… Brisée dans le bel élan qu'elle avait pris auparavant, l'économie zimbabwéenne décline inexorablement.
La situation présente est des plus paradoxales et catastrophiques. Richement doté par la nature en minerais de base et précieux, en eau et en terres fertiles, le Zimbabwe souffre atrocement de graves pénuries d'énergie, de carburant, de matières premières, de produits de consommation courante, d'engrais et d'outillage agricole et industriel. La production de céréales ne couvre plus que le tiers des besoins. Trois millions de Zimbabwéens, soit le quart de la population dépendent, de l'aide alimentaire internationale, alors que ce pays avait, quelques années plus tôt, la bonne réputation d'être le grenier de l'Afrique australe et participait même au ravitaillement du PAM. Les industries sont au plus bas de leur rendement. Les opérateurs économiques peinent à trouver des devises pour importer et des et des partenaires extérieurs pour exporter. Les magasins son désespérément vides.
Conséquemment à la crise qui enfle au quotidien, les prix doublent chaque semaine. L'inflation est passée de 66.212% en décembre 2007, à 100.580% en janvier 2008, 165.000% en février pour tourner autour de 400.000 % en ce mois de juin de tous les dangers ! Comme pour chercher à rattraper, mais en vain, cette inflation hyper galopante, la Banque centrale zimbabwéenne ne semble avoir d'autre solution que de faire tourner à plein régime la planche à billets. Elle a tour à tour mis en circulation des billets de 200.000 zimdollars en juillet 2007, de 10 millions en janvier 2008, de 100 millions et de 250 millions en fin mai et de 500 millions en juin.
Ces coupures dont la valeur nominale frise le ridicule ne sont que de la monnaie de singe, sans grande valeur d'échange, parce que sans contrepartie économique réelle. Le cours du dollar américain est fixé, officiellement, à 30.000 zimdollars. Mais, malgré une chasse forcenée au change parallèle, s le billet vert se vend à des taux très largement au-dessus de ce seuil : à plus de 5 millions de zimdollars en février dernier, et à 100 millions de zimdollars en ce moment. Les acteurs économiques sont les seuls vrais juges de l'aloi d'une monnaie …
Ce sont là des signes qui ne trompent point sur la profondeur de la crise dans laquelle le Zimbabwe s'englue. Le taux de croissance de son PIB est à - 6% de décroissance. 80% de sa population active est au chômage. Son système de santé s'est littéralement effondré. Les hôpitaux publics sont dans une situation telle qu'ils ne peuvent se procurer le moindre médicament. L'espérance de vie est passée de 48 à 36 ans, et ce, en moins de dix ans ! La famine tue, et la misère pousse à l'exode massif. Trois millions de bras valides ont fui le pays, principalement vers l'Afrique du Sud voisine, pour y chercher de quoi vivre et faire survivre la famille restée derrière. Ils peuvent aussi y trouver la mort, comme récemment, sous les machettes de pauvres hères des townships accusant des réfugiés zimbabwéens de leur ôter leur maigre pitance de la bouche.
A qui véritablement la faute ? Les Occidentaux ont assurément une grande part de responsabilité dans chaos généralisé du fait des sanctions imposées par Washington et l'Union européenne après la réforme agraire et les élections controversées de 2002. Mais, plutôt que de faire la politique de l'autruche, en les accusant sempiternellement de tous les maux du Zimbabwe, Robert Mugabe devrait plutôt s'en prendre à lui-même. Il doit reconnaître sa faute originelle qui est pleine et entière dans la manière précipitée et violente avec laquelle la dévolution des terres blanches avait été faite à leurs repreneurs noirs, sans l'expérience et la formation technique nécessaires à l'exploitation et à la gestion de vastes domaines agricoles. Cela est pour beaucoup dans la chute drastique et continue du pilier de l'économie zimbabwéenne qu'était son agriculture à haut rendement, avec un effet domino sur toutes les autres activités économiques vitales.
Mugabe, les membres de son gouvernement, les autres grosses pointures du Zanu-pf et leurs familles, grassement privilégiés dans le partage des fermes confisquées, profitent de la crise pour s'accaparer des autres biens abandonnés par les riches Blancs en fuite. Ils réalisent de fabuleux gains dans le trafic « officiel » du billet vert que la Banque centrale leur permet sans limites. Ils s'enrichissent ainsi sans être productif, instaurant une économie d'accaparement cannibale qui précipite incidemment l'immense majorité de la population zimbabwéenne dans une misère chaque jour plus mordante. Le régime musclé du président Robert Mugabe ne sait mieux faire que de la maintenir dans le dénuement et les pénuries en tout genre, par une terreur violente étouffant, sous sa force dictatoriale, toute aspiration politique au renouveau économique et au mieux-être le plus large.
Cependant, et comme nous avons eu à le constater par ailleurs, «les fondamentaux du pays ont certes été fortement ébranlés, mais ils restent solides ; l'appareil de production est grippé, mais ne demande qu'à être relancé; le marché monétaire et financier fonctionne, même si tout le système tourne bien en deçà de son régime normal». Si les indispensables changements politiques s'opéraient dans les jours qui viennent, si le climat social revenait à devenait plus serein et propice au travail et si l'étau autour du pays se desserrait en conséquence, il ne fait pas de doute que l'économie zimbabwéenne ne tarderait pas à retrouver son tonus.
Le code d'honneur de la marine veut qu'un capitaine soit le dernier à quitter une embarcation qui sombre. Dans le cas d'espèce, le navire zimbabwéen souffre certes gravement de son échouage sur un brisant, par la faute capitale de son vieux timonier, mais il n'est pas irrémédiablement perdu. Soudé autour d'un meilleur capitaine, l'équipage pourrait colmater ses brèches et le remettre à flot. Le président Mugabe devrait, lui, quitter par la grande porte des élections. Et il se fait tard…

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